‹ La Morale d'AristoteChapitre 42 sur 58 · L AMOUR PATERNEL ET MATERNEL · texte numérisé non relu

L AMOUR PATERNEL ET MATERNEL

« Les enfants sont comme des parties de nousmêmes », a dit Aristote. Et il explique la disproportion immense entre la tendresse des parents et

celle des enfants « par un rapprochement naturel plus intime de la part de l'être qui a donné la vie à celui qui l'a reçue, que de ce dernier à l'auteur de sou existence». Ainsi c'est précisément parce que les parents ont tout donné à l'enfant, qu'ils l'aiment d'un amour illimité, sans condition et toujours persistant. C'est aussi parce qu'ils l'aiment dès sa naissance, longtemps avant que l'enfant puisse reconnaître leurs soins et leur dévouement. Et l'excellence plus grande de l'amour maternel tient en grande partie à ce que la mère aime depuis plus longtemps, puisqu'elle chérit le fruit de ses entrailles avant qu'il voie la lumière du jour. Il me semble que c'est trop matérialiser l'amour que de croire que celui de la mère est plus complet, plus absolu, parce qu'elle a plus souffert pour son enfant. J'aime mieux admettre que les parents aiment d'autant plus qu'ils se dévouent davantage, et que le rôle de la mère étant particulièrement d'élever l'enfant, elle a plus d'occasions de se donner à lui, de lui prodiguer ses soins, sa tendresse et, par là même, elle s'incorpore davantage à lui. Quand les pères remplacent les mères auprès de leurs jeunes enfants, ils ne sont ni moins tendres, ni moins désintéressés. Et puisque l'amour consiste à aimer plutôt qu'à être aimé, plus on répand les trésors de son cœur, plus le cœur s'agrandit et ses trésors se mul tiplient. Si la mère est plus capable d'idolâtrie, c'est que, chez elle, le sentiment n'étant pas toujours dirigé et contenu par la raison, ^devient excès-

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sif par la prédominance de l'instinct. Ainsi la légende ne cite aucun père, mais une seule mère, idolâtre de ses enfants au point d'oublier le respect dû aux dieux.

Le droit du maître ou du père, n'est pas le même que celui du magistrat, il n'est que semblable. En effet, il n'y a pas proprement injustice à l'égard de i ce qui nous appartient : notre esclave, notre enfant, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à un certain âge, et tant qu'il ne vit pas indépendant, sont comme des parties de nous-mêmes; or, personne n'a la volonté de se nuire à soi-même. (Morale à Nicomaque, p. 223.)

Il semble que l'amitié consiste à aimer plutôt qu'à être aimé ; et ce qui le prouve, c'est la satisfaction que les mères trouvent à chérir leurs enfants. En effet, ii y en a qui les donnent à nourrir à d'autres femmes, et qui les aiment sans chercher à être aimées à leur tour, tant qu'il n'est pas possible qu'elles le soient encore; mais il leur suffit apparemment de voir leurs enfants heureux et contents, et elles les aiment même dans cet état où l'ignorance les empêche de rendre à une mère les devoirs et les sentiments qui lui sont dus. (Id., p. 372.)

Les parents aiment leurs enfants, comme étant une partie d'eux-mêmes, et ceux-ci aiment leurs parents, comme tenant d'eux une partie de ce qu'ils sont. Mais les parents connaissent mieux ce qui vient, en quelque sorte, d'eux, que les enfants ne savent ce qu'ils tiennent de leurs parents ; et il y a un rapprochement naturel plus intime de la part de

l'être qui a donné la vie à celui qui l'a reçue, qu'il n'y en a de ce dernier à l'auteur de son existence. Car ce qui est de notre propre substance nous appartient, en quelque manière comme les dents, les cheveux, et, en général, tout ce qui tient à nous; au lieu que l'être d'où proviennent ces choses, n'est propre à aucune d'elles, ou leur appartient moins. La différence du temps est encore à considérer ici ; car ceux qui ont donné la vie à d'autres êtres, les chérissent dès l'instant même de leur naissance ; mais ce n'est que lorsqu'ils sont un peu avancés dans la vie, lorsque leur intelligence et leur sensibilité ont acquis un certain développement, que les enfants chérissent les auteurs de leurs jours. Ceci même fait voir pourquoi la tendresse des mères est plus vive. Les parents aiment donc leurs enfants comme eux-mêmes ; car leur existence, détachée, s'il le faut ainsi dire, de celle des parents, en fait comme d'autres êtres, en qui ils se retrouvent : mais les enfants n'aiment leurs parents que comme la source ou la cause de leur existence. [Id, pp., 385-386.)

L*affection d'un père pour ses enfants, et la tendresse filiale sont des biens, et on loue ceux qui en sont touchés. Il peut, cependant, y avoir de l'excès dans de pareils sentiments ; si, comme Niobé, on les porte jusqu'à manquer de respect pour les dieux, ou si, à l'exemple de Satyrus, qui fut surnommé Philopator, on porte jusqu'à l'extravagance la tendresse pour un père. Il n'y a pourtant là ni vice, ni perversité, parce que chacune de ces choses est en elle-même et naturellement un bien désirable ; mais c'est l'excès qui y est répréhensible, et qu'il y faut éviter. (Id., pp. 305-306.)

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