‹ La Morale d'AristoteChapitre 5 sur 58 · LA VERTU DANS L ACTION · texte numérisé non relu

LA VERTU DANS L ACTION

La vertu qui rend l'homme heureux, n'est pas une simple disposition à bien faire, c'est la pratique désintéressée du bien, l'activité de l'àme dirigée par la raison. Pour nous faire comprendre quelle doit être la vie active qui donne le bonheur, Aristote la compare aux jeux olympiques dans lesquels il faut combattre et vaincre pour être couronné . « Ce ne sont pas, dit-il, les plus beaux et les plus forts qui reçoivent la couronne, mais ceux qui combattent

dans l'arène. » Et il ajoute : « ainsi, il n'y a que ceux qui agissent d'une manière conforme à la vertu qui puissent avoir part à la gloire et au bonheur de la vie ». On peut concevoir la beauté d'une âme, indépendamment de l'action, car cette beauté est surtout dans les sentiments et les aspirations : c'est la pureté et la sérénité que donne la conformité à la loi morale. Et encore faut-il l'action ferme et constante pour maintenir l'âme dans cet heureux état. Mais la force, qui est la vertu même, ne se montre que dans l'action ; et cette action est indispensable à tout instant de la vie; dès que l'âme cesse d'agir, elle déchoit. Elle ne peut donc jamais être assez sûre d'elle-même pour se livrer à la douceur du repos. C'est ce qu'Aristote semble oublier lorsqu'il vante la supériorité de la vie contemplative sur la vie active. Quelques joies profondes et désintéressées que l'homme trouve dans la contemplation, elles ne valent pas la satisfaction que causent les actes vertueux. Alors même qu'il pourrait vivre de pensée pure, il ne goûterait pas, dans l'isolement égoïste du sage qui se suffit à lui-même, la sublime volupté de vivre pour autrui, de se dévouer pour une noble fin. Si la contemplation donne plus d'énergie à nos facultés, cette énergie même doit rendre notre vertu plus éclairée et plus ferme. Aristote nous a dit lui-même que « celui qui ne prend pas plaisir à faire de bonnes actions, n'est pas véritablement homme de bien. » Il n'y a donc point de vertu purement spéculative. D'ailleurs

Aristote pense aussi qu'une telle vie serait au-dessus de la condition humaine ; « car, dit-il, ce n'est pas comme homme qu'on pourrait vivre ainsi, mais comme ayant en soi quelque chose de divin ». Prétend-il que la vie divine soit une vie de contemplation ? que Dieu trouve sa félicité parfaite dans la pensée pure? Mais supprimer l'activité de Dieu, c'est, selon nous, l'abaisser en faisant de lui un être incomplet; supprimer celle de l'homme, c'est le rendre incapable de vertu et, par conséquent, lui refuser le bien suprême. La vraie vie de l'homme c'est la contemplation et l'action, se complétant et se fortifiant l'une l'autre, c'est-à-dire toutes les facultés de son être concourant à une fin unique, la vertu parfaite qui donne la félicité parfaite.

Il semble qu'il y a une grande différence à faire consister le souverain bien dans la possession ou dans l'usage, dans la disposition à la vertu .'ou dans la pratique de la vertu; car la disposition peut exister sans produire rien de bien, comme cela arrive pour un homme qui dort, ou qui demeure, pour quelque cause que ce soit, dans une entière inaction.

Mais, si c'est dans la vie active qu'est le bonheur, on ne saurait faire la môme objection, puisqu'il faudrait nécessairement, pour être heureux, que l'on agisse, et que l'on agisse bien. Et, de même que dans les jeux olympiques ce ne sont pas les plus beaux et les plus foi'ts qui reçoivent la couronne, mais seulement ceux qui combattent dans l'arène (car c'est parmi eux que se trouvent les vainqueurs); ainsi, il n'y a que ceux qui agissent d'une manière

conforme à la vertu qui puissent avoir part à la gloire et au bonheur de la vie. Au reste, leur vie est par elle-même remplie de délices ; car le sentiment du plaisir appartient à l'âme, et dire qu'un homme aime quelque chose, c'est dire que cette chose lui cause du plaisir ; ainsi, les chevaux, les spectacles, sont des causes de plaisir pour celui qui les aime ; et de même, quiconque aime la justice, ou, en général, la vertu, y trouve de véritables jouissances.

Toutefois, il y a, dans les âmes vulgaires, des jouissances qui semblent se combattre les unes les autres ; c'est qu'elles ne sont pas telles par leur nature, au lieu que ce qui est plaisir pour les hommes qui savent goûter le beau, est agréable par sa nature; et tel est le caractère des actions conformes à la vertu, qu'elles sont agréables par ellesmêmes et qu'elles charment ceux qui les font. Aussi leur vie n'a-t-elle aucun besoin du plaisir; c'est, pour ainsi dire, un talisman dont ils savent se passer; elle le renferme en elle-même, car, indépendamment de tout ce que nous avons dit à ce sujet, il est évident que celui qui ne prend pas plaisir à faire de bonnes actions, n'est pas véritablement homme de bien; pas plus que celui qui ne se plaît ni aux actes de justice, ni aux actes de libérahté, n'est juste ou libéral ; et ainsi du reste.

Il suit de là que les actions vertueuses sont des plaisirs, qu'elles sont à la fois bonnes et honorables et qu'elles réunissent chacune de ces qualités au plus haut degré, si l'homme de bien sait les apprécier comme il faut; et c'est ainsi qu'il en juge, en effet. (Morale à Nicojnaque, p. 29-32.)

Si le bonheur est une manière d'agir toujours conforme à la vertu, il est naturel de penser que ce doit être à la vertu la plus parfaite, c'est-à-dire à celle de l'homme le plus excellent. Que ce soit donc l'esprit ou quelque autre principe auquel appartient naturellement l'empire et la prééminence, et qui semble comprendre en soi l'intelligence de tout ce qu'il y a de sublime et de divin ; que ce soit même un principe divin, ou au moins ce qu'il y a en nous de plus divin, le parfait bonheur ne saurait être que l'action de ce principe dirigée par la vertu qui lui est propre, et nous avons déjà dit qu'elle est purement spéculative ou contemplative. Au reste, cela semble s'accorder entièrement avec ce que nous avons dit sur ce sujet et avec la vérité ; car cette action est, en eiïet, la plus puissante, puisque l'entendement est ce qu'il y a en nous de plus merveilleux, et qu'outre les choses qui peuvent être connues, celles qu'il peut connaître sont les plus importantes. Son action est aussi la plus continue ; car il nous est plus possible de nous livrer, sans interruption, à la contemplation, que de faire sans cesse quelque chose que ce soit. Nous pensons aussi qu'il faut que le bonheur soit accompagné et, pour ainsi dire, mêlé de quelque plaisir ; or, entre les actes conformes à la vertu, ceux qui sont dirigés par la sagesse sont incontestablement ceux qui nous causent le plus de joie ; et, par conséquent, la sagesse semble comprendre en soi les plaisirs les plus ravissants par leur pureté et par la sécurité qui les accompagne, et il n'y a pas de doute que les hommes instruits passent leur temps d'une manière plus agréable que ceux qui cherchent et qui ignorent.

D'un autre côté, ce qu'on a appelé la condition de se suilire à soi-même se trouve surtout dans la vie contemplative; car l'homme juste et sage a besoin,

comme tous les autres hommes, de se procurer les choses nécessaires à l'existence ; mais entre ceux qui en sont suffisamment pourvus, l'homme juste a encore besoin de trouver des personnes envers qui et avec qui il puisse pratiquer la justice, et il en sera de même de celui qui est tempérant ou courageux, ou qui possède telle ou telle autre vertu particulière ; au lieu que le sage, même dans l'isolement le plus absolu, peut encore se livrer à la contemplation, et le peut d'autant plus qu'il a plus de sagesse. Peut-être néanmoins le pourrait-il mieux s'il associait d'autres personnes à ses travaux ; mais il est pourtant de tous les hommes celui qui peut le plus se suffire à lui-même. D'ailleurs, la vie contemplative seule semble pouvoir nous charmer par elle-même, puisqu'elle n'a point d'autre résultat que la contemplation, tandis que, dans la vie active, il y a toujours, outre l'action, quelque produit dont on est plus ou moins obligé de s'occuper. (Id., pp. 475-477.)

L'activité de l'esprit, qui semble être d'une nature plus noble, étant purement contemplative, n'ayantd'autre fin qu'elle-même et portant avec soi une volupté qui lui est propre, donne plus d'énergie à nos facultés ; si la condition de se suffire à soimême, un loisir exempt de toute fatigue corporelle (autant que le comporte la nature de l'homme) et tous les autres avantages qui caractérisent la féli-j cité parfaite sont le partage de ce genre d'acti-j vite ; il s'ensuit que c'est elle qui est réellement h bonheur de l'homme quand elle a rempli toute h durée de sa vie ; car rien d'imparfait ne peut êtn compté parmi les éléments ou conditions di bonheur.

Cependant une telle vie serait au-dessus de la condition humaine ; car ce n'est pas comme homme qu'on pourrait vivre ainsi, mais comme ayant en soi quelque chose de divin, et autant ce principe est supérieur à ce qui est composé d'un corps et d'une âme, autant l'opération qui lui appartient exclusivement est au-dessus de celles qui dépendent des facultés d'un autre ordre. Or, si l'esprit est quelque chose de divin par rapporta l'homme, de même une telle vie est divine par rapport à la vie de l'homme. (Id., p. 477.)

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