LE BIEN SUPRÊME : LE BONHEUR PAR LA VERTU
Pour Aristote, l'idée du bonheur se confond si bien avec celle de la vertu, que parfois il prend l'une pour l'autre. Etre ce qu'il doit être, voilà, selon lui, le bonheur, en même temps que le devoir de l'homme. « Bien vivre et bien faire, dit-il, n'est autre chose que ce que nous appelons être heureux. y> Peut-on reprocher à Aristote d'avoir été trop préoccupé de l'utile, d'avoir montré la vertu comme un moyen plutôt que comme une fin, comme la seule fin que l'homme doive poursuivre ? Nous ne le pensons pas. Il connaît trop bien la nature humaine, pour ne pas songer à donner satisfaction au désir inextinguible de bonheur qui travaille l'âme et qui est au fond de toutes ses aspirations, alors même qu'elle n'en a pas conscience. En insistant sur l'union intime de la vertu et du bonheur, il constate simplement un fait connu de tout homme qui essaye d'être vertueux. Il ne perd pas de vue le caractère désintéressé que doit avoir la vertu : « On
est moralement beau et vertueux, c'est-à-dire parfaitement honnête, dit-il, quand on ne recherche les biens qui sont beaux que pour eux-mêmes, et qu'on pratique les belles actions exclusivement parce qu'elles sont belles ». Ainsi démontre-t-il l'inanité d'une vertu qui n'est pas à elle-même sa fin.
Mais est-il absolument vrai que le bonheur soit la conséquence infaillible de la vertu, même si l'on entend par bonheur la paix de la conscience, la satisfaction du devoir accompli ? Dans les efforts pénibles et les sacrifices douloureux qu'exige la vertu, l'âme n'éprouve-t-elle pas souvent la souffrance du renoncement beaucoup plus que la joie du bien ? Même celui qui aime le plus sincèrement le bien, peut-il arriver à le faire constamment avec plaisir? Il faut que la vertu soit bien parfaite pour accomplir avec pureté et sans peine tous les devoirs. Et alors même que l'homme de bien est irréprochable aux yeux d'autrui, sa conscience ne lui reproche-t-elle pas bien des défaillances ? Puisqu'il aspire à la perfection, peut-il jamais être satisfait du bien qu'il réalise? Ne serait-ce pas pour lui déchoir que de se croire arrivé au but? La vue plus claire de l'idéal, et le sentiment plus délicat de ce qu'il doit être, ne lui permettent pas de goûter jamais dans la plénitude la félicité de la vertu parfaite. Aussi voyons-nous les hommes les plus vertueux se juger plus sévèrement que tous les autres, et s'affliger en toute sincérité de leurs imperfections. Les
plus pures jouissances de la vertu sont donc mêlées pour eux de bien des regrets. Ainsi n'y a-t-il pas même pour eux de bonheur parfait.
Nous ne vivons réellement par aucun autre principe que par notre âme. Or, la vertu est dans l'âme ; et quand nous disons que l'âme fait quelque chose, cela revient absolument à dire que c'est la vertu de l'âme qui la fait. Mais la vertu dans chaque genre fait que la chose dont elle est la vertu est bonne comme elle peut l'être ; or, l'âme est soumise comme le reste à cette règle ; et puisque nous vivons par l'âme, c'est par la vertu de l'âme que nous vivons bien. Mais bien vivre et bien faire n'est pas autre chose que ce que nous appelons être heureux. Ainsi donc, être heureux, ou le bonheur ne consiste qu'à bien vivre ; mais bien vivre, c'est vivre en pratiquant les vertus. En un mot, c'est là la vraie fin de la vie, le bonheur et le bien suprême. Le bonheur, par conséquent, se trouvera dans un certain usage des choses, et dans un certain acte; car, ainsi que nous l'avons dit, toutes les fois qu'il y a en môme temps faculté et usage, c'est l'usage et l'acte qui sont la fin véritable des choses. La vertu n'est qu'une faculté de l'âme; mais, pour elle, il y a de plus l'usage et l'acte des vertus qu'elle possède ; et par suite, c'est l'acte et l'usage de ces vertus qui sjnt aussi sa vraie fin. Donc, le bonheur consiste à vivre selon les vertus. D'autre part, comme le bonheur est le bien par excellence, et qu'il est une fin en acte, il s'ensuit qu'en vivant suivant les vertus, nous sommes heureux, et que nous jouissons du bien suprême. (Grande morale^ traduction Saint- Hilaire, p. 21 et 22).
On est moralement beau et vertueux, c'est-à-dire parfaitement honnête, quand on ne recherche les biens qui sont beaux que pour eux-mêmes, et qu'on pratique les belles actions exclusivement parce qu'elles sont belles, et j'entends par les belles actions, la vertu et tous les actes que la vertu inspire. (Morale à Eudème, p. 461).
Les choses qu'on fait ne sont vraiment belles que quand on les fait, et qu'on les recherche, en vue d'une fin qui est belle aussi. (Id., p. 462).
LA VERTU SEULE RÉPOND A l'iDÉE DU SOUVERAIN BIEN
Mais si la vertu ne peut donner à l'homme en ce monde une félicité accomplie, elle le rend du moins aussi heureux qu'il peut l'être. Ainsi nous le dit Anaxagore de Clazomène, dont Aristote nous rapporte les paroles et qui estime le plus heureux celui qui remplit fidèlement ses devoirs et qui peut s'élever à quelque contemplation divine. La vertu seule répond, en effet, à l'idée que l'on se fait du bien suprême ; seule, elle réunit les caractères qui le font désirer et sans lesquels il ne serait plus le bien suprême. On le recherche pour lui-même, non en vue de quelque autre objet; on le considère en tout comme une fin, non comme un moyen, ainsi que la fortune, le plaisir, et même le talent, la considération, que les hotnmes ne poursuivent que parce
qu'ils s'imaginent, par ces moyens, parvenir au bonheur.
Un autre caractère du bien suprême, c'est de se suffire à lui-même, d'être indépendant de toutes les circonstances extérieures et de se conserver pur et inaltérable, malgré les épreuves, les vicissitudes et les calamités même auxquelles l'homme ne peut se soustraire, à cause de sa condition mortelle. La vertu seule donne cette parfaite indépendance, parce qu'elle est dans l'âme, et que nous ne vivons réellement que par l'âme. La vertu est donc le bien suprême, immuable, éternel, pourvu que la vertu soit ferme et constante, et qu'elle n'ait d'autre fin que la perfection.
On demandait à Anaxagore de Clazomène quel était suivant lui l'homme le plus heureux: « Ce n'est aucun de ceux que vous supposez, réponditil, et le plus heureux des hommes, selon moi, vous semblerait probablement un homme bien étrange ». Le sage répondait ainsi, parce qu'il voyait bien que son interlocuteur ne pouvait pas s'imaginer qu'on dût mériter cette appellation d'heureux sans être tout au moins puissant, riche ou beau. Quant à lui, il pensait peut-être que l'homme qui accomplit avec pureté et sans peine tous les devoirs de la justice ou qui peut s'élever à quelque contemplation divine, est aussi heureux que le permet la condition humaine. (Morale à Eudème, p. 215).
Le bien suprême ou absolu semble devoir être quelque chose de parfait ; en sorte que, s'il n'y a
qu'un seul bien qui soit parfait, ce serait précisément celui que nous cherchons ; mais, s'il y en a plusieurs, ce sera le plus parfait de ceux-là.
D'un autre côté, nous regardons un bien qu'on recherche pour lui-même comme plus parfait que celui qu'on recherche en vue de quelque autre ; et celui qu'on ne peut jamais désirer en vue d'un autre, comme plus complet que ceux qu'on désire à la fois pour eux-mêmes et comme moyens d'en obtenir d'autres ; en un mot, le bien parfait ou absolu est celui qu'on préfère toujours pour lui-même et jamais en vue d'aucun autre.
Or, le bonheur paraît surtout être dans ce cas, car nous le désirons constamment pour lui-même, et jamais pour aucune autre fin ; au lieu que la considération, la volupté, l'esprit et tout ce qui s'appelle vertu ou mérite, nous les désirons sans doute pour eux-mêmes (puisque, quand il n'en devrait résulter aucun autre avantage, leur possession nous paraîtrait encore désirable) ; mais nous les recherchons aussi en vue du bonheur, nous imaginant que nous serons heureux par leur moyen. Au contraire, personne ne recherche le bonheur en vue d'aucun de ces avantages, ni, en général, de quelque autre bien que ce soit.
Il semble aussi que le bien parfait ou absolu doive se suffire à lui-même, et de cette condition résultent tous les mêmes effets que nous venons d'attribuer au bonheur. Mais, par cette façon de parler « se suffire à soi-même », nou n'entendons pas simplement vivre pour soi seul et dans un entier isolement, mais vivre pour ses parents, ses enfants, sa femme, et généralement pour ses amis et ses concitoyens, puisque, par sa nature, l'homme est un être sociable. Toutefois, cette proposition doit être renfermée dans de justes limites ; car, en l'étendant
LE BIEN SUPREMP: Vo
aux générations antérieures, à la postérité et aux amis de nos amis, cela irait à l'infini. Mais nous reviendrons ailleurs sur ces considérations. Nous entendons ici, par la condition de se suffire à soimême, un genre de vie qui, seul et sans aucun secours, satisfasse à tous les besoins, et voilà, suivant notre opinion, ce que c'est que le bonheur. C'est ce qu'il y a au monde de plus désirable, indépendamment de tout ce qu'on y pourrait ajouter ; mais pour peu qu'on en accroisse la somme, il est évident que l'addition du plus petit de tous les biens doit le rendre encore plus désirable, car ce qu'on y ajoute y met le comble ; or, en fait de biens, ce qui est plus considérable ne saurait manquer d'obtenir la préférence. On peut donc dire que le bonheur est quelque chose de parfait et qui se suffit à soimême, puisqu'il est la tin de tous nos actes. (Morale à Nlcomaque, pp. 22-24.)