LA JUSTICE, VERTU DE REPOS
La justice, selon Aristote, est éminemment une vertu de paix, de repos, sans doute parce qu'elle produit un heureux équilibre moral qui procure à l'homme la paix avec lui-même et avec ses semblables, et aux Etats la tranquillité et la dignité. Aristote distingue entre les vertus de la vie active, telles que le courage et la fermeté qu'on peut appe-
1er des vertus de combat, et celles qui servent à la tranquillité et à l'agrément de la vie, telles que la philosophie, la modération et la justice. Mais il me semble que toutes ces vertus ont leur raison d'être en tout temps, et qu'il faut beaucoup de courage et de fermeté pour être juste, car il est plus difficile de remporter une victoire sur soi-même, sur son égoïsme, que sur des ennemis extérieurs. Aristote reconnaît d'ailleurs « qu'il faut de la modération et de la justice, dans les deux sortes de circonstances », tout en ajoutant « mais plus encore, quand on jouit de la paix et d'un repos durable ». Il en est de même de la philosophie, c'est-à-dire de la sagesse, de l'empire de la raison. Nous n'avons pas ici à considérer les effets de la lutte et ceux du repos sur les peuples : l'histoire nous prouve que beaucoup de nations ont supporté victorieusement les fatigues de la guerre et qu'aucune n'a résisté à l'enivrement du succès. Et si nous remarquons ce qui se passe chez les individus, si nous nous interrogeons nousmêmes, nous reconnaissons, en effet, que la vertu est plus difficile dans la prospérité qui développe l'orgueil et l'égoïsme, que dans l'adversité et le lutte qui exerce sans cesse notre activité et nous rend vigilants sur nous-mêmes. Heureux du succès, nous sommes tentés de nous l'attribuer à nous mêmes plutôt qu'aux hasards de la fortune ou aux dispensations de la Providence; nous y voyons le fruit de notre sagesse et de notre courage, et nous nous en glorifions nous-mêmes, en nous élevant
M"'« JULES FAVRE. — Aristote. 15
peut-être au-dessus de ceux qui n'ont pas le même bonheur. C'est là déjà une injustice dans nos jugements, sinon dans nos actes ; et les actes ne tardent pas à suivre. Fiers de notre prétendue supériorité, nous nous efforçons de la faire prévaloir, et si nous ne rencontrons pas une ferme résistance, nous nous arrogeons des droits sur autrui, et notre volonté, nos caprices même deviennent des lois. C'est ainsi que, par notre immodération, nous nous exposons à commettre injustice sur injustice. Les vices se tiennent, et il n'y a réellement qu'un vice, le vice, comme il n'y a qu'une vertu, la vertu, toujours ferme et courageuse pour se conduire selon la raison et la justice, même « dans cet état de prospérité non interrompue où, pour parler comme les poètes, il semble qu'on habite les îles fortunées ».
Puisqu'il semble que les hommes doivent se proposer un même but (soit considérés individuellement, soit pris en masse); et que l'homme le plus vertueux, comme le gouvernement le plus parfait, doivent tendre à une même fin, il est hors de doute qu'on doit acquérir les vertus qui contribuent à la tranquillité. Car la fin ou le but de la guerre, c'est la paix; le but du travail, c'est le repos.
Mais les vertus qui servent à la tranquillité et à l'agrément de la vie, sont celles dont on fait usage dans les moments de loisir, aussi bien que dans la vie active. Car il y a bien des choses qu'il faut nécessairement se procurer, pour pouvoir se livrer au repos. Par cette raison, pour qu'un Etat soit sagement constitué, il faut que les citoyens y soient braves et endurcis à la fatigue; car : Poi7it de repos
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pour les esclaves, dit le proverbe. Or, ceux qui sont incapables de s'exposer courageusement aux dangers, peuvent devenir les esclaves des premiers qui entreprendront de les attaquer.
Au reste, c'est la vie active qui demande du courage et de la fermeté; mais, dans les intervalles de repos ou de tranquillité, il faut de la philosophie. Il faut de la modération et de la justice, dans ces deux sortes de circonstances, mais plus encore, quand on jouit de la paix et d'un repos durable. Car la guerre nous force à être justes et modérés; mais l'enivremeut des succès, et le repos qui accompagne une situation paisible, sont plus propres à produire l'insolence.
Ceux donc qui semblent jouir de la plus grande félicité, et à qui tout réussit, ont besoin de beaucoup de justice et de beaucoup de modération ; par exemple, dans cet état de prospérité non interrompue, où, pour parler comme les poètes, il semble qu'on habite les îles fortunées. Car c'est alors surtout qu'il faut d'autant plus de philosophie, de justice et de tempérance, que Ton nage, pour ainsi dire, dans l'abondance de toutes sortes de biens. On voit clairement par là que ces mômes vertus doivent être le partage de tout état qui aspire à jouir du bonheur, et qui est sagement constitué. S'il y a de la honte à être incapable d'user des biens que l'on possède, il y en a plus encore à n'en pouvoir pas profiter, quand on jouit d'une tranquillité parfaite; à se montrer généreux et brave au milieu de la guerre et des dangers, tandis qu'on serait servile et lâche, au sein de la paix et du repos. {Poli^ tique, pp. 480-487.)