‹ La Morale d'AristoteChapitre 34 sur 58 · CE QUI EST INVOLONTAIRE N EST NI JUSTE NI INJUSTE · texte numérisé non relu

CE QUI EST INVOLONTAIRE N EST NI JUSTE NI INJUSTE

Tout homme libre et responsable est le gardien de la loi morale dans le gouvernement de lui-même et dans ses rapports avec ses semblables. C'est à lui de l'interpréter, selon les lumières de son esprit et de son cœur, et de l'appliquer aux divers actes de sa vie pour les régler selon la justice. Ces actes ne sont vraiment justes ou injustes que s'ils sont volontaires. Quand on agit involontairement, on peut faire ce qui est contraire à la justice absolue, offenser la loi morale et faire du tort au prochain ; mais ce mal ne doit pas être imputé à celui qui Ta fait, alors même que sa conscience délicate l'en

accuse et lui impose l'obligation de le réparer. Nous avons déjà vu ce qu'Aristote entend par les actes volontaires et les actes involontaires. Il nous le rappelle ici en peu de mots, par rapport à la justice : a J'appelle volontaire, dit -il, ce qu'un homme fait quand cela dépend de lui, sachant bien et n'ignorant pas à qui, par quel moyen, ni pourquoi il le fait ». Ce qui dépend de nous, c'est ce que nous avons le pouvoir de faire ou de ne pas faire. Nous pouvons le faire avec ou sans préméditation, ce n'en est pas moins volontaire. L'ignorance, lorsqu'elle n'est pas l'effet de la négligence, est une cause d'irresponsabilité ; mais dans les actes que nous faisons sans le savoir, il faut distinguer ceux qui sont l'effet de l'ignorance absolue, et ceux que nous accomplissons dans l'aveuglement de la passion. La colère et la fureur ne sont pas des excuses pour des actes de violence et d'injustice, puisque l'homme peut et doit maîtriser ses passions.

Les actes de justice que nous faisons par accident, sans connaissance ni détermination, sont, à la vérité, conformes à la justice, bons au point de vue général, utiles même à autrui ; mais ils ne nous sont pas imputables et ne méritent aucune approbation. Celui-là donc seul est juste qui sait faire le bien, qui le choisit, le veut et l'accomplit par amour du bien et par le sentiment de ce qu'il doit à ses semblables. Il faut ajouter aussi « ce qu'il doit à lui-même », car Aristote nous montre que l'on peut être injuste envers soi en faisant prévaloir

l'intérêt de certaines parties de son être, de manière à détruire les rapports nécessaires à la vie morale. On peut donc dire que toute faute envers soi-même et envers le prochain est une injustice.

On pratique la justice, ou on commet l'injustice, quand on les fait volontairement ; mais quand on agit involontairement, on ne fait une action juste, ou un acte d'injustice, que par accident; car on a simplement fait des actions qui se trouvent être justes ou injustes. C'est donc ce qu'il y a de volontaire et d'involontaire qui constitue la pratique du juste, ou l'acte injuste; car, lorsqu'il est volontaire, on le blâme, et c'est alors qu'il est en même temps un acte véritablement injuste. En sorte qu'il pourra exister quelque chose d'injuste, qui pourtant ne sera pas encore un acte injuste, si la condition d'être volontaire ne s'y joint pas.

Or j'appelle volontaire ce qu'un homme fait, quand cela dépend de lui, sachant bien et n'ignorant pas à qui, par quel moyen, ni pourquoi il le fait...

Or, entre les actions volontaires, il y en a que nous faisons par choix ou par préférence, et d'autres sans détermination prise à l'avance; nous faisons par choix celles qui sont le résultat d'un dessein prémédité, et sans choix ou sans préférence, celles sur lesquelles nous n'avons point délibéré.

Quant aux actions involontaires, les unes sont dignes de pardon, et les autres ne le sont pas. Car non seulement toutes les fautes que l'on commet sans le savoir, mais aussi celles dont l'ignorance est la cause, sont excusables ; au lieu que toutes celles que l'on commet, non pas, à la vérité par ignorance, mais sans le savoir, parce qu'on se laisse

égarer par quelque passion qui n'est ni naturelle, ni dans l'humanité, sont impardonnables. {Morale à Nicomaque, pp. 226-230.)

Le juste est, par métaphore et par analogie, le rapport, non pas d'un homme avec lui-même, mais de certaines parties de son être avec d'autres, mais seulement celle qui régit les relations du maître, ou du dispensateur des biens de la famille avec ses esclaves ou ses domestiques ; car c'est sur cette espèce de rapports qu'est fondée la distinction entre la partie raisonnable et la partie irraisonnable de l'âme. En envisageant la chose sous ce point de vue, il semble que l'injustice envers soi-même est possible, parce qu'on peut souffrir, à cet égard, quelque chose qui contrarie nos propres désirs. Il y a donc, dans ce cas, un rapport de justice de l'homme envers lui-même, comme il y en a un de celui qui exerce l'autorité à celui qui y est soumis. (M., pp. 243-244.)

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