L AMOUR DE SOI
C'est par les affections naturelles que l'on s'élève, sinon à des affections plus hautes, car toutes le sont dans une grande âme, du moins à des affections plus larges où la raison, la conscience et la sympathie morale, l'âme, en un mot, a plus de part que l'instinct naturel.
La première de ces affections, dans l'ordre de la genèse, c'est l'amour de soi. Il naît avec l'homme. Il existe d'abord à l'état d'instinct inconscient et contribue au développement physique et intellectuel de l'être humain. Il croit avec les années, et s'il n'est dirigé par la raison et contenu par la prédominance d'instincts supérieurs, il dégénère en égoïsme, idolâtrie de soi, et il abaisse l'homme par la sensualité, la satisfaction de toutes les passions inférieures. C'est pourquoi l'amour de soi est le plus souvent pris en mauvaise part; et, comme i
lous le dit Aristote, « c'est avec justice qu'on verse e blâme et le mépris sur ceux qui s'aiment de cette nanière ».
Mais il y a un amour bien entendu de soi-même lui a pour objet notre véritable bien, le perfectionlement de notre âme, et qui s'attache à cette partie mpérieure de nous-mêmes pour lui procurer tout :e qui peut la rendre meilleure, plus grande et plus )elle. Et cet amour élevé de nous-mêmes qui est in devoir imposé par la loi morale à toute personne lumaine, nous détache précisément de tout ce dont 'égoïsme est le plus avide, les richesses, les bonleurs, les plaisirs des sens, et nous fait rechercher le bien souverain, le bonheur, par une activité conforme à la raison et à la vertu. « Personne, dit A.ristote, ne s'avisera d'appeler égoïste l'homme [jui s'applique à pratiquer, plus qu'aucun autre, la justice ou la tempérance, ou toute autre vertu et qui, en général, se montrera sans cesse empressé à faire des actions nobles et généreuses, personne ne le blâmera. »
L'homme ne s'aime réellement lui-même que s'il cherche « à s'assurer les biens réels et les plus précieux, à contenter en tout la plus noble et la principale partie de lui-même et à se montrer de tout point docile aux impulsions qu'il en reçoit ». Cet amour est, pour Aristote, celui de la raison qui est, selon lui, ce qui constitue proprement l'individu. Pour le chrétien, c'est l'amour de l'âme, faite à l'image de Dieu. Certains confondent ce sentiment
avec le respect de soi; mais il y a dans l'amour de soi quelque chose de plus intime et de plus profond que nous pouvons comprendre dans toute sa grandeur morale par ce commandement suprême : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Ce commandement n'aurait aucune signification, et l'amour du prochain serait un vain mot, si l'amour de soi auquel il se rapporte, n'était point sanctionné par la loi morale. Le lien entre ces deux amours prescrits par une même loi, c'est l'amour de l'âme, aux intérêts éternels de laquelle tous les autres intérêts doivent être subordonnés. C'est cet amour élevé de soi, poussé à l'héroïsme, qui conduit l'homme de progrès en progrès, de gloire en gloire, jusqu'à la transfiguration parfaite de son âme.
On demande s'il faut s'aimer soi-même plus que tout, ou porter son affection sur un autre ? Car ceux qui s'aiment eux-mêmes de préférence à tout, sont généralement blâmés, et on les flétrit, en quelque manière, en leur donnant le nom d'égoïstes. Il est bien vrai que le méchant ne voit, pour ainsi dire, que lui-même dans tout ce qu'il fait, et qu'il se considère d'autant plus exclusivement qu'il est plus vicieux, aussi lui reproche-t-on d'être incapable de faire une action noble et généreuse.
Au lieu que l'homme de bien n'agit qu'en vue de ce qui est honnête ou de ce qui est utile à ses amis; et plus il est vertueux, plus il observe cette règle de conduite, et néglige ses propres intérêts.
Cependant ce langage n'est d'accord ni avec les faits, ni avec la raison : car on dit que celui qu'il faut le plus aimer est celui qui est le plus notre
[ïii: et certes notre ami le plus sincère est celui qui e nous veut du bien que pour nous-mêmes, quand )ut le monde devrait l'ignorer. Or, c'est là préciément le caractère des sentiments que chacun a our soi-même ; à quoi il faut joindre toutes les utres conditions qui entrent dans la définition de amitié. D'ailleurs, les causes de cette affection ont prises en nous-mêmes, et se répandent, our ainsi dire, de là sur les autres hommes. ?ous les proverbes même confirment cette ipinion ; ainsi lorsqu'on dit : Une seule âme ; et, ntre amis tout est com,mun ; et, égalité, simitié ; t, le genou est plus près que la, jambe ; toutes es façons de parler s'appliquent plus exactement i l'individu lui-même, puisqu'il est nécessairement ;on meilleur ami, et par conséquent c'est lui-même lurtout qu'il doit aimer. On doute néanmoins encore ivec quelque apparence de raison, à laquelle de ces leux opinions il faut donner son assentiment, chacune ayant quelque probabilité en sa faveur.
Peut-être donc faudrait-il analyser ou discuter Les raisons sur lesquelles on s'appuie de part et l'autre, et déterminer jusqu'à quel point, et par où chacun des deux systèmes est véritable. Ôr^ en observant quelle signification l'un et l'autre attachent à l'expression amour de soi, peut-être parviendrait-on à éclaircir la question. Par exemple, ceux qui en font un terme de reproche ou d'outrage, appellent hommes personnels ou égoïstes les gens avides de richesses ou d'honneurs, ou qui se livrent avec excès aux plaisirs des sens ; car tel est le penchant de la plupart des hommes ; tels sont les objets constants de leurs désirs et de leurs efforts, et ceux qu'ils estiment le plus ; aussi ce sont ceux qu'on se dispute avec le plus de violence. Or, quand on est possédé de ces sortes de désirs, on s'occupe
sans cesse à les satisfaire, et à satisfaire en général ses passions, et par conséquent la partie d< l'âme qui est dépourvue de raison. C'est donc ave( justice qu'on verse le blâme et le mépris sur ceu] qui s'aiment de cette manière ; et personne n'ignon qu'en effet l'on appelle vulgairement égoïstes et personnels ceux qui cherchent à se procurer ces sortes' de jouissances. Car personne ne s'avisera d'appeler égoïste l'homme qui s'applique à pratiquer, plus qu'aucun autre, la justice ou la tempérance, ou toute autre vertu, et qui, en général, se montrera sans cesse empressé à faire des actions nobles et généreuses ; personne ne le blâmera.
C'est pourtant celui-là qui semblerait plutôt être égoïste, cherchant à s'assurer les biens réels et les plus précieux, à contenter en tout la plus noble et la. principale partie de lui-même, et se montrant de tout point docile aux impulsions qu'il en reçoit. Mais, de même qu'une cité semble exister essentiellement dans ce qui en fait la partie la plus importante (ce qui est vrai également de toute corporation ou assemblage de parties) ; ainsi en est-il de l'homme. Par conséquent, celui-là est surtout ami de soi-même, qui aime par-dessus tout cette partie essentielle, et qui cherche à la satisfaire ; et l'on dit de l'homme qu'il est tempérant, ou intempérant, qu'il a de l'empire sur lui-même, ou qu'il n'en a pas, suivant que l'esprit, l'intelligence ou la raison, domine ou ne domine pas en lui, attendu que c'est là ce qui constitue proprement l'individu. Aussi les actions qui ont été dictées par la raison, et faites volontairement, semblent-elles spécialement appartenir à cette partie. On voit donc clairement qu'elle est l'individu lui-même, que l'honnête homme la chérit par-dessus tout, et c'est celui qu'on pourrait regarder comme ayant essentiellement l'amour de
soi, mais dans un sens tout différent de l'égoïsme qu'on blâme. Il en diffère, en effet, autant qu'une vie conforme à la raison diffère d'une vie assujettie à l'empire des passions, et que l'amour constant de tout ce qui est beau et honorable, diffère de l'attachement à tout ce qui offre l'apparence de l'utilité. (Morale à Nicomaque, pp. 425-428.)
Le devoir de l'honnête homme est de s'appliquer avec ardeur à son propre bien, c'est-à-dire, pour l'avantage de cette partie de lui-même qui est capable de raison, et qui semble être l'essence de chaque individu : aussi aspire-t-il à vivre, à se conserver lui-même, et surtout cette partie de son être par laquelle il juge et pense ; car vivre est déjà un bien pour celui qui est sage et appliqué.
Au reste, chacun désire pour soi-même ce qui est bon ; et, en supposant qu'un homme pût devenir autre qu'il n'est, personne ne souhaiterait à cette créature devenue ainsi (autre que lui même) les mêmes avantages qu'il possède. Dieu possède actuellement le bien dont il a la jouissance éternelle, quelle que soit d'ailleurs la nature de cet être si différent (de l'homme); et c'est l'intelligence surtout qui constitue essentiellement la nature de chaque individu. Or, un être doué d'intelligence veut vivre avec lui-même, et y trouve du plaisir ; les souvenirs de ce qu'il a fait ont des charmes pour lui ; l'avenir ne lui offre que de flatteuses espérances ; sa pensée est féconde en sujets de contemplation ; et c'est surtout avec ses propres plaisirs, avec ses propres peines qu'il se plait à sympathiser ; car il trouve toujours plaisir ou peine dans les mêmes objets, et jamais ses sentiments ne varient. Aussi est-il, s'il le faut ainsi dire, incapable de repentir ; et, puisque tels M™» JULES FAvRE. — Aristote. 17
290 LA MORALE d\\RISTOTÈ
sont les caractères qui se rencontrent dans l'homme de bien, et qu'il est envers un ami dans les mêmes dispositions où il est pour lui-même (car un ami est un autre nous-même), il s'ensuit que l'amitié est quelqu'une des choses que nous venons de dire et qu'elles se trouvent dans les amis. (Id., pp. 413-415.)
Tout le monde approuve et loue ceux qui se distinguent par leur empressement à faire des actions vertueuses; et si tous les hommes rivalisaient en amour pour le beau et s'efforçaient sans cesse à faire les actions les plus généreuses, on n'éprouverait, en général, ni privations ni besoins ; chacun jouirait du bien le plus précieux, puisque la vertu est ce bien. D'où il faut conclure que l'homme vertueux doit nécessairement s'aimer lui-même; car, en faisant de nobles actions, il ne saurait manquer d'en retirer de grands avantages, et d'en procurer aux autres. Le méchant, au contraire, ne doit pas s'aimer lui-même, car, en s'abandonnant à de viles passions, il nuira infailliblement à ses propres intérêts, et à ceux des personnes qui auront quelques rapports avec lui. D'ailleurs, dans la conduite du méchant, il n'y a aucun accord entre ce qu'il fait et ce qu'il doit faire ; tandis que l'honnête homme fait i précisément ce qu'il doit : car la raison choisit toujours ce qui lui est le plus avantageux; et c'est à la raison que l'honnête homme obéit.
Il est donc vrai de dire de lui qu'il est prêt à tout faire pour ses amis et pour sa patrie, fallût-il mourir pour elle; car il sacrifiera richesses, honneurs, et, en général, tous les biens qu'on se dispute d'ordinaire avec tant de fureur, pour s'assurer ce qu'il y a de véritablement beau et honorable : préférant la plus déUcieuse des jouissances, ne durât-elle que
quelques instants, à des siècles de langueur; une seule année d'une vie honorable et glorieuse, à la plus longue existence consacrée à des actions vulgaires; enfin, une seule action grande et généreuse, à une multitude d'actions communes et petites.
Et c'est peut-être ce qui arrive aux hommes qui font à la vertu le sacrifice de leur vie ; ils réservent pour eux la plus belle et la plus noble part. Ils prodigueront aussi sans peine leurs richesses, dans la vue d'en procurer de plus grandes à leurs amis ; et c'est, en effet, l'avantage que ceux-ci retireront de cette générosité, mais l'honneur en restera à celui qui l'a faite, et ainsi il s'est réservé à lui-même un bien plus précieux. Il en sera de même des honneurs et des dignités : l'homme vertueux en fera v^olontiers le sacrifice à son ami ; car ce sera une chose honorable pour lui et digne de louanges. C'est lonc ajuste titre qu'il passe pour vertueux, préférant l'honnête à tout le reste. Enfin, il est possible que l'on cède à son ami l'occasion de faire de belles actions, et qu'il y ait plus de grandeur d'âme à être cause de celles qu'il fera, qu'à les avoir faites soimême.
On voit donc que, dans tout ce qui est louable, l'homme vertueux se réserve une meilleure part de l'honneur et de la solide gloire, et c'est ainsi qu'il faut être ami de soi-même, ou égoïste, comme nous l'avons dit ; mais l'être comme le sont la plupart des hommes, voilà ce qu'il ne faut pas. (I(i.,pp. 428-431 )
l'amour conjugal
Les affections familiales sont la plus douce initiation à l'amour du non-moi ; l'amour instinctif et l'amour raisonnable s'y confondent si bien qu'il est souvent difficile de les distinguer. L'homme se complète lui-même dans l'être avec lequel il fonde une famille : la compagne de sa vie est une aide, semblable à lui, selon les uns, différente selon les autres.
Aristote semble déduire la nature de la femme de ses fonctions mêmes : selon lui, la femme est inférieure à l'homme, parce qu elle est destinée à lui obéir et que, par là-même, elle a besoin d'autres vertus et d'autres aptitudes que celui qui est appelé à exercer le commandement. Et dans les vertus que les époux doivent posséder en commun, telles que l'honneur et la probité, le courage et la tempérance, il admet des différences, non seulement de degré, mais aussi d'espèce, a La tempérance et le courage, dit-il, sont autres dans un homme que dans une femme. Car un homme qui ne serait courageux que comme une femme courageuse, semblerait timide; et une femme passerait pour impudent, babillarde, si elle n'avait que la réserve et la modestie d'un honnête homme. » Aristote applique aussi à l'homme et à la femme ce qu'il a dit de l'âme, savoir
« qu'il y a en l'âme une partie que la nature a faite pour commander, et une autre qu'elle a faite pour obéir ; et dans chacune d'elles nous reconnaissons une propriété ou qualité différente ». Ainsi l'homme serait la raison qui commande, la femme, la sensibilité qui doit être subordonnée à la raison. « Ni le courage, ni la justice, dit Aristote, ne doivent être les mêmes dans l'homme et dans la femme, comme le croyait Socrate. » Nous sommes, en effet, bien loin de la doctrine large, élevée et plus profondément vraie du maître qui, par la bouche d'Ischomachus, rend un si noble témoignage à l'égalité morale des deux sexes : « Pour ce qui est de la tempérance, dit le jeune époux grec, la divinité les en a rendus également susceptibles, et elle a permis que celui des deux qui porterait le plus loin cette vertu, soit l'homme, soit la femme, en reçût une plus belle récompense. » Et plus loin encore : a Mais le charme le plus doux, ce sera lorsque, devenue plus parfaite que moi, tu m'auras rendu ton serviteur ». Peut-être le trop raisonnable disciple de Socrate ne voit-il dans ce bel hommage que l'exaltation d'un jeune et ardent amour. Mais il serait à souhaiter, dans l'mtérêt des époux, que tous fussent capables d'une affection si enthousiaste.
Bien qu' Aristote n'attende de la femme qu'une vertu inférieure à celle de l'homme, il comprend cependant combien cette vertu est nécessaire « à la direction des affaires du gouvernement et au bon-
heur de l'Etat ». Il a même une assez haute idée de « cette espèce d'amitié qui peut être fondée sur la vertu, si le mari et la femme sont dignes d'estime, puisque chacun d'eux a son mérite propre ».
Il y a trois parties dans l'administration de la famille, savoir, l'autorité du maître, celle du père, et celle de l'époux, laquelle en effet s'étend sur la femme et sur les enfants, mais considérés, les uns et les autres, comme libres. Aussi ne s'exerce- t-elle pas alors tout à fait de la même manière, mais elle est, à l'égard de la femme, comme un pouvoir politique ou civil, et à l'égard des enfants, comme un pouvoir royal. Car naturellement l'homme est plus fait pour commander que la femme (à moins que cet ordre naturel ne soit interverti dans certains cas et dans certains lieux); le plus âgé et le plus accompli doit avoir l'autorité sur celui qui est encore enfant, et dont les facultés sont à peine développées. [Politique, pp. 48-49.)
Le rapport de supériorité existe constamment de l'espèce mâle à l'espèce femelle; mais l'autorité qui s'exerce sur les enfants est royale, car le caractère d'une tendre affection jointe à la supériorité de l'âge, qui est celui de la paternité, est aussi celui de la royauté. (Id., p. 49.) -
La femme et l'enfant sont-ils aussi susceptibles de vertu ? faut-il, ou non, que la femme soit sobre, courageuse et juste, que l'enfant ?oit docile et tempérant? Enfin, il s'agit d'examiner, en général, si celui que la nature a fait pour commander, et celui qu'elle a fait pour obéir, doivent avoir les niêmes
;^ertus, ou s'ils en doivent avoir de différentes ? et ï'il faut que l'honneur et la probité soient également le partage de l'un et de l'autre, pourquoi l'un serait-il, en tout et partout, destiné à commander, 3t l'autre à obéir ? Car enfin, il n'est pas possible 5ue cette différence tienne au plus ou au moins, puisque commander et obéir diffèrent dans l'espèce, it non dans le degré.
Mais s'il faut que celui-là ait des vertus, et non pas celui-ci, ce serait quelque chose de bien surprenant. En effet, si celui qui commande ne doit ître ni modéré ni juste, comment exercera-t-il son lutorité d'une manière convenable? et si c'est celui pi obéit, comment pourra-t-il obéir comme il faut ? car étant indocile et lâche, il ne saura remplir iucun de ses devoirs. Il suit évidemment de tout seci que l'un et l'autre doivent avoir de la vertu, nais qu'il y aura de la différence entre leurs vertus, 3omme il y en a dans ceux que la nature a faits pour obéir.
Et ceci nous ramène à ce qui a déjà été dit de l'âme ; car il y a en elle une partie que la nature a faite pour commander, et une autre qu'elle a faite pour obéir; et dans chacune d'elles nous reconnaissons une propriété ou qualité différente : par sxemple, la présence de la raison dans l'une, et l'absence, ou la privation de la raison dans l'autre.
On voit donc clairement qu'il en est de même de bous les autres êtres ; en sorte que la nature ellenaôme a destiné le plus grand nombre d'entre eux à commander et à obéu'. Car l'homme libre exerce sur l'esclave une autorité qui n'est pas la même que celle du mari sur la femme, ni que celle du père sur ses enfants; et néanmoins les parties de l'âme sont dans chacun de ces êtres, mais elles y
sont différentes. Car l'esclave est entièrement privé de la faculté de délibérer ; la femme la possède, mais faible et inefficace ; et l'enfant l'a aussi, mais incomplète et imparfaite.
Par conséquent, il faut nécessairement qu'il en soit de même des vertus morales ; et l'on est autorisé à croire qu'elles doivent être le partage de tous, non pas sans doute de la même manière, mais seulement autant qu'il le faut pour que chacun remplisse sa tâche. Voilà pourquoi celui qui commande doit posséder la vertu dans sa perfection, car sa tâche est absolument celle de l'architecte. Or, ici, l'architecte, c'est la raison ; mais parmi les autres, chacun ne doit avoir de vertu qu'autant que le comporte sa situation ou sa destination.
Il est visible, d'après cela, que la vertu morale est une qualité de toutes les personnes dont nous venons de parler ; mais que ni la modération, ni le courage, ni la justice ne doivent être les mêmes dans l'homme et dans la femme comme le croyait Socrate. Dans celui-là, le courage est une qualité qui sert à commander; dans celle-ci, il sert à exécuter ce qu'un autre prescrit. Il en est de même des ^ autres vertus. {Id., pp. 51, 53.)
Dire que les femmes doivent remplir les mêmes fonctions que les hommes, parce que cela se passe ainsi parmi les animaux, c'est une chose absurde, puisque les animaux n'ont rien de comm^un avec l'économie domestique. (Politique^ p. 84.) J^'
Le'relâchement dans la conduite des femmes est une chose très nuisible à la direction des affaires du gouvernement et au bonheur de l'État. Car
l'homme et la femme étant chacun une partie de la famille, il est clair qu'on doit aussi regarder la société tout entière comme divisée à peu près en deux portions: Tune qui se compose delà multitude des hommes; et l'autre, de celle des femmes. En sorte que dans tous les États où elles ne sont pas assujetties à de sages règlements, il y a lieu de croire que la moitié des citoyens vit sans règle et sans lois. (Id., p. 113.)
La tempérance et le courage, dans un homme, sont autres que dans une femme. Car un homme qui ne serait courageux que comme une femme courageuse, semblerait timide; et une femme passerait pour impudente, babillarde, si elle n'avait que la réserve et la modestie d'un honnête homme. Aussi voyons-nous que, dans la famille, les devoirs de rhomme diffèrent de ceux de la femme ; celui de l'un est d'acquérir, celui de l'autre est de conserver. (Id., p, 165.)
Les rapports du mari avec la femme constituent une sorte de gouvernement aristocratique : car le mari y exerce une autorité proportionnée au mérite ou à la dignité, dans les choses où il convient que l'homme commande ; mais il abandonne à la femme tous les soins qui conviennent à son sexe. Au contraire, s'il veut décider de tout en maître, l'aristocratie alors dégénère en oligarchie ; car ce n'est plus en vertu de sa supériorité réelle et naturelle qu'il agit, mais il usurpe un pouvoir supérieur à son mérite. Quelquefois, cependant, les femmes exercent l'autorité, quand ce sont de riches héritières. Dans ce cas encore, l'autorité n'est plus donnée à la vertu, mais au crédit et à la richesse, comme
cela arrive dans les gouvernements oligarchiques. (Morale à Nicomaque, pp. 380, 381.)
Quant à l'affection conjugale, il semble quelle soit un effet direct et immédiat de la nature humaine : car l'homme est porté par sa nature à vivre -^ avec la femme, plus encore qu'à vivre en société politique ; d'autant plus que nécessairement l'existence de la famille est antérieure à celle de la cité, et que la propagation des espèces est une loi commune à tous les êtres animés. Mais cette union se borne uniquement à cela dans les autres espèces ; au lieu que, chez l'homme, elle a encore pour but de se procurer toutes les choses nécessaires à la vie : car bientôt la tâche se trouve partagée entre les deux membres de l'association, et celle de l'homme est autre que celle de la femme. Aussi se prêtent-ils de mutuels secours, mettant en commun les moyens propres à chacun d'eux. C'est pour cette raison que l'utile et l'agréable semblent plus spécialement unis dans cette espèce d'amitié. Elle peut même être fondée sur la vertu, si le mari et la femme sont dignes d'estime, puisque chacun d'eux a son mérite propre ; et ils peuvent trouver la plus douce satisfaction dans un pareil lien. (7d., pp. 388, 389.)