TROISIEME PARTIE Les Affections
Les vertus sociales, la justice, l'équité et la libéralité, ainsi que nous venons de le voir, nous sont commandées par la raison qui nous en enseigne les premiers principes ; mais elles ne deviennent parfaites que par l'inspiration du cœur qui les vivifie et les rend fécondes en œuvres grandes et belles, pour le bonheur des individus et des sociétés. « Supposez les hommes unis par l'amitié (l'amour, dans son acception la plus générale) nous dit Aristote, ils n'auraient pas besoin de la justice; mais, en les supposant justes, ils auront encore besoin de l'amitié; et certes, ce qu'il y a de plus juste au monde, c'est la justice qui peut se concilier avec la bienveillance. » Ces belles paroles semblent se résumer pour nous dans une parole de l'apôtre saint Paul, plus belle encore : « La charité est le lien de la perfection ». L'amour donne l'intuition de l'âme et de toutes les choses excellentes qui la
fortifient, l'élèvent et la rendent heureuse et parfaite. Sans l'amour, la justice accomplie est impossible ; avec l'amour, elle se pénètre de bonté, d'indulgence, de miséricorde, et se confond dans ces divins rayonnements de la charité. « Aimer, nous dit Aristote, c'est vouloir à quelqu'un tout ce qu'on lui croit bon et avantageux, le vouloir pour lui seul et non pour soi-même, et lui procurer tous ces biens dans la mesure où on le peut. » L'amour donne la clairvoyance, le plus souvent infaillible, du bien d'autrui ; il consume ce qu'il y a d'impur dans a le moi haïssable »; il nous communique, avec la lumière, la force de réaliser ce que nous voyons, et nous fait accomplir des prodiges. Si l'amour ne transporte pas les montagnes, il les gravit insensiblement, jusqu'aux sommets les plus élevés, d'où l'on embrasse les plus grands horizons, et l'on se sent plus près du divin que l'âme révèle à l'âme.
Quiconque a voyagé, a pu reconnaître combien l'homme est ami de l'homme, combien la société de son semblable lui convient et le charme.
L'amitié semble être le hen qui unit les cités, et les législateurs semblent y avoir attaché plus d'importance qu'à la justice même : car la concorde a déjà quelque chose qui ressemble à l'amitié; et c'est elle qu'ils aspirent à établir, tandis qu'ils s'efforcent de bannir la discorde, comme étant le plus redoutable fléau des Etats. D'ailleurs, supposez les hommes unis par l'amitié, ils n'auraient pas besoin de la justice; mais, en les supposant justes, ils