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CHAPITRE III

La magnanimité n'est pas une vertu particulière, c'est l'élévation de l'âme qui produit la vertu sincère et parfaite. Nous ne dirons pas avec Aristote a qu'elle se rapporte aux choses qui ont de la grandeur », mais que c'est elle qui donne à toutes choses la grandeur en faisant tout concourir à la plus noble fin, en n'agissant que par des motifs purs et désintéressés, en accomplissant les plus petits devoirs par amour du bien. Chez les anciens, la magnanimité me semble être le respect de la personne humaine portée au plus haut point ; chez les chrétiens, il se joint à ce sentiment moral une sorte de vénération religieuse pour l'image de Dieu dans l'âme humaine, et ce culte pieux se manifeste par l'imitation de Dieu qui transfigure la vie la plus humble et donne à tous les actes une empreinte divine. C'est dans ce sens-là que nous comprenons la parole d'Aristote lorsqu'il dit que « l'on regarde comme magnanime celui qui se croit digne de faire

de grandes choses et qui l'est en effet », La magnanimité n'est donc pas de l'orgueil, c'est le sentiment de la dignité humaine, le culte du principe divin qui est dans toute âme et la rend capable de se tranformer à la ressemblance de Dieu. Il n'en est donc pas de la magnanimité comme de la beauté du corps que l'on ne peut concevoir indépendamment de la taille imposante: la beauté de l'âme, ce quAristote appelle « l'ornement de toutes les vertus >■>, ce reflet du divin se trouve dans toute âme qui veut le manifester. Si toutes ne sont pas magnanimes, c'est qu'elles ne connaissent pas la vraie grandeur ou qu'elles y renoncent volontairement pour de mesquines ambitions. Il n'est pas nécessaire de faire des choses éclatantes pour avoir de la magnanimité, ni même d'accomplir des choses extraordinaires : la magnanimité consiste à agir en tout avec dignité, à élever les petites choses par un sentiment pur et désintéressé, et à tout faire avec simplicité, comme des actes conformes à notre nature. Viser à la magnanimité, se préoccuper de ce qui peut nous distinguer d'autrui, c'est aboutir à la boursouflure et à la vanité. Ce qui caractérise surtout le magnanime, c'est qu'il fait toutes choses naturellement, d'après les motifs les plus élevés. C'est n'être plus grand moralement que de se croire tel; c'est avoir une idée bien mesquine de la grandeur à laquelle nous pouvons parvenir, que de se mesurer à la taille d3 ceux qui nous entourent et de se glorifier parce que l'on dépasse tel ou tel. Il ne s'agit ni d'égaler

ni de surpasser autrui, mais d'atteindre à la stature parfaite dont chacun porte en soi une idée plus ou moins accomplie.

Le nom même de la magnanimité indique assez qu'elle se rapporte aux choses qui ont de la grandeur. Mais faisons voir d'abord quelles sont ces choses ; car observer une habitude, ou celui en qui elle se trouve, cela revient au même. Or, on regarde comme magnanime celui qui se croit digne de faire de grandes choses, et qui l'est en effet ; car celui qui conçoit une pareille opinion sans fondement, est dépourvu de jugement ; et certes, nul homme vertueux ne saurait manquer de jugement.

Le caractère de la magnanimité est donc tel que nous venons de le dire ; car celui qui n'est capable I que de choses peu considérables, et qui se juge luimême tel, est sans doute un homme sensé, mais il n'est pas magnanime. Il en est de cette vertu comme de la beauté du corps; elle suppose de la grandeur; et les hommes de petite taille peuvent être bien faits et proportionnés, mais ils ne sont pas beaux...

L'homme véritablement magnanime doit donc être vertueux, et il semble que ce qu'il y a de noble et de grand en chaque genre de vertu, doit être sou partage.

On peut donc dire que la magnanimité est, en quelque sorte, l'ornement de toutes les vertus ; car elle leur donne plus de grandeur, et ne saurait exister sans elles. Aussi est-il très difficile d'être véritablement magnanime ; car on ne saurait l'être sans réunir toutes les qualités qui font l'honnête homme. [Morale à Nicomaque, pp. 160-163.)

Dans le beau portrait qu'Aristote nous trace du magnanime, nous trouvons des traits qui ne nous semblent pas tout à fait compatibles avec ce caractère d'une si grande et si parfaite unité. C'est ainsi qu'il nous dit : « Celui qui possède cette vertu ne sera que médiocrement sensible aux grands honneurs, même quand ils lui seront accordés par des gens de bien, parce qu'il lui semblera qu'ils lui appartiennent, ou même qu'il en mérite de plus grands ». Il y a là, à mon sens, autre chose que la noble fierté que donne le respect de soi, et je ne puis admettre l'orgueil chez le magnanime. Une âme vraiment grande parce qu'elle est sincèrementi désintéressée, ne songe pas même aux honneurs qui pourraient lui être accordés, non par dédain pour^ les personnes qui ont qualité pour les conférer, mais parce qu'elle n'a d'autre ambition que celle de^ bien faire et qu'elle trouve sa récompense dans le^ sentiment du devoir qu'elle accomplit. De même le témoignage de sa conscience la console d'un injustel oubli de la part des hommes et de toutes les rigueurs: de la fortune. Elle n'est pas insensible à la pros-j périté, au succès et à la puissance ; mais elle n'en' fait pas le but de ses efforts; elle jouit de la fortune: sans insolence ni hauteur, et elle supporte l'adver-j

site avec une noble et sereine fermeté. La magnanimité ne rend pas indifférent à tout ce qui émeut l'humanité ; mais les biens excellents dont rien ne peut la priver, parce qu'ils font partie de son âme, lui tiennent lieu de tout ce que le sort lui refuse.

Soumis au devoir, le magnanime y reste fidèle jusqu'à la mort ; et, dans les circonstances difficiles, il n'hésite pas à exposer sa vie, parce qu'il estime par-dessus tout l'honneur et la vertu. Mais il n'est point courageux par ostentation ni par vaine gloire ; il ne se précipite pas dans des dangers inutiles, il suit sans défaillance les inspirations de sa conscience. Il ne se lasse pas de faire le bien à tous ceux qui ont besoin de son secours et de son appui ; il est heureux de tout ce qu'il donne et ne regrette jamais ses bienfaits, alors même qu'ils tombent sur des ingrats. Nous ne croyons pas avec Aristote que le magnanime « rougisse, en quelque sorte, du bien qu'on lui fait ». Sans doute, il faut tâcher de conserver une noble indépendance à l'égard des autres, mais ce serait de l'orgueil que de ne vouloir rien leur devoir. Il est dur, il est vrai, d'être redevable à ceux qu'on ne peut estimer ; mais la reconnaissance est chère à une âme bien née, vis-à-vis de bienfaiteurs dont le caractère est estimable, et le procédé, plein de délicatesse. C'est s'honorer soimême que d'aimer à recevoir de ses amis et des gens de bien. D'ailleui s, il n'y a pas un seul homme, fût-il dans la condition la plus élevée, qui ne doive quelque chose à ses semblables. S'il s'applique à

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surpasser en générosité ceux qui l'ont obligé, il se cherche trop lui-même dans le bien qu'il fait, et cette préoccupation n'est pas exempte d'orgueil. Le vrai magnanime exerce la bonté et la charité parce qu'il aime les hommes et qu'il compatit à leurs souffrances. Aristote nous parait avoir omis ce trait dans la peinture du magnanime. Celui qu'il nous présente excite notre respect et notre admiration, mais il n'a point les vertus humbles et douces qui nous le feraient aimer. Sa fierté trop hautaine nous éloigne plutôt qu'elle ne nous attire ; et il y a dans toute sa vertu quelque chose de raide et de calculé qui n'a rien de la spontanéité d'une âme réellement grande, parce qu'elle est toujours simplement bonne. Cependant un trait digne, par-dessus tous, d'être remarqué, c'est « qu'il se montre doux et traitable envers ceux qui sont dans une condition médiocre » tandis qu'il se conduit avec fierté envers ceux qui sont constitués en dignité ou qui sont comblés des faveurs de la fortune. La douceur et la bienveillance envers ceux qui le sort a faits nos inférieurs, c'est l'indice d'une âme sincèrement généreuse qui ne se sert de sa puissance que pour le bien et qui trouve dans ses propres inspirations les moyens les plus ingénieux pour faire le bonheur d' autrui. Mais ce beau trait est un peu défiguré par celui qui l'accompagne : « Il est difficile, dit Aristote, d'obtenir la supériorité sur les privilégiés de la fortune ; au lieu que cela est facile avec les autres ». Ainsi c'est toujours la pensée de se rendre supé-

rieur qui occupe le magnanime d'Aristote et qui rapetisse sa vertu. S'il songeait un peu moins à être grand, il le serait tout à fait. La « hauteur à l'égard des puissants » est peut-être un trait exagéré, mais nous aimons mieux cette exagération que celle de l'humilité et surtout que la servilité. Mais ne suffit-il pas d'être simplement digne avec ceux que la fortune a placés au-dessus de nous ? La simplicité est et sera toujours la marque de la vraie grandeur. Elle ne recherche pas « les occasions où il y a beaucoup de considération à obtenir ou quelque chose de grand à exécuter », mais elle ne laisse échapper aucune occasion d'exercer la vertu et, grâce à sa haute inspiration, elle fait les petites choses grandement.

« C'est le propre d'une âme élevée, dit Aristote, d'agir et de parler sans feinte et sans détours. » La vérité lui étant plus chère que tout, le magnanime lui sacrifie, sans hésitation, son intérêt et même, quand il le faut, l'opinion, la considération publique. Il peut faire des concessions à l'amitié quand aucun motif de conscience ne s'y oppose ; mais il ne consent jamais à se faire la créature d'un autre, quelque estimable qu'il soit.

Nous ne comprenons pas que le magnanime « ne soit pas porté à l'admiration ». Sa propre vertu doit le rendre clairvoyant â discerner celle d'autrui et le disposer à l'admirer. La capacité d'admirer élève l'âme, et cette capacité ne peut diminuer alors même que l'âme se familiarise le plus avec la vraie

grandeur. L'expérien ce ne démontre-t-elle pas que les hommes les plus vertueux admirent aussi plus naïvement la vertu partout où ils la rencontrent ; et que leur modestie même les porte à exalter le mérite d' autrui, aux dépens du leur?

Un des plus sublimes traits du magnanime, c'est l'oubli volontaire des injures. Il ne veut pas se souvenir du tort qu'on lui a fait, ni des injustices dont il a été l'objet. Il les pardonne, et les efface de sa mémoire, ou plutôt il ne s'en souvient que pour accabler de bienfaits celui qui Ta offensé.

La magnanimité étant surtout relative aux honneurs, ou au déshonneur, celui qui possède cette vertu ne sera que médiocrement sensible aux grands honneurs, même quand ils lui seront accordés par des gens de bien, parce qu'il lui semblera qu'ils lui appartiennent, ou même qu'il en mérite de plus grands. Car il n'y a presque point d'honneurs qui soient le digne prix d'une vertu parfaite. Toutefois il les acceptera, puisqu'on ne peut pas lui en accorder de plus grands ; mais il dédaignera ceux qui lui seront offerts par les âmes vulgaires, ou pour des services de peu d'importance : car ce n'est pas là ce qu'il mérite; et il en sera de même delà privation des honneurs, puisque jamais il ne pourra y être exposé avec justice. On voit donc que c'est principalement dans ces sortes de choses, comme je l'ai dit, que se montre le caractère du magnanime. Toutefois il saura modérer ses désirs pour les richesses, aussi bien que pour la puissance, et il conservera les mêmes sentiments de modération dans les prospérités et dans les infortunes de toute espèce. Il ne se laissera point emporter à une joie

excessive, quand la fortune le favorisera, ni ne s'abandonnera à l'excès de la douleur, quand elle lui deviendra contraire

Le magnanime n'est ni avide de dangers, ni disposé à les braver pour de frivoles motifs, parce qu'il n'y a guère de choses qui aient une grande importance à ses yeux; mais dans les grandes occasions, il ne ménage point sa vie, parce qu'elle ne lui paraît pas d'un prix à qui tout doive céder. Toujours disposé à rendre service, il rougit, en quelque sorte, du bien qu'on lui fait : car la supériorité se manifeste dans le premier cas, et l'infériorité dans le second, et il s'applique à surpasser en générosité ceux qui l'ont obligé, parce qu'alors on lui devra davantage, et qu'ainsi le bienfaiteur devient l'obligé à son tour. D'ailleurs l'homme est, en général, plus disposé à se ressouvenir du bien qu'il a fait que de celui qu'on lui a fait.

Il est encore dans le caractère du magnanime de ne demander aucun service à personne, ou au moins de ne s'y résoudre qu'avec peine, et d'être toujours prêt à obliger les autres; de se conduire avec fierté envers ceux qui sont constitués en dignité, ou qui sont comblés des faveurs de la fortune, tandis qu'il se montre doux et traitable envers ceux qui sont dans une condition médiocre : car il est difficile d'obtenir la supériorité sur les premiers, il y faut de la dignité; au lieu que cela est facile avec les autres. La hauteur même, à l'égard des puissants, n'est pas sans quelque générosité; elle devient grossièreté et rudesse à l'égard des personnes d'un état humble, comme l'abus de la force envers le faible. Il convient encore à l'homme vraiment magnanime de ne pas rechercher toutes les occasions d'obtenir des honneurs, et surtout, là où d'autres occupent le premier rang, de ne montrer

de l'activité et de l'empressement que dans les occasions où il y a beaucoup de considération à obtenir, ou quelque chose de grand à exécuter ; en un mot, de ne faire que des choses importantes et qui procurent de la gloire.

Il doit nécessairement être ami prononcé et ennemi déclaré, car la dissimulation est l'indice de la crainte ; se montrer plus soigneux de la vérité que de l'opinion, et enfin agir et parler sans feinte et sans détours, car c'est le propre d'une âme élevée. Aussi s'exprime-t-il toujours avec une noble franchise et avec une grande sincérité, à moins qu'il ne veuille avoir recours à l'ironie, ce qui lui arrive souvent avec le vulgaire.

L'homme d'un caractère magnanime est incapable de régler sa vie sur les désirs ou les volontés d'un autre, si ce n'est de son ami; car il y a en cela quelque chose de servile. Aussi tous les flatteurs sont-ils de vils mercenaires, et les hommes d'un caractère servile et bas sont des flatteurs. Il n'est pas porté à l'admiration, car peu de choses ont une véritable grandeur à ses yeux. Il oublie volontiers les injures, car il n'y a guère de magnanimité à se ressouvenir surtout du mal : il vaut mieux n'en pas tenir compte. Il ne prend point part aux conversations frivoles, car il n'est enclin à parler ni de luimême, ni des autres. Il se soucie peu, en effet, qu'on le loue, ou qu'on blâme les autres. Aussi n'esta il pas louangeur; et il ne dit pas même du mal de ses ennemis, si ce n'est quand on l'a outragé. Une descendra jamais aux gémissements et aux prières pour des choses de peu d'importance, ou qui lui sont nécessaires ; car ce serait y attacher de l'intérêt. Il aimera mieux posséder ce qui a de la beauté et qui ne donne aucun profit, que ce qui est utile et profitable ; cela convient mieux à celui qui sait se

suffire à soi-même. {Morale à Nicomaque, pp. 163- 16S.)

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