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CHAPITRE VII

La libéralité, telle qu'Aristote nous la dépeint, me semble être une des formes de la bonté et de la charité, savoir, la bienfaisance qui consiste à se servir de ses biens pour faire des bonnes œuvres, soulager les nécessiteux, assister ceux qui ont besoin de secours, et faire participer aux dons de la fortune le plus grand nombre possible de déshérités. Le libéral n'est pas celui qui dispense ses biens sans discernement ni mesure : il ne cède pas sans réflexion à un entraînement du cœur qui aurait encore en soi quelque chose de louable. Il discerne les cas où il convient de donner et proportionne ses bienfaits aux circonstances, aux besoins de ceux qu'il oblige ; il essaie même, jusqu'à un certain point, de faire le bien avec justice et équité, selon le mérite de ceux qui invoquent son assistance. « Il donnera, dit Aristote, à ceux à qu'il est convenable de donner, et autant qu'il le faudra, et dans les circonstances convenables : en un mot, il se con-

formera à toutes les conditions qu'exige, en ce cas, la droite raison. » Celui qui agit ainsi, avec une si entière possession de soi, me semble être pénétré du sentiment d'une mission à remplir, d'un ministère à exercer au nom du maître qui lui a confié ses biens pour en être le judicieux et fidèle dispensateur. Mais à l'action de la raison et de la conscience se joint aussi la spontanéité du cœur. Le libéral donne avec joie, avec la promptitude de la bonne volonté, parce qu'il est ému des misères qu'il cherche à soulager et qu'il trouve son bonheur à faire celui des autres. Il n'est pas guidé, dans ses bienfaits, par le désir de la louange et de la considération: il ne publie pas ses bonnes actions, il les fait avec simplicité, avec discrétion et délicatesse, de peur de blesser ceux qui en sont l'objet. 11 fait le bien parce qu'il aime le bien, et qu'il est rempli de sympathie pour tous ceux qui souffrent. Il ne donne pas seulement de son superflu, mais il aime à s'imposer des privations pour donner plus abondamment. Il s'oublie lui-même; il met un frein à ses caprices, à ses désirs, il restreint ses besoins mêmes pour faire plus d'heureux.

Le libéral, selon Aristote, ne s'interdit pas de recevoir, mais il ne reçoit pas tout ce qui lui est équitablement dû. « Il ne négligera pas le soin de sa fortune, puisqu'il désire y trouver les moyens d'aider les autres... La disposition à acquérir convenablement est une conséquence naturelle du penchant à donner dune manière convenable. » Ce

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qui me semble distinguer la libéralité de la bienfaisance, c'est que celle-ci ne s'exerce qu'à l'égard des malheureux ; tandis que la libéralité a un sens plus étendu, puisqu'elle comprend tous les dons faits dans un noble but, par amour du beau, comme par amour du bien.

a La magnificence, ainsi que nous le dit Aristote, se rapporte aussi à l'emploi des richesses, mais elle n'embrasse que les occasions de dépenses considérables. » Si elle surpasse en importance la libéralité, elle n'est cependant pas plus digne de louange. Il ne dépend pas de nous d'être magnifiques, ni même de faire de grandes libéralités. Mais la valeur du don est dans l'intention, dans la sincérité du sentiment qui l'inspire, dans le don du cœur ; et les plus déshérités en biens de ce monde sont, à leur gré, riches et puissants par le cœur.

Celui qui possède la vertu relative aux richesses, sera aussi capable d'en faire le meilleur emploi. C'est donc celui là qui est libéral. Au reste, l'emploi, en ce genre, consiste plus particulièrement à dépenser et à donner : mais l'acquisition et la conservation doivent plutôt s'appeler possession, et par cette raison, le fait du libéral est de donner à qui il convient, plutôt que de recevoir de qui il doit ou bien de ne pas prendre où il ne faut pas ; car la vertu consiste à faire du bien, plutôt qu'à en recevoir; à s'honorer par des actions estimables, plutôt qu'à éviter d'en commettre de honteuses. Il est, d'ailleurs, facile de voir que l'accomplissement des actions généreuses est la conséquence naturelle du penchant à donner, au lieu que recevoir ne pro-

duit qu'une satisfaction personnelle dans laquelle on a, tout au plus, le mérite de ne pas faire une chose honteuse; aussi la reconnaissance s'attache-telle à celui qui donne, et non à celui qui ne reçoit pas, et les éloges s'adressent plus à l'un qu'à l'autre. Il est aussi plus facile de ne pas recevoir que de donner, parce qu'en général les hommes sont moins disposés à se dépouiller de ce qui leur appartient, qu'à ne pas prendre ce qui appartient aux autres. On appelle donc libéraux ceux qui donnent. Quant à ceux qui ne reçoivent pas, ce n'est pas à leur libéralité qu'on applaudit, mais plutôt à leur équité ; mais on ne loue en aucune façon ceux qui acceptent les dons qu'on leur fait. La libéralité est peut-être de toutes les vertus celle qui fait le plus chérir ceux qui la possèdent. Car ils sont utiles aux autres hommes, et c'est précisément dans les dons, ou dans le penchant à donner, que consiste cette utilité.

Les actions que l'on fait par vertu, et en vue de ce qui est honorable et beau sont proprement les belles actions. Le libéral donnera donc par ces nobles motifs, et en se conformant à la raison ; c'est-à-dire qu'il donnera à ceux à qui il est convenable de donner et autant qu'il le faudra, et dans les circonstances convenables ; en un mot, il se conformera à toutes les conditions qu'exige, en ce cas, la droite raison : et il le fera avec joie, ou du moins sans peine; car c'est le caractère des actions vertueuses, on ne doit point les faire à regret. Celui qui donne comme il ne faut pas, ou sans se proposer un but honnête, mais par quelque autre motif, n'est pas libéral; il faudra lui donner quelque autre nom. Celui qui ne donne qu'à regret ne l'est pas non plus, puisqu'il préférerait l'argent à une bonne action, ce qui n'est pas d'un homme libéral.

Il se gardera bien aussi d'en prendre d'où il ne doit pas ; car cela n'est pas d'un homme qui ne fait pas une trop haute estime de l'argent. Enfin, il ne se montrera pas indiscret dans ses demandes ; car rien n'est plus étranger aux habitudes de la bienfaisance que cette facilité à contracter des obligations ; mais il prendra où il faut; par exemple, sur ses propres revenus, non parce que cela est honorable, mais parce que cela est nécessaire pour pouvoir faire des dons. Il ne négligera pas le soin de sa fortune, puisqu'il désire y trouver les moyens d'aider les autres ; et il ne la prodiguera pas sans discernement à tout venant, afin de se réserver la possibilité de donner aux personnes dans les occasions et de la manière convenables. (Morale à NU comaque, pp. 141-144.)

L'homme véritablement libéral doit donner avec largesse, et de manière à se réserver à lui-même moins qu'il ne donne aux autres ; car c'est précisément cet oubli de soi qui le caractérise. Au reste, c'est par la fortune qu'un homme possède qu'on peut apprécier sa libéralité ; car ce n'est pas la quantité des choses que l'on donne qui constitue cette vertu, mais c'est l'habitude ou la disposition d'âme de celui qui donne : or, le libéral donne en proportion des biens qu'il possède ; et il est très possible que celui qui donne moins, soit réellement plus libéral, s'il prend ses dons sur une fortune moins considérable. Ceux qui jouissent d'un bien qui leur a été transmis, sont plus libéraux que ceux qui ont fait eux-mêmes leur fortune, parce qu'ils n'ont point éprouvé l'indigence et qu'en général on tient plus au produit de son travail, à ce qu'on peut regarder comme son propre ouvrage, comme on le

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voit par l'exemple des pères ou des mères, et des poètes.

Mais il n'est pas facile au libéral de s'enrichir, n'étant ni avide d'acquérir, ni appliqué à conserver, mais aimant au contraire à prodiguer l'argent, sans y attacher un grand prix en lui-même, et ne l'estimant que par le plaisir qu'il trouve à le donner. Voilà pourquoi on reproche si souvent à la fortune de n'accorder ses faveurs qu'à ceux qui en sont le moins dignes ; et ce n'est pas sans raison, car il en est de l'argent comme de toutes les autres choses, on n'en peut avoir sans s'appliquer aux moyens d'en acquérir.

Cependant le libéral ne fera des dons ni aux personnes à qui on n'en doit pas faire, ni dans les occasions où il ne le faut pas, et il ne manquera à aucune des autres convenances; car ce ne serait plus agir libéralement, et, après avoir ainsi dépensé sa fortune, il ne lui resterait plus de quoi satisfaire aux dépenses convenables. Car, comme je l'ai dit, on n'est libéral qu'autant que l'on proportionne sa dépense à la fortune qu'on a, et qu'on en fait un emploi raisonnable; celui qui donne dans l'excès est un prodigue. C'est pour cela qu'on ne donne pas ce nom aux tyrans, parce qu'il leur est difficile d'épuiser par leurs dons, ou par leurs dépenses, l'immensité des trésors qu'ils possèdent.

Puisque la libéralité est un certain milieu par rapport à l'acquisition et à l'emploi des richesses, le libéral donnera et dépensera pour les choses convenables, et autant qu'il le faut, dans les occasions peu importantes , aussi bien que dans les grandes , et toujours avec plaisir ; et il saura trouver des ressources où il doit, et autant qu'il faut, car, puisque la vertu consiste à observer un juste milieu dans ces deux choses

(donner et recevoir), il fera l'un et l'autre comme il faut ; et, en effet, la disposition à acquérir convenablement est une conséquence naturelle du penchant à donner d'une manière convenable; celle qui ne serait pas telle serait tout le contraire. Ainsi donc ces deux manières d'être qui se suivent l'une et l'autre se rencontrent toujours dans la même personne ; et il est facile de voir qu'il n'en est pas ainsi des manières d'être contraires. Mais s'il arrive à l'homme libéral de faire quelque dépense peu convenable ou déplacée, il en sera affligé sans doute, mais sans excès, et comme il doit l'être ; car le propre de la vertu, c'est de n'être accessible au plaisir ou à la peine que pour des sujets convenables, et dans la mesure qu'il faut. Le libéral est d'ailleurs facile en affaires d'intérêts, car il peut souffrir même des injustices, faisant peu de cas des I richesses, et étant plus susceptible d'éprouver de la peine, quand il lui arrive de ne pas dépenser dans quelque occasion où cela eût été convenable, que de s'affliger pour avoir fait quelque dépense déplacée. {Id,, pp. 144-146.)

La magnificence est, en général, regardée comme une des vertus qui se rapportent à l'emploi des richesses : cependant elle n'embrasse pas, comme la libéraUté, toutes les actions relatives à cet emploi, mais seulement les occasions de dépenses considérables. A cet égard donc, elle surpasse en importance la libérahté, comme l'indique le nom qu'on lui a donné. On ne donne pas le nom de magnifique à celui qui ne fait qu'une dépense proportionnée à des sujets ou peu considérables, ou d'un médiocre intérêt, mais on appelle magnifique celui qui se montre généreux dans les grandes occa-

sions: car le magnifique est sans doute libéral, mais le libéral n'est pas toujours magnifique...

Il y a dans le magnifique comme un degré de science ou de connaissance, puisqu'il est capable de juger de ce qui convient, et de faire de grandes dépenses avec noblesse et dignité. Car l'habitude est déterminée par les actes qui la constituent : or les dépenses du magnifique sont considérables et convenables ; tels devront donc être aussi les ouvrages qui en seront le produit ou le résultat. Car ce n'est que de cette manière que sa dépense étant considérable, pourra être en proportion avec l'œuvre ; en sorte qu'il soit digne des grandes sommes qu'on y consacre, et que réciproquement la dépense soit digne du résultat qu'on en obtient, ou même le surpasse, et, dans cet excès même, le magnifique n'aura en vue que ce qui est honorable et beau, car tel est le caractère commun de toutes les vertus, (/d., pp. 152-154.)

L\ PRODIGALITÉ ET l'aVARICE

Selon Aristote, l'excès de la libéralité, c'est la prodigalité. Mais il me semble qu'entre ces deux manières d'être, il y a autre chose qu'une différence de plus à moins, puisqu'elles partent de principes entièrement différents. La libéralité s'applique aux dépenses qui ont pour objet le non-moi, tandis que la prodigalité se montre indistinctement dans toutes les dépenses pour soi et pour autrui. Le

principe de la libéralité est la bonté, la générosité qui procède d'une certaine grandeur du cœur et se manifeste dans tout ce qui en émane ; on pourrait dire que la libéralité est une sorte de largeur, d'expansion du cœur qui se communique à la main, et se traduit par des largesses et des dons. La prodigalité n*a pour ainsi dire point de principe : ce n'est pas un emploi des richesses, c'est une vraie dissipation, une profusion sans règle, ni ordre, ni mesure. Le prodigue n'a aucun discernement à l'égard du but ou de l'objet de ses dépenses : il cède à un besoin insensé, à un entraînement que le hasard peut faire servir quelquefois à une fin utile ou bonne sans que l'intention y soit pour quelque chose. La prodigalité me semble être l'habitude de l'intempérance dans l'usage des biens. Et cette habitude est tellement invétérée que celui qui s'y livre, après avoir dilapidé ce qui est à lui, en use de même avec le bien d'autrui lorsqu'il peut en disposer. Le même manque de frein moral qui le rend intempérant, le rend peu scrupuleux à l'égard de la propriété d'autrui. Ainsi que nous le dit Aristote : <s Le désir de continuer ses dépenses

et la difficulté d'y pourvoir, le rend avide Comme

il ne se soucie guère de l'honneur, il prend de toutes parts et sans réflexion, parce qu'il ne songe qu'à satisfaire son penchant à donner, et qu'il lui importe peu de savoir comment et d'où il s'en procurera les moyens. » Nous ne pensons pas, avec Aristote, qu'il soit facile au prodigue de devenir

LA LIBÉRALITÉ ÎTi

libéral, car ce n'est qu'en apparence que ses dispositions ressemblent à celles du libéral. Le prodigue est un être sans raison ni véritable volonté, que la loi civile assimile presque à l'être irresponsable. La libéralité, c'est la raison même au service de la bonté inspirée par une âme élevée.

Le vice opposé à la libéralité, c'est l'avarice qui est à la fois le défaut de facilité à donner et le penchant excessif à recevoir ou à prendre. Il est varié à l'infini à cause de ce double caractère. La source en est l'étroitesse de cœur qui ferme la main, jointe à l'aberration ou même à l'imbécillité d'esprit qui fait des richesses une fin, tandis qu'elles ne sont que des moyens. Il faut plaindre l'avare qui est à lui-même sa première victime, et qui ne connaît point une des plus pures et plus profondes joies de la vie, celle de donner et de faire des heureux.

La prodigalité et l'avarice pèchent l'une par excès, et l'autre par défaut, sous deux rapports, donner et recevoir; car je comprends les dépenses sous l'idée de donner. Par conséquent, la prodigalité est excès sous le rapport de donner et de ne pas recevoir ; l'avarice, au contraire, est défaut sous le rapport de donner, et excès du penchant à recevoir; à la vérité, seulement dans des occasions et en fait de choses de peu d'importance. Ainsi donc ce qui caractérise la prodigalité, c'est de manquer, à quelques égards, de ce qui peut l'entretenir et l'accroître ; car il est difiicile de donner à tout le monde, quand on ne reçoit d'aucun côté, attendu

que ces dons continuels épuisent bientôt la fortune des simples particuliers, qui sont surtout ceux auxquels s'applique le nom de prodigues. Au reste, l'homme de ce caractère a une véritable supériorité sur l'avare ; car l'âge et la détresse peuvent le corriger, et le faire revenir aux habitudes de modération, puisqu'il a plusieurs des dispositions du libéral, celle de donner et celle de ne pas être avide de recevoir, ou de prendre : seulement il ne les exerce ni comme il convient, ni d'une manière conforme à la raison. Si donc il parvient à prendre ces habitudes raisonnables, ou à se modifier de quelque manière que ce soit, il pourra devenir libéral ; car alors il donnera avec discernement, et il saura ne pas prendre où il ne faut pas. Aussi ne regarde-t-on pas ordinairement le prodigue comme un homme méprisable; car dans le penchant excessif à donner et à ne pas recevoir, il n'y a ni bassesse, ni perversité; il n'y a que de la duperie. Celui dont qui est prodigue de cette manière, passe généralement pour meilleur que l'avare, par les raisons que je viens de dire, et aussi parce qu'il rend service à beaucoup de gens, tandis que l'avare n'en rend à personne, et n'est pas même utile à luimême.

Cependant la plupart des prodigues finissent, comme je l'ai dit, par se porcurer de l'argent par des moyens répréhensibles, et, en cela, deviennent des hommes illibéraux. Le désir de continuer leurs dépenses, et la difficulté d'y pourvoir, les rend avides, parce qu'ils ont bientôt dissipé leur fortune. Ils sont donc forcés de se procurer d'autres ressources; et, comme ils ne se soucient guère de l'honneur, ils prennent de toutes parts et sans réflexion, parce qu'ils ne songent qu'à satisfaire leur penchant à donner, et qu'il leur importe peu de

savoir comment et d'où ils s'en procureront les moyens. Voilà pourquoi leurs dons ne sont point l'effet d'une véritable libéralité ; car il n'y a rien d'honorable ni dans leurs motifs, ni dans la manière dont ils donnent. Souvent, au contraire, ils enrichissent des gens qu'il aurait fallu laisser dans la pauvreté, tandis qu'ils ne donnent rien à ceux qui ont des mœurs et un caractère estimables, et qu'ils prodiguent leur fortune à des flatteurs, ou à ceux qui leur procurent quelque autre genre de plaisir. Aussi la plupart d'entre eux tombent-ils dans le vice et la débauche, parce qu'étant disposés à dépenser facilement leur argent, ils l'emploient aussi aux voluptés, et, faute de savoir vivre honorablement, ils finissent par donner dans tous les désordres. Tel est donc le degré d'avilissement où tombe le prodigue, quand il est devenu incapable de se laisser conduire ; cependant, avec des soins et de sages conseils, il peut encore revenir à la modération et rentrer dans le devoir. {Morale à Nicomaque, pp. 147-150.)

L'avarice est incurable, parce que ce vice semble appartenir plutôt à la vieillesse, et à tous les genres de faiblesse et d'imbécillité, et qu'il est plus dans notre nature que la prodigalité ; car les hommes sont plus généralement disposés à aimer l'argent qu'à en donner. Cette passion est même susceptible de prendre beaucoup d'intensité, et des formes très diverses ; et il semble qu'il y a, en effet, plusieurs sortes d'avarice. Car, comme elle renferme deux conditions, le défaut de facilité à donner, et le penchant excessif à recevoir ou à prendre, ce double caractère ne se trouve pas toujours dans un même individu ; mais il se partage quelquefois,

de manière que l'on peut remarquer chez les uns l'excès de l'avidité, tandis qu echez d'autres c'est plutôt le défaut du penchant à donner ; aussi y a-til des noms particuliers pour désigner les hommes de ce caractère, comme avare, chiche, ladre, tous termes qui expriment le même défaut, et qui se disent de gens qu'on ne saurait accuser de vouloir prendre le bien d' autrui; les uns, par un certain esprit de justice, ou par un sentiment d'honneur, puisqu'il y en a même qui semblent ne conserver si soigneusement leur argent que pour n'être pas forcés de faire quelque chose de honteux, ou du moins ils le disent. C'est encore dans cette classe qu'il faut ranger l'homme d'une économie sordide, et, en général, ceux qu'on désigne par des noms qui tous expriment l'éloignement invincible à donner. Les autres ne s'abstiennent du bien d'autrui que par crainte, parce que, quand on prend le bien des autres, il est difficile qu'ils ne cherchent pas, à leur tour, à vous prendre le vôtre ; ils adoptent donc pour maxime qu'il ne faut ni prendre, ni donner. (Id., pp. 150-151.)

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