‹ La Morale d'AristoteChapitre 33 sur 58 · LA JUSTICE DANS LA RECIPROCITE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE DANS LA RECIPROCITE

Aristote nous rappelle que « les Pythagoriciens faisaient consister la justice absolue dans une parfaite réciprocité d'action, et qu'ils la définissaient : L'action par laquelle on fait souffrir à un autre ce qu'on a souffert soi-même». Mais cette sorte de vengeance qui peut n'avoir pas même pour excuse le ressentiment et la colère, puisqu'elle est le résultat d'un froid calcul, ce procédé barbare des peuples primitifs et grossiers, « œil pour œil, et dent pour dent », n'a rien de commun avec la vraie justice qui tient compte de toutes les circonstances d'une action et du degré de responsabilité de celui qui Ta commise. La maxime de Rhadamante : « Qu'il souffre ce qu'il a fait souffrir», me semble mériter la réprobation de Pascal « summum jus, sum,ma, injuria » ; car l'apparente égalité est une criante inégalité. On peut et l'on doit toujours supposer que celui qui fait le mal est aveuglé par l'ignorance ou la passion ; mais celui qui le rend, le fait froidement et avec préméditation : il est donc bien plus coupable. Il y a une infinité de cas où la

doctrine de la réciprocité n'est pas applicable : un enfant qui maltraite ses parents, parce qu'il en a été maltraité, est un monstre. Un homme fort qui injurie un être plus faible, parce qu'il en a été injurié, est un lâche. Sans doute, la peine du tahon est moins inique lorsqu'elle est imposée par un juge impartial, que lorsque l'offensé se rend luimême justice. Mais là, encore, il n'y a pas d'égalité possible entre le délit et la peine, si ce n'est entre le vol et la restitution imposée au voleur, lorsqu'il s'agit d'une valeur pécuniaire; partout ailleurs, cette évaluation mesquine aboutit à l'inégalité et, par conséquent, à l'injustice. Et pour les délits involontaires, ce n'est plus que de la barbarie ou de la cruauté.

Dans l'application du principe de la réciprocité aux transactions de la vie sociale, Aristote dit que c'est la proportion et non l'égalité qu'il faut observer. Nous pensons qu'il entend par là qu'il faut tenir compte des personnes et des conditions qui les rendent plus ou moins responsables. Nous ne pouvons admettre comme lui que sans la réciprocité dans le mal, l'état de société serait une pure servitude. Sans doute il faut que le mal soit réprimé; il est clair que les hommes ne doivent pas se rendre eux-mêmes justice; mais les magistrats, chargés de ce soin, doivent châtier plutôt que punir, dans l'intérêt de l'ordre social que les méchants ne peuvent troubler impunément. Il n'est pas nécessaire que la peine soit proportionnée

exactement au délit, il suffit qu'une juste peine soit infligée, que celui qui fait le mal volontairement, ou par ignorance , ou par démence , soit rendu incapable de nuire, privé de la liberté dont il a fait un si mauvais usage. Au nom de la générosité qui n'est que la véritable justice, nous écartons aussi le principe de la proportion dans la réciprocité du bien, car ce principe soumettrait à un calcul mesquin l'échange des services mutuels, des procédés bienveillants et dos actes de charité qui, par leur désintéressement, entretiennent la vie et la prospérité de la société.

Quelques personnes font consister la justice absolue dans la parfaite réciprocité d'action : c'était la doctrine des Pythagoriciens , qui définissaient la justice : L'action par laquelle on fait souffrir à un autre ce qu'on a souffert soi-même. Mais cette réciprocité ne convient ni à la justice distributive, ni à la justice de compensation, quoi qu'on prétende que telle est la maxime de Rhadamante: « Qu'il souffre ce qu'il a fait souffrir; voilà une sentence rigoureusement juste. » Mais il y a bien des cas où cette maxime ne saurait s'appliquer : par exemple, si un magistrat frappe un simple citoyen, il ne faut pas qu'on le frappe à son tour; et si le citoyen frappe un magistrat, il ne suffit pas qu'il soit frappé de la même manière, il faut encore qu'il soit puni. Ensuite, il y a bien de la différence entre ce qui est volontaire et ce qui ne l'est pas.

Toutefois cette sorte de justice peut s'appliquer aux transactions de la vie sociale ; mais c'est la proportion, et non l'égalité qu'il y faut observer.

Car la société ne subsiste que par cette réciprocité qui se règle sur la proportion. En effet, ou les hommes cherchent à rendre le mal pour le mal, autrement l'état de société serait une pure servitude : ou ils cherchent à rendre le bien pour le bien, et, sans cela, il n'y aurait aucune communication, aucun échange de services ; car c'est le commerce qui maintient la société. Aussi a-t-on placé le temple des Grâces dans le lieu le plus accessible, afin de fortifier et d'entretenir dans les citoyens le penchant à l'obligeance réciproque ; car c'est là le propre de la grâce ou de la reconnaissance, et l'on doit s'efforcer de rendre , à son tour, des services à ceux qui nous ont obligés, ou même de les prévenir, en les obligeant, une autre fois. [Morale à Nicoma^ que, pp. 213, 214.)

LE DROIT CIVIL ET LE DROIT NATUREL. — LE MAGISTRAT GARDIEN DE LA LOI CIVILE

Nous avons vu qu'au-dessus de toutes les lois civiles, il y a les lois immuables qui émanent de la raison et de la conscience et qui doivent servir de fondement à toute législation extérieure. Ces lois sont la règle même du juste et constituent le droit naturel, fondé sur la nature même de la personne humaine. Tout homme raisonnable et libre a l'obligation morale de les observer, mais elles ne sont sanctionnées par aucune contrainte extérieure. La

loi civile n'a pas le droit de commander tout ce que la vertu commande : l'essence même de la vertu, c'est la liberté morale ; y porter atteinte, ce serait anéantir la vertu même. Le but de la loi morale est de rendre l'homme honnête et juste ; celui de la législation extérieure, de lui assurer l'exercice de sa liberté dans ses rapports avec la liberté de tous. Alors même que la société ne se composerait que d'hommes vertueux, il faudrait encore une loi civile pour régler leurs rapports extérieurs en vue de l'intérêt général.

Le gardien de cette loi que l'opinion vulgaire confond avec la justice même, c'est le magistrat qui, dans l'exercice de ses hautes fonctions, a besoin aussi de vertus supérieures, d'intégrité, de désintéressement et d'impartialité pour juger selon la justice, et de lumières supérieures pour discerner le droit de chacun dans ses rapports avec celui de tous.

Nous ne souffrons pas que l'homme commande, mais nous voulons que ce soit la loi; parce que l'homme ne consulte alors que son propre intérêt, et devient tyran. Mais le magistrat est le gardien de la justice, et s'il l'est de la justice, ill'est aussi de l'égalité. Cependant s'il est juste, il ne prétend, sous aucun rapport, à des privilèges particuliers ; car il ne s'attribue à lui-même une part plus grande du bien en soi, ou proprement dit, qu'autant qu'elle se trouve dans la proportion autorisée ou prescrite par la justice et par la loi. Aussi est-ce pour l'intérêt des autres qu'il travaille; et c'est par cette raison

qu'on dit que la justice est le bien d'autrui. (Morale à Nicomaque, p. 222.)

Si quelqu'un a prononcé, sans le savoir, une sentence injuste, il n'est pas l'auteur de l'injustice, il ne viole pas la justice légale, et son jugement même n'est pas injuste ; mais il l'est à quelques égards, car le juste conforme aux lois n'est pas la môme chose que le juste pris dans un sens absolu, ou la justice naturelle et primitive. Mais, s'il a jugé injustement en pleine connaissance de cause, il s'attribue alors un privilège de faveur ou de vengeance. {Id.^ p. 235.)

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