CHAPITRE II l'amitié
Aristote nous dit que « le véritable objet de l'amour n'est autre chose que le bien >. Ce bien, estce le bien moral, ou l'idée que chacun de nous se fait du bien absolu, c'est-à-dire ce qui, pour chacun, constitue le bonheur? Ce qui nous prouve que ce n'est pas le bien moral, c'est que l'objet aimé en qui l'on cherche le bien, et l'objet que l'on devrait aimer, parce qu'il nous est bon en particulier, en d'autres termes, la chose que l'on veut et celle qu'on devrait vouloir, sont parfois bien différentes. Il en est ainsi de beaucoup d'affections, fondées sur une certaine sympathie qui résulte de goûts, d'opinions, d'idées, peut-être même de défauts et de qualités identiques. En nous laissant aller à ce penchant naturel, nous cherchons inconsciemment le bien, car il n'y a rien de plus doux que la sympathie ; mais ceux que nous aimons ainsi, ne sont peut-être pas ceux que nous devrions aimer pour notre véritable bien, car ces liaisons nous disposent
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trop de complaisance pour certaines tendances )mmunes, ou pour certains traits de caractère lalogues, qui s'accusent davantage par la contemiation et l'indulgence mutuelles. Il est clair qu'il 3 peut être question ici que des affections électives lisque, dans les affections naturelles, le libre loix n'intervient pas : l'instinct naturel, plus ou oins inconscient, y crée le lien ; le sentiment tisonnable le resserre, s'il s'y joint la sympathie lorale.
Ce qui fait, à mon sens, la supériorité de l'amitié éritable, c'est que l'objet aimé est aussi l'objet ii'on doit aimer. Faut-il entendre par là qu'on choiit son ami en se préoccupant avant tout de ce Q'on doit aimer? D'abord, je ne crois pas que l'on hoisisse son ami : on le rencontre, on le trouve. !t dans ces heureuses rencontres que les vrais nais croient préparées par le ciel, le « je ne sais uoi » dont parle Pascal à propos de l'amour, trouve ncore sa place, bien réduite par la raison, mais )ut aussi sûre. Mais l'objet aimé est aussi l'objet a'on doit aimer, parce qu'une âme vertueuse 'aime réellement que ce qu'elle doit aimer. Elle st instinctivement guidée par l'amour du bien b ce sentiment lui fait deviner et reconnaître les mes qui sont dignes de son affection. On pourrait 9 demander si l'amitié qui, selon Aristote, « est ne vertu, ou du moins toujours unie à la vertu », ,e serait pas cette sympathie morale, plus ou loins générale, que les gens de bien éprouvent
entre eux. Mais quelque réelle que soit cette sympathie, elle est plus abstraite que concrète ; et les affections humaines cherchent d'autres objets que des abstractions, fussent-elles divinement grandes et belles. Si c'était simplement un idéal que l'on poursuit dans les personnes que l'on aime, on changerait d'amis à mesure que cet idéal apparaîtrait plus pur dans telle ou telle individualité, et l'inconstance des affections marquerait le progrès dans le perfectionnement moral. Nous trouvons cette idée dans un philosophe américain: « L'âme, dit Emerson, ne pousse-t-elle pas des amis comme l'arbre des feuilles, et actuellement, par la germination de nouveaux bourgeons, expulse les anciennes feuilles? La loi de la nature est une loi d'alternance, de succession à toujours. » C'est forcer les analogies, aux dépens de la constance, c'est-à-dire de la dignité de l'amitié; et le cœur proteste contre ce prétendu idéalisme qui ressemble singuHèrement au naturalisme. Sans doute, il y a des amis différents qui correspondent aux divers âges de la vie, et même aux diverses étapes de la vie morale, mais le cœur qui a aimé en eux autre chose encore que l'idéal du moment, ne les expulse pas comme des feuilles sèches, lorsqu'il trouve des amis plus parfaits. Cette loi de succession ne gouverne pas le monde des affections. Nous verrons, d'ailleurs, ci-après, si cette amitié qui se donne à un grand nombre d'amis, soit dans le temps ou dans l'espace, répond à l'idée que se fait Aristote de l'amitié.
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Nous ne suivrons pas le philosophe dans sa dislertation sur les avantages de l'amitié, utile dans a prospérité pour partager la surabondance de )iens, dans le malheur pour procurer un refuge, [ans tous temps pour donner une aide, un soutien Lssuré. Ce point de vue utilitaire nous semble peu ligne de l'amitié. On aime non parce qu'il est avanageux, nécessaire même d'avoir des amis ; on aime larce qu'on a le besoin d'aimer, et que ce besoin u cœur de se donner est plus impérieux encore ue tous ceux de l'intelligence. On aime, parce que 'est vivre que d'aimer.
Si Aristote nous montre l'utilité de l'amitié, c'est arce que son esprit a l'habitude d'envisager les uestions sous tous leurs aspects. Il est facile, 'ailleurs, de se convaincre qu'il a compris l'amitié ans toute sa grandeur et sa beauté, a Elle est, ous dit-il, ce qu'il y a de plus noble et de plus eau. » Qu'est-ce qui fait sa noblesse, sinon son rincipe môme, ce besoin ardent de rendre homlage au beau moral dans ce qui pour nous le lanifeste le plus parfaitement. Qu'est-ce qui fait sa eauté, si ce n'est cette union complète de deux mes, ayant les mêmes aspirations, se témoignant n mutuel respect par une sincérité, une confiance bsolue, et se sanctifiant l'une pour l'autre afin de evenir plus dignes d'être aimées et de s'exhorter mtuellement au bien.
Une telle amitié est inébranlable, ainsi que la ertu qui l'a enfantée. Nous ne pouvons donc
admettre que des amis vertueux puissent déchoir ; mais si une telle chute était possible pour l'un ou l'autre, cette amitié parfaite qui ne peut exister| sans réciprocité, changerait de nature et se trans*^ formerait, dans l'âme fidèle, en indulgente et persévérante charité.
Si l'on voulait rechercher quel est le' véritable objet de l'amour, nous pouvons dire sur le champ que ce n'est pas autre chose que le bien. Il est vrai que l'objet aimé et l'objet qu'on devrait aimer sont parfois fort différents, tout comme le sont aussi la chose qu'on veut, et celle qu'on devrait vouloir. La chose qu'on veut, c'est, d'une manière absolue, le bien ; celle que chacun doit vouloir, c'est ce qui est bon pour lui en particulier. De même également, la chose qu'on aime, c'est le bien absolument parlant ; celle qu'on doit aimer, c'est celle qu'on trouve un bien pour soi personnellement. Par conséquent, l'objet aimé est aussi l'objet qu'on doit ^ aimer ; mais l'objet qu'on doit aimer n'est pas ' toujours l'objet qu'on aime. [Grande Morale, i^. 174.)
L'amitié est une vertu, ou du moins toujours unie à la vertu. Elle est ce qu'il y a de plus nécessaire à la vie ; car il n'est personne qui consentît à vivre privé d'amis, dût-il posséder tous les autres biens. En effet, c'est quand on possède des richesses considérables, des dignités, et même la puissance souveraine, que l'on sent principalement le besoin d'amis ; car à quoi servirait cette surabondance de biens et de pouvoir, si l'on n'y joignait la bienfaisance, qui s'exerce ou se pratique principalement à l'égard de nos amis, et qui mérite alK)rs les plus^
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stes louanges? Comment entretenir même et con- !rver tous ces biens, puisque si Ton est privé amis, plus on possède de biens, moins on peut en uir avec sécurité ?
D'un autre côté, si l'on est dans l'indigence, ou LUS l'infortune de quelque espèce que ce soit, on ) croit avoir de refuge que le sein de l'amitié, june, elle vous garantit des fautes où l'inexpéence peut vous faire tomber; vieux, elle vous progue ses soins, et vous offre son secours pour l'acimplissement des actions ou des desseins que les firmités de l'âge vous rendraient impossibles ; ifîn, s'agit-il de méditer et d'exécuter les actions éclat qui n'appartiennent qu'à la force et à la gueur de l'âge mûr, deux hoinynes qui msLixhent ais, comme dit Homère, en sont plus capables. Mais l'amitié n'est pas seulement nécessaire, elle t aussi ce qu'il y a de plus noble et de plus beau : T nous louons ceux qui ont la passion de l'amitié le grand nombre d'amis est considéré comme une ïs choses les plus honorables. Il y a même des ins qui pensent que ceux qui savent être amis, ne iuvent manquer d'être vertueux. (Zd., pp 347-349.)
On demande, au sujet de l'homme heureux, s'il a )Soin, ou non, d'avoir des amis. Car, dit-on, quand i jouit d'une félicité parfaite, et qu'on n'a rien à isirer, on n'a nullement besoin d'amis, puisqu'on uit de tous les biens ; et, par conséquent, ayant ut en abondance, on ne saurait rien souhaiter de us : puisque l'ami, qui est un autre vous-même, ocure ce que vous ne pourriez obtenir par vos ssources personnelles. De là cette pensée d'un lète : « Lorsque la divinité vous comble de biens, l'a-t-on besoin d'amis V »
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Cependant, en accordant à l'homme parfaitement heureux la jouissance de tous les biens, il semble étrange qu'on veuille lui refuser des amis ; c'est-àdire, ce qu'on regarde communément comme le plus précieux des biens extérieurs. Mais si le mérite de l'ami consiste plutôt à rendre des services qu'à en recevoir, si la bienfaisance est le caractère propre de l'homme vertueux et de la vertu, et enfin s'il est plus beau de faire du bien à ses amis qu'à des étrangers, il faut donc que l'homme vertueux ait sur qui répandre ses bienfaits. Voilà pourquoi on demande encore : si c'est dans l'infortune on dans la prospérité qu'on a plus besoin d'amis ? Car, dans le premier cas, on a besoin de trouver des personnes disposées à rendre service, et, dans le second, il en faut trouver à qui Ton puisse faire du bien. '
D'ailleurs, il est peut-être absurde de vouloir faire de l'homme parfaitement heureux un être tout à fait isolé ; car il n'y a personne qui voulût pos- ' séder tous les biens uniquement pour lui seul. Ea effet, l'homme est destiné par la nature à vivre en société avec ses semblables : l'homme heureux al donc aussi le même penchant, puisqu'il possède; tous les biens qui sont conformes à notre nature.' Or, il lui est évidemment plus avantageux de vivre' avec des amis, qui soient honnêtes et vertueux, que: de passer ses jours avec des étrangers sans mérite' et sans vertu ; l'homme vertueux a donc besoin d'amis...
Nous sommes plus capables d'observer ceux avec qui nous vivons, que de nous observer nous-mêmes, d'apprécier leurs actions, que de juger nos propres actions ; or, les actes de vertu, quand ils viennent de ceux qu'il aime, touchent vivement le cœur d'un homme vertueux, puisqu'alors les deux amisjouis^
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eni de la satisfaction la plus naturelle. Ce seront onc de tels amis qui seront nécessaires à celui qui st parfaitement heureux, s'il se plaît à contempler es actions vertueuses, et qui lui soient propres, car û sera le caractère de celles que fera un ami ertueux.
D'un autre côté, on est persuadé que la vie de homme heureux doit être pleine de satisfaction ; r, l'isolement absolu est la source de bien des eines ; car il n'est pas facile d'être, par soi-même, ans une continuelle activité, au lieu que cela est lus facile quand on s'associe à quelques autres ersonnes, et qu'on agit pour les autres. L'activité, ui a des charmes par elle-même, sera donc plus ontinue, cemme elle doit l'être pour le parfait onheur. Car l'homme de bien, par cela seul qu'il st vertueux, se plaît aux actes conformes à la ertu, et s'indigne de ceux qui y sont contraires : omme le musicien trouve du plaisir à entendre une elle mélodie, et souffre une peine réelle, quand il n entend une mauvaise. D'ailleurs, vivre avec des ens vertueux est une occasion de s'exercer à la ertu, comme dit Théognis ; et, à considérer la hose sous le point de vue le plus naturel, il semble ue l'honnête homme est naturellement celui que réfère un homme également vertueux. Car ce qui st bon par sa nature est, comme on l'a déjà dit, on à l'homme vertueux, et est agréable par soilôme.
L'homme vertueux est à l'égard de son ami dans i même disposition où il est par rapport à lui-même, ar un ami est un autre nous-même. Autant donc ue chacun souhaite d'exister, autaut, ou peu s'en lUt, il souhaite que son ami existe. Mais on ne ésire d'être qu'autant que l'on se sent vertueux, et n pareil sentiment est par lui-même rempli de
charmes ; il faut donc aussi sentir que notre ami existe, ce qui ne peut avoir lieu qu'autant qu'on vit avec lui, qu'on est avec lui en commerce de paroles et de pensées ; car c'est là ce qui s'appelle, pour les hommes, vivre ensemble, et non pas comme pour les animaux, pour qui c'est seulement paître dans le même liea. Si donc l'existence est désirable en soi, pour l'homme au comble de la félicité, attendu que naturellement la vie est un bien et une jouissance, l'existence d'un ami est à peu près au même degré désirable, et l'ami sera au nombre des choses qu'on doit souhaiter. Mais ce qu'on doit souhaiter pour soi-même, il faut qu'on le possède ; autrement, le bonheur sera incomplet en ce point. Donc, pour qu'un homme puisse jouir d'une félicité parfaite, il faudra qu'il ait des amis vertueux. [Id., pp. 431-437.)
L'amitié parfaite est celle des hommes vertueux, et qui sa ressemblent par la vertu ; car ceux-là ont les uns pour les autres une bienveillance fondée sur le mérite propre et personnel de chacun d'eux, et ils sont bons par eux-mêmes. Or, ceux qui veulent du bien à leurs amis pour eux-mêmes, sonti les amis par excellence : car c'est par leur nature qu'ils sont tels, et non par l'effet des circonstances. Leur amitié dure donc tout le temps qu'ils restent^ vertueux ; et le propre de la vertu c'est d'êtra durable. Chacun d'eux a la bonté absolue et celle qui convient à son ami ; car les hommes vertueux et qui ont la bonté absolue sont utiles les uns aux. autres. Ils sont aussi d'un commerce agréable; car les gens de bien ont l'amabilité absolue, et le don de se plaire les uns aux autres. En effet, chacun d'eux trouve du plaisir dans les actions qui lui sont
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propres, qui conviennent à sa nature, et dans celles qui leur ressemblent : or, les actions des gens de bien sont les mêmes, ou au moins sont semblables. Une telle amitié doit donc être durable, puisqu'elle réunit toutes les conditions qui doivent se trouver entre amis. Car toute amitié se fonde sur ['avantage ou sur le plaisir, soit dans un sens absolu, soit relativement à celui qui aime et a ;ieu en vertu d'une certaine ressemblance ; or, tout îela se trouve dans l'amitié dont nous parlons, et :eux qui l'éprouvent réunissent par eux-mêmes ;outes ces conditions ; car tout le reste y est sem- 3lable, et la bonté absolue, et l'amabilité absolue. D'est donc ce qu'il y a de plus propre à se faire limer; l'amitié et le tendre attachement se trouvent ionc dans les personnes de ce caractère, au plus laut degré d'excellence et de perfection. [Id., pp. 156-357.)
Les cœurs qui sont unis par la vertu sont bien )lus amis que les autres ; car ils ont tous les biens L la fois, le bon, l'agréable et l'utile.
L'amitié la plus solidement établie, la plus duable, la plus belle, est celle qui unit les gens ^ertueux; et c'est tout simple qu'il en soit ainsi, luisqu'elle s'applique à la vertu et au bien. La ertu qui enfante cette amitié est inébranlable ; et, lar suite, cette noble amitié qu'elle produit doit tre inébranlable comme elle. (Grande Morale, pp. 77-178.)
Si l'on s'est attaché à son ami, le croyant veriieux, et qu'ensuite il devienne vicieux, ou le araisse, doit-on continuer de l'aimer, ou plutôt, 'est-ce pas une chose impossible, puisqu'il n'y a de
véritablement digne d'amour que ce qui est bon ? Il ne faut donc pas aimer un méchant ; car on doit bien se garder d'un penchant aussi dépravé, et de devenir semblable à l'homme vil ou méprisable ; et, comme dit le proverbe : On recherche toujours qui nous ressemble. Mais faut-il rompre sans délai, oui bien n'y est-on pas obligé dans tous les cas, mais seulement dans celui d'une perversité incurable ? S'il y a, en effet, moyen d'amender un ami, on doit tâcher de réformer ses mœurs, encore plus qu'on ne doit l'aider à réparer sa fortune, parce que c'est un procédé plus généreux et plus digne de l'amitié. Cependant, celui qui romprait ne ferait rien d'étrange; car, enfin, ce n'était pas comme tel qu'il avait choisi son ami, et se voyant dans l'impuissance de le retirer du vice, il s'éloigne de lui. (Morale à Nicomaquej p. 411.)
qu'est-ce qu'un ami? J
Si l'on se demande ce qu'est vraiment l'ami, dit Aristote, on se dira : « Mon ami est un autre moimême ». Il faudrait ajouter, je crois, un autre moi- | même transfiguré. Ce n'est pas un simple effet de l'exaltation d'une affection élevée et sincère qui nous fait voir dans notre ami toutes sortes de quaUtés, de vertus, de perfections que nous voudrions posséder pour être plus digne de lui : cette supériorité est pour nous réelle et, sans cesse, ell )
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iccroit l'admiration et l'attachement que nous lui ivons voués; en l'aimant, nous rendons un culte m bien. Mais, par là même qu'il est meilleur et )lus parfait que nous, il est une image embellie de lous-même. Et notre orgueil trouverait son compte [ans la contemplation de cet autre nous-même qui ist ce que nous devrions et voudrions être, plutôt [ue ce que nous sommes en réalité. Pour apprendre L nous connaître par notre ami, il faut donc faire ibstraction de cette sorte d'amplification de notre Qoi ; et tenir compte aussi de la bonne influence [ue nous subissons en présence de notre ami. Ces éserves faites, nous voyons dans son âme, comme [ans un miroir limpide, nos pensées, nos sentilents et les traits essentiels de notre caractère ; ious y voyons aussi nos taches, car l'ami sincère lous aime trop pour nous rien cacher de ce qui ait tort à notre âme. Et nous rencontrons en lui ant d'indulgence et de force, que nous n'avons pas .e peine à le laisser lire dans notre âme comme ans un livre toujours ouvert. Rien ne peut branler cette confiance parfaite fondée sur le espect mutuel. En vain la calomnie y tente-t-elle es plus formidables attaques : tous ses efforts e brisent contre cette foi absolue qui est presque me religion.
L'amitié établit aussi une entière égalité ; elle fface toutes les distinctions extérieures. Et chacun es deux amis étant sincèrement convaincu de la upériorité morale de l'autre, il ne peut subsister
entre eux aucune réelle inégalité. Tout est commun' entre eux, joies et peines, tout est partagé. Et comme il y a de part et d'autre un complet oubli de soi, on ne sait lequel des deux donne ou reçoit le plus. On a coutume de dire cependant que dans toute affection, quelque sincère et profonde qu'elle soit, il y a toujours une âme qui donne plus qu'elle ne reçoit; mais ceci parait tel aux yeux du vulgaire qui ne juge que par l'apparence. L'idée seule de faire un tel parallèle ne se présenterait jamais à l'esprit de deux vrais amis, qui sont peut-être plus heureux d'aimer que d'être aimés. Bien qu'Aristote dise que « le mérite propre de l'amitié consiste surtout à aimer, nous pensons que l'amitié se distingue de toute autre affection par une réciprocité parfaite. Et si cette égalité de tendresse était une chimère, le moins aimé serait encore bien heureux, car s'il est bien doux d'être aimé, il est plus grand d'aimer, et Dieu seul donne sans recevoir. :
Nous demandons si l'homme qui, dans son indépendance, se suffît à lui-même, aura besoin d'amitié. Si l'on étudie son ami, et qu'on se demande ce qu'il est, ce qu'est vraiment l'ami, on se dira; « Mon ami est un autre moi-même » ; et pour exprimer qu'oQ l'aime avec ardeur, on répète avec le proverbe : « C'est un autre Hercule, c'est un autre moi ». Or, il n'est rien de plus difficile, ainsi que l'ont dit quelques sages, ni en même temps de plus doux, que de se connaître soi-même ; car quel charme que de se connaître ! Mais nous ne pouvons
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point nous voir nous-mêmes, en partant de nous ; et ce qui prouve bien notre complète impuissance, c'est que nous reprochons souvent aux autres ce que nous faisons personnellement. Notre erreur en ceci est causée soit par la bienveillance naturelle qu'on a toujours envers soi, soit par la passion qui nous aveugle. Et c'est là, pour la plupart de nous, ce qui obscurcit et fausse notre jugement. De même donc que quand nous voulons voir notre propre visage, nous le voyons en nous regardant dans un miroir, tout de même aussi, quand nous voulons nous connaître sincèrement , il faut regarder à notre ami, où nous pourrons nous voir parfaitement ; car mon ami , je le répète, est un autre moi-même. S'il est si doux de se connaître soimême, et qu'on ne le puisse sans un autre, qui soit votre ami , l'homme indépendant aura tout au moins besoin de l'amitié pour se connaître luimême. Ajoutez que, s'il est beau, comme il l'est en effet, de répandre autour de soi les biens de la fortune quand on les possède, on peut se demander: sans ami à qui l'homme indépendant pourra-t-il faire du bien ? Avec qui vivra-t-il ? Certes il ne vivra pas tout seul ; car vivre avec d'autres êtres semblables à soi est tout à la fois un plaisir et une nécessité. Si ce sont là des choses qui sont tout ensemble belles, agréables et nécessaires, et que l'amitié soit indispensable pour les avoir, il s'ensuit que l'homme indépendant lui-même, tout indépendant qu'il est, aura besoin d'amitié. {Grande Morale, pp. 108-110.)
Il n'y a que les hommes vertueux qui s'unissent les uns aux autres, à cause de leur valeur personnelle ; car les caractères vicieux ne voient dans l'amitié que l'utilité qui peut en résulter.
Aussi n'y a-t-il que l'amitié des gens de bien qui soit à l'abri de la calomnie : car il ne leur est pas facile d'en croire qui que ce soit sur le compte d'un ami longtemps éprouvé; au contraire, ils sont unis par la plus entière confiance ; ils sont incapables d'avoir jamais un tort les uns à l'égard des autres ; en un mot, toutes les conditions dont la réunion compose une solide et véritable amitié se trouvent en eux. Au lieu que rien ne garantit les autres liaisons de ces sortes d'atteintes. {Morale à Nicoma,quey pp. 359, 360.)
Ce qui semble essentiellement aimable et désirable, c'est le bien en soi, ou l'agréable ; et chacun aime et désire ce qui est tel pour lui, et l'homme de bien est tel aux yeux de l'homme de bien sous ce double rapport, c'est-à-dire, comme bon en soi, et comme agréable à son ami. (Id., p. 362.)
Aimer son ami, c'est aimer ce qui nous est bon; car l'homme vertueux, quand il est devenu ami, est un bien véritable pour celui qu'il aime. Chacui d'eux aime donc ce qui est un bien pour lui-même,^ et rend la pareille à son ami, en bienveillance et en agrément. Car l'amitié s'appelle aussi égalité ; mais c'est surtout dans celle des hommes vertueux que cela peut se rencontrer. (Id., p. 363.)
Il n'y a de solide que ce qui a été mis à l'épreuve ; et les seules choses qui la supportent comme il faut, et vous donnent pleine assurance, sont celles qui ne viennent ni vite ni facilement. Il n'y a pas d'amitié solide sans confiance ; et la confiance ne se forme qu'avec le temps ; car il faut éprouver les
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:ens pour les bien apprécier, et comme dit Théo*
mis :
« Pour connaître les cœurs, il faut plus d'un jour; « Essayez les humains comme un bœuf au labour. »
(Id.,p. 378.)
Le véritable ami ne se borne pas seulement à témoigner sa sympathie pour la souffrance de son ami ; il tâche encore de partager effectivement cette souffrance ; et, par exemple, il endurerait la soif avec son ami quand il a soif, si la chose se pouvait; ou du moins il s'efforce de toujours se rapprocher de cette communauté le plus qu'il peut. Même remarque sur la joie qu'on partage avec son ami : il faut que Ton se réjouisse pour son ami lui-même, et sans autre motif que la joie qu'il éprouve. De là encore toutes ces explications de l'amitié, quand on dit : « L'amitié est une égalité; les amis véritables n'ont qu'une âme ». (Id., p. 400.)
Comme l'amitié consiste plus spécialement dans un sentiment de tendresse et d'amour, et que l'on applaudit surtout à ceux qui aiment leurs amis, il s'ensuit que le mérite propre de l'amitié consiste surtout à aimer. En sorte que chez ceux qui éprouvent ce sentiment , en proportion du mérite, se trouve la constante et durable amitié. C'est ainsi qu'elle peut exister même entre des individus d'ailleurs inégaux; car c'est par ce moyen que l'égalité peut s'établir entre eux. Or, l'égalité et la ressemblance sont des conditions de l'amitié, surtout dans ceux qui se ressemblent sous le rapport de la vertu; ïjcar de tels hommes, ayant par eux-mêmes ce carac-
tère de constance, le conservent aussi à l'égard les uns des autres, lis n'ont aucun besoin de recourir à des actions viles ou méprisables ; et non seulement ils ne se prêtent à rien de tel, mais ils empêJ chent, en quelque sorte, que leurs amis ne s'y laissent entraîner. Car le propre des hommes vertueux est de ne commettre eux-mêmes aucune faute grave, et de ne pas souffrir que leurs amis en commettent dételles. (M., p. 372.)
Ceux dont la vertu forme le lien, sont empressés à se faire réciproquement du bien, puisque c'est le propre de la vertu et de l'amitié; or, une pareille émulation ne produit ni plaintes ni contestations : car personne n'est fâché que son ami lui fasse du bien ; mais quand on est reconnaissant, on se venge par d'autres bienfaits. Celui même qui a la supériorité en ce genre, ne faisant que ce qu'il a voulu faire, ne saurait se plaindre de son ami, puisque chacun d'eux désire ce qui est bien. (Id., p, 390.)