‹ La Morale d'AristoteChapitre 32 sur 58 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Toutes les vertus sociales se résument en une seule, la justice dans son acception la plus haute et la plus large. Aussi Aristote l'appelle-t-il une vertu accomplie, parfaite, la vertu tout entière. Et il rend un poétique hommage au pur éclat de cette vertu en disant que « ni l'astre du soir, ni l'étoile du matin n'inspirent autant d'admiration ». La justice est, en effet, la vertu se rapportant au bien ou à l'avantage des autres ; et c'est précisément en ce que l'homme n'est plus à lui-même son objet, que consiste l'excellence de la justice. Dans les vertus individuelles dont nous venons de parler, il s'occupe de lui-même, de son intérêt le plus élevé, il est vrai, du perfectionnement, de la sanctification de son âme. Dans la pratique de la justice, il ne poursuit plus directement et d'une façon exclusive le bien souverain pour lui-même, il s'occupe des autres, il travaille à leur bonheur. L'homme juste est donc en réalité l'homme le plus vertueux, parce

que sa vertu atteint au plus complet désintéressement.

Qu'est-ce que le luste? Dans l'opinion populaire, c'est celui qui observe les lois et qui respecte l'égalité des droits. Aristote nous dit que « tout ce qui est conforme aux lois, l'est aussi, jusqu'à un certain point, à la justice ». Nous voyons par cette parole que, dans la pensée du philosophe, ce qui est juste ne se confond pas absolument avec ce qui est prescrit par les lois humaines. Celles-ci défendent de faire du tort à autrui, plutôt qu'elles ne commandent de travailler au bien d'autrui, autant qu'au bien propre. Et celui qui se contenterait d'observer strictement la loi civile , n'aurait qu'une justice négative qui, dans bien des cas, équivaudrait à l'injustice. La loi humaine interdit ce qui est contraire au courage, à la tempérance et à la justice, mais elle n'ordonne pas de faire tout ce qui est conforme à ces vertus. Elle défend au citoyen d'abandonner son poste, de prendre la fuite, de- jeter ses armes ; mais elle ne lui enjoint pas de s'exposer à des périls imminents, là où la discipline ne l'exige point, et de sacrifier tout ce qu'il a de plus cher pour le salut de la patrie. De même la loi civile interdit les excès qui troublent la paix et l'ordre publics et ceux qui portent préjudice à la liberté et à la propriété d'autrui ; mais elle ne commande pas à l'homme de respecter toujours et partout la dignité humaine en lui-même et dans autrui. Elle condamne et punit aussi l'on-

trage, l'injure, la calomnie et les actes de violence, mais elle ne prescrit pas la bonté, la douceur, la bienfaisance et la charité. Or toutes les vertus sont comprises dans la justice, telle qu'elle nous est enseignée par la raison et la conscience , par cette loi universelle « que tous les peuples devinent, sans qu'il y ait pour cela entre eux ni communication préalable ni convention , par ce droit éternel dont l'origine échappe aux regards de l'homme ».

Cette loi supra-humaine ne dépend ni des opinions, ni des décrets des hommes. Ce n'est pas, à coup sûr, cette justice qui, selon Pascal, est faite par la mode, et qui est tenue pour juste, parce qu'elle est établie. Le droit éternel dont l'origine se confond avec celle du principe divin qui est dans toute âme d'homme, ce droit universel inscrit dans toute conscience, est immuable comme la divinité même. La notion en est plus ou moins parfaite selon le degré de culture de l'âme : de là, la diversité des lois humaines qui, dans leurs transformations et leurs progrès, tendent à donner une idée de plus en plus juste et pure du principe immuable que toutes rappellent malgré leur imperfection. Mais la justice absolue, parfaite n'est qu'en Dieu. L'homme peut et doit y aspirer en s'efforçant de comprendre le bien d'autrui et de le réaliser. Il faut plus que les lumières de la raison pour arriver à cette connaissance : il faut que l'homme s'oublie lui-même, qu'il sorte de lui-même et qu'il

cherche dans les inspirations de l'amour les moyens de faire à autrui ce qu'il voudrait qu'on lui fît.

On appelle injuste l'homme qui viole les lois, celui qui est ambitieux, et qui méconnaît l'égalité entre les citoyens : par conséquent on appellera juste celui qui observe les lois et qui respecte l'égalité des droits ; par conséquent, enfin, le juste en soi sera ce qui est conforme aux lois et à l'égalité, l'injuste ce qui est contraire aux lois et à l'égalité.

Mais s'il est vrai que celui qui viole les lois soit injuste, et que l'homme juste les respecte, il s'ensuit évidemment que tout ce qui est conforme aux lois, l'est aussi, jusqu'cà un certain point, à la justice. Car, ce qui est prescrit ou permis par la législation, est légitime ; et l'on peut affirmer que cela est en même temps juste. Or, les lois s'expliquent sur tous les objets, et ont pour but ou l'intérêt général de la société, ou celui des hommes les plus dignes, ou celui des personnes qui ont autorité, soit à cause de leur vertu, soit sous tout autre rapport du même genre. En sorte qu'on appelle justes, en les comprenant sous un môme point de vue, toutes les choses qui contribuent à produire ou à entretenir la prospérité de la société civile, aussi bien dans l'ensemble que dans les détails. En effet, la loi prescrit les actes de courage, comme de ne point abandonner son poste, de ne point prendre la fuite, de ne point jeter ses armes ; ceux qui constituent la tempérance, comme de ne point commettre l'adultère, de n'outrager personne; ceux de douceur et de bienveillance, comme de ne frapper et de n'injurier personne ; et ainsi de tous les autres vices et de toutes les autres vertus, défendant de certaines actions, et en ordonnant plusieurs autres; avec raison, dis-je, quand elle a été faite comme

elle doit l'être, et moins bien quand elle a été faite à la hâte, et comme improvisée.

La justice est donc une vertu accomplie, non pas dans un sens absolu, et considérée dans l'homme pris isolément, mais dans les rapports qu'il peut avoir avec ses semblables. Aussi est-elle communément regardée comme la plus importante de toutes les vertus; ni l'astre du soir, ni l'étoile du matin, n'inspirent autant d'admiration; et la maxime d'un poète qui dit que dans la justice sont comprises toutes les vertus, est devenue proverbe parmi nous.

C'est surto\it parce qu'elle est l'exercice d'une vertu parfaite que la justice est elle-même parfaite ; et elle est telle, parce que celui qui la possède peut en faire usage pour les autres, et non pas seulement pour son propre avantage. Car plusieurs peuvent faire servir la vertu à leur propre utilité, mais non l'employer à l'utilité des autres. Aussi Bias a-t-il eu raison de dire que l'autorité révèle ce qu'est un homme, car celui qui a l'autorité ou la puissance est déjà en rapport avec les autres, et dans un état de société ou de communauté. Par la même raison, on peut regarder la justice comme le bien dautrui; et elle est, entre les vertus, la seule qui soit dans ce cas, puisqu'elle a pour but Futilité ou l'avantage d'un autre, soit celui qui a la puissance, soit le peuple tout entier.

Le plus méchant des hommes est sans doute celui qui fait servir ses vices à son propre dommage, ou qui nuit à ses amis ; mais le plus vertueux est celui dont la vertu ne sert pas à lui-même, mais aux autres, car c'est là une tache pénible. Aussi la justice n'est-elle pas une partie de la vertu, mais l'assemblage de toutes les vertus, la vertu tout entière; et l'injustice, de son côté, n'est point une

partie du vice, mais le vice tout entier. On voit clairement par ce qui vient d'être dit, en quoi la vertu diffère de la justice proprement dite; car elle est bien la même chose, mais elle n'a pas la même essence La vertu, en général et absolument parlant, est une disposition, une habitude d'une espèce particulière et déterminée : en tant que cette habitude se rapporte au bien ou à l'avantage des autres, elle estlo, justice, (Morale à Nicomaque, pp. 196-200.)

La justice naturelle a partout la même force, et ne dépend ni des opinions, ni des décrets des hommes. La justice légale regarde les actions mdifférentes en elles-mêmes, mais qui cessent de l'être dès que la loi vient à les prescrire ou à les

défendre En général, toutes les choses de détail

sont prescrites par la loi, et tout ce qui est compris dans les décrets de l'autorité publique.

Cependant quelques personnes pensent que tout est de ce dernier genre, parce que ce qui est de la nature est immuable, et a partout la même force, au lieu que Ton voit ce qui est juste sujet à des vicissitudes; mais cela n'est vrai que jusqu'à un certain point. Peut-être cette immuabilité de la justice n'existe-t-elle que parmi les dieux, tandis que chez nous il y a des choses qui sont naturellement sujettes au changement, quoique toutes ne le soient pas : il y a donc un droit naturel, et il y en a un qui ne dérive pas de la nature.

Mais il est facile de voir, entre les choses qui sont sujettes au changement, quelle est celle qui peut varier naturellement, et quelle est celle qui ne le peut pas naturellement, mais seulement par l'effet des lois et des conventions, en supposant même que les unes et les autres soient pareillement

susceptibles de changer. Mais il en est des choses qui sont justes par convention, et par un simple motif d'utiUté ou de convenance, comme des mesures ; car celles qui servent à mesurer le vin et les grains, ne sont pas égales dans tous les pays; on les fait plus grandes dans ceux où Ton est dans le cas d'acheter ces denrées, et plus petites, dans les pays où l'on est dans le cas de les vendre. Ainsi, les choses qui ne sont pas naturellement justes, mais qui ne le sont qu'humainement, ne sont pas partout les mêmes, caries formes de gouvernement ne le sont pas non plus ; mais il n'y en a qu'une seule qui soit partout conforme à la nature, et la meilleure. Au reste, tout ce qui mérite le nom de juste et de légal est par rapport à nos actions comme le genre par rapport aux individus ; car le nombre des actions est infini : mais chaque action juste ou légale, est une, puisqu'elle appartient, comme telle, à une classe générale.

Mais il y a de la différence entre l'injuste en soi, ou proprement dit, et l'acte injuste, et entre le juste et l'acte de justice; car l'injuste est tel par sa nature, ou par le fait d'une institution, et ce qui a ce caractère, quand on l'a fait, est un acte injuste : mais avant qu'on l'ait fait, il n'est pas encore un acte, mais il est injuste ; et il en est de même d'un acte de justice. {Id., pp. 224-226.)

Pour bien définir ce que c'est en général qu'une action injuste ou une action juste, voici le principe d'où nous partirons. Il y a deux manières de déterminer le juste et l'injuste, soit à l'égard des lois, soit à l'égard des personnes. J'entends par là que la loi peut être particulière ou commune. Une loi particulière est celle qu'un Etat a portée dans son

propre sein ; et cette îoi même peut n'être pas écrite, de môme qu'elle peut l'être. Une loi commune est celle qui vient de la nature; car il y a un juste et un injuste naturellement universels, que tous les peuples devinent, sans qu'il y ait pour cela entre eux ni communication préalable ni convention. C'est là ce que dit hautement lAntigone de Sophocle, quand elle soutient qu'il est juste d'ensevelir Polynice, en dépit de la défense qui a été faite, attendu que c'est là un droit de nature, qui n'est pas :

D'aujourd'hui ni d'hier, mais un droit éternel, Dont l'origine échappe aux regards d'un mortel.

C'est là aussi le motif d'Empédocle quand il recommande de ne jamais tuer un être vivant, parce que ce n'est pas là une action qui soit indifféremment juste aux yeux des uns et injuste aux yeux des autres :

C'est la commune loi de la nature entière,

Régnant aux vastes cieux, et sur l'immense terre.

(Rhétorique, pp. 144-146.)

JUSTICE DISTRmUTIVE ET JUSTICE DE COMPENSATION

Nous avons vu, par l'acception générale et complète qu'Aristote donne au mot justice, qu'elle est la vertu môme au service de l'utilité d'autrui et que, par cette extension, infinie comme la vertu, elle est

bien difficile, sinon impossible à réaliser. Aussi Aristote vient-il au secours de notre faiblesse d'intelligence et de volonté en nous la montrant sous une forme plus humaine, non rapetissée, mais envisagée dans ses diverses manifestations extérieures, dans la pratique de détail dont chacun peut se rendre compte.

Il distingue deux espèces de justice, la justice distributive et la justice de compensation. La première est ainsi appelée parce qu'elle s'apphque « au partage ou à la distribution des honneurs, des richesses, en un mot, de tout ce qui se distribue entre les membres d'une même société politique (car toutes ces choses peuvent être l'objet d'un partage égal ou inégal) ». La justice de compensation est destinée à conserver l'ordre et la régularité dans les transactions entre les citoyens. Le principe de l'une et l'autre justice, c'est l'égalité. Ce qui caractérise la justice distributive, c'est que l'égalité doit se trouver dans les choses et dans les personnes : pour que celles-ci puissent posséder des choses égales, il faut qu'il y ait égalité entre elles. L'esprit géométrique d'Aristotearecoursàune démonstration mathématique pour nous faire comprendre ces deux formes de la justice. La différence entre elles serait la même qu'entre la proportion géométrique et la proportion arithmétique. Dans la justice distributive, ce qui est dû à chacun serait à proportion du rang et de la dignité. Mais Aristote paraît reconnaître lui-même ce qu'il y a d'illusoire dans

cette justice, en rappelant que tous les hommes n'attachent pas la même idée à cette dignité, les uns la faisant consister dans la liberté, les autres dans les richesses ou la noblesse, les autres encore dans la vertu. La liberté n'est appréciable que dans la condition physique ; les richesses le sont d'une façon plus précise ; la noblesse est chose délicate à établir. Quant à la vertu, l'homme ne peut ni ne doit se constituer le juge de ses semblables. Et donner à la vertu une récompense extérieure, n'estce pas la rabaisser en lui ôtant son caractère essentiel, le désintéressement? Rendre à chacun ce qui lui est dû : Telle me semble être l'idée de la justice distributive. Si cette justice est difficile pour ce qui concerne les choses matérielles, elle me parait strictement impossible à l'égard des choses qui ne se voient ni ne se touchent. Dieu seul peut juger du mérite de chacun et traiter les hommes selon leurs œuvres. L'homme a le droit et même le devoir de distribuer l'approbation ou le blâme, l'estime ou le mépris pour telles actions qui paraissent aux yeux, mais il n'est point juge de la valeur absolue de chacun. Il me semble donc que c'est de sa part la vraie justice que d'exercer l'indulgence et le support envers tous, d'honorer encore la dignité humaine dans ceux qui lui paraissent le plus dignes de mépris, et de ne refuser les bienfaits de sa charité à aucune créature humaine, quelque déchue qu'elle soit.

La justice de compensation, selon Aristote, me

semble plus élevée que sa justice distributive, car elle n'a pas égard à l'apparence de la personne : « la loi n'envisage, en pareil cas, que la différence des délits, et considère comme égaux à ses yeux celui qui commet l'injustice et celui qui la supporte, celui qui a causé le dommage et celui qui l'a souffert; de sorte que le juge s'efforce de rétablir l'égalité altérée par cette injustice ». L'amende ou la peine imposée à celui qui a fait tort à son prochain, est la juste compensation de l'inégalité dont celui-ci a été victime. Quelle conclusion avons-nous à tirer de la théorie sur la justice de compensation, nous qui n'avons pas à exercer la redoutable fonction de rendre la justice ? C'est de respecter la personne humaine dans tout homme qui est en rapport avec nous, et de voir, à travers toutes les distinctions arbitraires que le monde a établies, des âmes ayant la même origine et la même destinée, les mêmes droits à l'amour et à la justice de leurs semblables.

Nous cherchons ce que c'est que la justice, en tant qu'elle est une partie de la vertu (car il y a, suivant nous, une telle vertu particulière], et nous voulons savoir aussi ce que c'est que l'injustice envisagée sous le même point de vue. Ce qui prouve qu'elle existe en effet, c'est qu'un homme dont les actions sont vicieuses sous d'autres rapports, agit, à la vérité, contre la justice, mais sans qu'il en résulte pour lui aucun profit, aucun avantage. Par exemple, s'il jette son bouclier en prenant la fuite, par lâcheté; s'il parle mal de quelqu'un, par animosité; si, par avarice, il refuse de l'argent à quelqu'un

qui en a besoin. Au lieu que, lorsqu'il cherche son profit ou son avantage, ce n'est souvent par aucune des passions vicieuses dont on vient de parier; ce n'est surtout pas par toutes à la fois : mais il y a dans sa conduite un vice particulier; et c'est parce qu'elle est contraire à la justice que nous la blâmons. 11 y a donc une sorte d'injustice particulière, qui est, pour ainsi dire, une partie de l'injustice, en général, ou prise dans un sens absolu ; il y a l'injuste considéré spécialement, et qui diffère de l'injuste

proprement dit, qui est la violation de la loi

Il est hors de doute qu'il y a plusieurs sortes de justice; et qu'outre la vertu en général, il y a une vertu particulière qui en diffère. {Morale à Nicomaque, pp. 200-203.)

Quant à la justice de détail, s'il le faut ainsi dire, et à ce qu'on appelle juste sous ce rapport, il y en a une espèce qui s'applique au partage ou à la distribution des honneurs, des richesses, en un mot, de tout ce qui se distribue entre les membres d'une même société politique (car toutes ces choses peuvent être l'objet d'un partage égal ou inégal); et il y en a une autre espèce, destinée à conserver l'ordre et la régularité dans les transactions entre citoyens. Et même entre celles-ci, il y en a de volontaires et d'involontaires. Par exemple, les ventes, les achats, les prêts, soit d'argent, soit d'effets, les cautionnements, les dépôts, les salaires, toutes ces transactions sont appelées volontaires, parce que le principe en est dans la volonté de ceux qui y concourent. Mais il en est où l'on se trouve compromis sans le savoir, soit que ceux qui agissent ainsi à notre égard le fassent secrètement et à la dérobée, comme dans le cas du vol, etc. ; soit qu'ils agissent contre

nous avec violence et à force ouverte, comme il arrive dans le cas des sévices, de l'emprisonnement, du meurtre, ou quand on ravit avec violence ce qui appartient à un autre, quand on le frappe au point de l'estropier, qu'on lui adresse des paroles offensantes ou des provocations outrageantes. {Id., pp. 203-204.)

Puisque le caractère de l'injustice est l'inégalité, il est évident qu'il doit y avoir un milieu par rapport à ce qui est inégal, et ce milieu sera précisément ce qui est égal. Car, dans toute action où il peut y avoir du plus ou du moins, il doit y avoir aussi une égalité possible ; et, par conséquent, si on appelle injuste ce qui s'écarte de cette égalité, le juste sera ce qui y est conforme, ainsi que tout le monde en peut juger sans beaucoup de raisonnements ; et puisque c'est dans le milieu que se trouve l'égalité, ce sera là aussi que se trouvera la justice. Or l'égalité ne peut exister qu'entre deux termes au moins: le juste doit donc nécessairement être un milieu, une égalité par rapport à des choses et à des personnes. Comme milieu, il se rapporte à de certaines choses, qui sont le plus et le moins ; comme égal, il suppose deux termes ; enfin, comme juste, il se rapporte à des personnes. Par conséquent, la notion du juste comprend au moins quatre termes: car cette notion, appliquée aux personnes, en suppose deux ; et, appliquée aux choses, elle en suppose aussi deux. Et la même égalité devra se trouver dans les choses et dans les personnes ; car le même rapport qui existe entre les choses, doit exister aussi entre les personnes, puisque s'il n'y a pas égalité entre cellesci, elles ne devront pas posséder des choses égales.

Mais c'est précisément là qu'est la source des querelles et des plaintes, lorsque ceux qui sont égaux

n'ont pas ou ne peuvent pas obtenir des avantages égaux, ou lorsque, à mérite inégal, ils en obtiennent d'égaux. Cela devient évident par la comparaison du rang et de la dignité entre les personnes. Car on convient généralement que dans la distribution des honneurs, c'est surtout au rang et à la dignité qu'il faut avoir égard. Mais tous les hommes n'attachent pas la môme idée à cette dignité ; les partisans du gouvernement démocratique la font consister dans la liberté; ceux qui préfèrent l'oligarchie, la voient, soit dans les richesses, soit dans la noblesse; et les partisans de l'aristocratie, dans la vertu.

La justice consiste donc dans une sorte de proportion ; car la proportionnalité n'est pas exclusivement propre aux nombres abstraits, mais elle est une propriété du nombre en général ; et ce qui constitue la proportion, c'est l'égalité de rapport au moins entre quatre termes. La liOtion du juste suppose pareillement quatre termes au moins, et le rapport entre eux est le même. Car il y a pareille différence entre les personnes à qui l'on adjuge leur part de certaines choses et entre les choses que l'on distribue...

Le juste est ce qui tient le milieu entre deux termes qui s'éloignent ou s'écartent de la porportion: car la notion de proportionnalité comprend l'idée de moyen terme ; et celle de justice suppose l'idée de proportionnalité.

Les mathématiciens donnent à cette espèce de proportion le nom de géométrique ; car ce qui la caractérise, c'est qu'il y ait môme relation entre un rapport tout entier, et l'autre rapport, aussi tout entier, qu'entre les deux termes de chaque rapport.

Le caractère de cette sorte de justice est donc la proportionnalité, et le caractère de l'injustice, c'est le défaut de proportion ; car dès lors il y aura d'un côté plus, et de l'autre moins qu'il ne faut. C'est ce

qui se voit par les faits mêmes ; car celui qui commet une injustice obtient plus d'avantages, et celui qui la souffre en a moins qu'il n'en doit avoir. C'est tout le contraire quand il s'agit du mal ; car un moindre mal, comparé à un plus grand, peut être compté pour un bien, puisqu'il est certainement préférable à un mal plus grand, et que ce qu'on préfère, c'est toujours le bien, et cela d'autant plus qu'il est plus grand. (Id., pp. 204-208.)

L'autre espèce que l'on peut appeler justice de compensation a lieu dans les transactions sociales, tant volontaires qu'involontaires ; mais elle se présente sous une forme différente de la précédente. En effet, la justice qui préside à la distribution des biens communs à tous, se règle toujours sur la proportion que nous avons dite. S'il est question de partager de l'argent qui appartient au public, on devra y observer le même rapport qu'ont entre elles les sommes qui ont été mises en commun ; et l'injustice, opposée à cette sorte de justice, sera de s'écarter de cette proportion.

Quant aux transactions entre citoyens, la justice s'y trouve bien aussi dans l'égalité, et l'injustice dans l'inégalité ; seulement elle ne suit pas la proportion géométrique, mais c'est sur la proportion arithmétique qu'elle se règle. Car il importe peu que ce soit un homme considérable qui ait dépouillé d'une partie de ses biens quelque citoyen des dernières classes du peuple, ou que ce soit celui-ci qui ait fait tort à l'autre ; que ce soit l'un ou l'autre qui ait commis le crime d'adultère : la loi n'envisage, en pareil cas, que la différence des délits, et considère comme égaux à ses yeux celui qui commet l'injustice et celui qui la supporte, celui qui a causé

le dommage et celui qui l'a souffert ; de sorte que le juge s'efforce de rétablir l'égalité altérée par cette injustice. En effet, lorsqu'un homme a été frappé, ou a perdu la vie et qu'un autre lui a porté des coups, ou l'a tué, l'action de l'un et le dommage de l'autre se partagent, pour ainsi dire, en deux parts inégales ; et le juge, par l'amende ou la peine qu'il impose, cherche, en diminuant l'avantage de l'une des parties, à rétablir l'égalité entre elles. (Id., pp. 208-209.)

La justice est l'habitude ou la disposition d'après laquelle l'homme équitable fait, par choix, ce qui est juste, et l'observe non seulement dans toutes ses transactions avec les autres, mais aussi dans celles où il n'y a que d'autres personnes qui soient intéressées ; en sorte qu'il ne s'attribuera pas une quantité plus considérable de ce qui est utile ou avantageux, n'en laissant qu'une moindre part à celui avec qui il partage ; ou, au contraire, s'il est question de choses nuisibles ou dommageables ; mais il observera l'égalité proportionnelle avec une scrupuleuse exactitude, et il en agira de même quand il faudra partager entre des personnes étrangères. L'injustice est la disposition entièrement opposée ; elle ne cherche que l'excès en plus dans ce qui est utile, ou en moins dans ce qui peut être nuisible, sans observer ni règle ni proportion. Voilà pourquoi l'excès en plus ou en moins est le caractère de l'injustice ; l'excès en plus quand il s'agit de choses avantageuses à l'homme injuste, et l'excès en moins dans les choses nuisibles ou dangereuses Quand il n'est pas intéressé lui-même dans cette distribution, mais qu'il est chargé de la faire aux autres, il agit, en général, avec la même partialité : mais, quant à la proportion, il la règle

au hasard et sans scrupule. En fait d'injustice, l'extrême en moins est le lot de celui qui la souffre, et l'extrême en plus, le partage de celui qui la commet. (Id,, p. 220.)

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