‹ La Morale d'AristoteChapitre 46 sur 58 · LE PLAISIR DANS L AMITIE · texte numérisé non relu

LE PLAISIR DANS L AMITIE

Les pages dans lesquelles Aristote parle du plaisir dans l'amitié, sont d'une rare élévation et audessus de tout commentaire. Il se demande « si l'amitié est possible sans plaisir et si elle peut se former pour quelqu'un uniquement parce qu'il est bon, sans que d'ailleurs il vous plaise; ou si elle

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3eut être empêchée rien que par ce motif ». Nous îouhaitons que chacun puisse répondre par sa 3ropre expérience que l'amitié est un des plus parfaits bonheurs de la vie ; qu'elle est pour l'âme la source inépuisable de plaisirs profonds, d'autant )lus purs que l'âme se perfectionne davantage dans e commerce d'une autre âme vertueuse. Mais il aous semble qu'Aristote a confondu, avec le plaisir de l'amitié, le bonheur que donne l'amour de la jirertu : « La première et suprême amitié, dit- il, est m choix réciproque de choses absolument belles et igréables, qu'on recherche uniquement parce qu'elles sont belles et agréables en soi >. Mais ces îhoses absolument belles et agréables ne se trouvent dans aucune créature humaine ; car l'âme la dIus parfaite n'est encore qu'un pâle reflet du beau ibsolu. Aucune âme ne serait donc digne de cette imitié suprême dont parle Aristote et qui me parait ître plutôt le culte de l'idéal que l'amitié. Et pouri:ant il existe, et il a existé en tout temps, des imitiés très respectables dans leur objet, leur tenlauce et leur caractère. Aussi je crois qu'Aristote a ^oulu nous faire comprendre que le lien de toute imitié véritable, c'est l'amour de la vertu, et cela ne semble irréfutable. Mais les hommes vertueux, DU plutôt, qui aiment la vertu, n'aiment pas d'amitié ious ceux qui leur ressemblent : ils ont pour eux me sincère estime, jointe à cette sympathie générale dont nous avons déjà parlé, et qui reste bien loin de cette affection unique, incomparable, qu'on

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appelle l'amitié. « Les semblables, dit Aristote, se plaisent vite l'un à l'autre, et l'homme est ce qu'il^ y a de plus doux à l'homme ». Mais est-il bien vra de dire que les semblables se plaisent et que tou ce qui est bon soit agréable ? N'y a-t-il pas une multitude de personnes pour qui l'on professe une grande estime, parce qu'elles sont bonnes, et que cependant l'on ne recherche jamais, que l'on fuit peut-être même parce qu'on ne les trouve pas agréables? L'homme est loin d'être toujours ce qu'il . y a de plus doux à l'homme. Pour que l'amiti^J puisse se former, il ne suffit donc pas que son objet soit bon, il faut qu'il plaise. Et cet indicible attrait qui s'exerce d'âme à âme et qui fait les amis, est le plus souvent inexplicable et mystérieux. Aussi deux âmes, ainsi unies, diront-elles toujours: « Si on me presse de dire pourquoy ie Taymoys, ie sens que cela ne se peult exprimer qu'en respondant : « Parce que c'estoit luy; parce que c'estoit moy ». Il y a, au-delà de tout mon discours et de ce que l'en puis dire particulièrement, ie ne sçais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union». Aristote, lui-même, l'a senti puisqu'il dit : « L'ami aime l'ami pour lui-même, et non pas pour autre chose que lui ».

La question vaut la peine qu'on s'y arrête; et il nous faut savoir si l'amitié est possible sans plaisir; de quelle importance est cette intervention du plaisir dans l'amitié ; en quoi consiste l'amitié précisément ; et enfin si l'amitié pour quelqu'un peut unique-

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ment se former parce qu'il est bon, sans que d'ailleurs il nous plaise; ou si l'amitié peut être empochée rien que par ce motif. D'autre part, aimer se prenant en deux sens, on peut se demander si c'est parce que l'acte même d'aimer est bon qu'il ne paraît jamais être dénué de plaisir. Une chose évidente, c'est que, de même que, dans la science, les théories qu'on vient de découvrir et les faits qu'on vient d'apprendre, causent le plus sensible plaisir; de même aussi nous nous plaisons à revoir et à reconnaître les choses qui nous sont familières ; et la raison en est de part et d'autre absolument identique. Ainsi donc, ce qui est bien absolument est aussi par une loi de la nature absolument agréable, et il plaît à ceux pour qui il est bon. Voilà pourquoi les semblables se plaisent si vite l'un à l'autre, et comment l'homme est ce qu'il y a de plus doux à l'homme. Or, si les êtres se plaisent tant, môme quand ils sont incomplets, à plus forte raison se plaisent-ils quand ils sont tout ce qu'ils doivent être ; et l'homme vertueux est un être complet, s'il en fût. Si donc l'acte d'aimer est toujours accompagné du plaisir que procure la connaissance de l'alîection réciproque qu'on se porte, il est clair que, d'une manière générale, on peut dire de la première et suprême amitié qu'elle est un choix réciproque de choses absolument belles et agréables, qu'on recherche uniquement parce qu'elles sont belles et agréables en soi. L'amitié à cette hauteur est précisément la disposition morale d'où vient ce choix et cette préférence. Son acte même est toute son œuvre, et cet acte n'a rien d'extérieur; il se passe tout entier dans le cœur de celui qui aime, tandis que toute puissance est nécessairement extérieure ; car, ou elle s'exerce dans un autre être, ou elle n'existe qu'à la condition que cet autre être

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existe. Voilà pourquoi aimer, c'est jouir, tandis quej ce n'est pas jouir que d'être aimé. Etre aimé, c'est l'acte de l'objet qu'on aime; mais aimer est l'acte propre de l'amitié. Cet acte-là ne peut se trouver que dans l'être animé, tandis que l'autre peut se trouver aussi dans l'être inanimé, puisque les êtres inanimés et sans vie peuvent aussi être aimés. Mais puisqu' aimer en acte l'objet aimé, c'est se servir de cet objet en tant qu'on Taime, et que l'ami est aimé par son ami en tant qu'ami, et non point, par exemple, en tant que musicien ou que médecin, le plaisir qui vient de lui, en tant qu'il est ce qu'il est, peut s'appeler justement le plaisir de l'amitié. L'ami aime Fami pour lui-même et non pas pour autre chose que lui ; et par conséquent, s'il n'en jouit pas en tant qu'il est vertueux et bon, la liaison qui les unit n'est pas la première et parfaite amitié. Il n'y a point d'ailleurs de circonstance accidentelle qui puisse embarrasser les amis, plus que leur vertueuse liaison ne leur donne de bonheur. {Grande Morale, pp. 375-378.)

LE PLUS DOUX CHARME DE l'aMITIÉ, c'eST LA PRÉSENCE

L'amitié parfaite dont nous venons de parler, ne peut exister qu'entre deux personnes. « Ceux qui ont de nombreux amis, nous dit Aristote, et qui font, atout le monde un accueil amical et familier, pas- ^ sent pour n'être amis de personne. » Et il ajoute « il n'y a pas beaucoup de personnes qu'on puisse

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aimer pour elles-mêmes ». Aussi de quel prix inesi timable est pour nous un ami vertueux ! C'est, après la vertu même, le bien le plus précieux dont nous puissions jouir.

Est-ce dans la prospérité ou dans l'adversité que nous avons le plus besoin de notre ami ? Il me semble que deux vrais amis ne peuvent éprouver aucune joie si elle n'est partagée. Et il va sans dire que tous les biens matériels sont communs entre eux, et que c*est obliger un ami que de lui burnir l'occasion de nous rendre service. La seule 3résence de notre ami adoucit nos plus cruelles souffrances. « Sa seule vue, dit Aristote, a quelque chose de doux; elle est, en quelque manière, une assistance contre l'affliction : car un ami, pour peu qu'il ait d'adresse et de délicatesse, trouve l'art de consoler par son seul aspect et par ses discours, ayant la connaissance du caractère de celui qui souffre, et de ce qui est propre à lui causer du plaisir ou de la peine. » Cependant Aristote se demande s'il n'est pas plus généreux de souffrir seul que de demander l'assistance de son ami. Il idmire ceux qui ont cette force de caractère et jui redoutent plus la peine qu'ils peuvent causer à eur ami que celle qu'ils supporteat eux-mêmes. 3e courage est peut-être inspiré par un noble seniment. Mais il me semble que c'est dérober à son imi quelque chose de la douce communauté établie par l'amitié, que de ne pas lui permettre de prendre 5a part du fardeau de nos douleurs. Et l'on est

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indigne d'être l'ami d'un homme de bien si l'on n'accourt auprès de lui quand il est dans le malheur ou même dans l'inquiétude ou l'embarras. Ce qui nous plaît par-dessus tout dans ces belles pages d'Aristote, plus émues que beaucoup d'autres, c'est qu'il ne craint pas, comme Emerson, que la présence continuelle de l'ami profane l'attachement élevé qui l'unit à ce frère de son âme. Il ne dit pas non plus avec Montaigne : « Si l'absence luy est ou plaisante ou utile, elle m'est bien plus douce que sa présence ». Son sentiment est que « la seule présence des amis est un charme, aussi bien dans la bonne que dans la mauvaise fortune ». « Vivre avec ses amis, dit-il, ailleurs, est ce qu'il y a de plus

désirable Et ce qui constitue principalement

l'existence pour chacun d'eux, ce qui leur fait aimer la vie, est précisément ce qu'ils se plaisent à faire avec leurs amis. » On ne peut désapprouver ceux qui craignent d'accaparer leur ami, ou qui se font scrupule de matérialiser un sentiment aussi idéal que l'amitié en recherchant avec trop d'ardeur la présence visible, au lieu de se contenter parfois de la communion spirituelle. Mais la vie se charge de mettre des bornes et souvent même des entraves à nos plaisirs les plus purs. Pourquoi donc nous priverions-nous de jouir dans la plénitude quand ces plaisirs nous sont accordés ? C'est encore Aristote qui exalte le bonheur de vivre ensemble :: tt C'est donc un très vif bonheur qu'approuve la raison, que de jouir, avec son ami, même d'amusé-

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ments vulgaires et de se trouver en sa compagnie, puisque nous le sentons toujours ainsi lui-même en sentant les choses avec lui. Mais c'est un bonheur bien plus vif encore que de goûter ensemble des plaisirs plus relevés et plus divins. La cause de cette félicité, c'est qu'il est toujours plus doux de se contempler soi-même dans un homme de bien, meilleur encore que vous. » Il n y a pas, en effet, d'occupation commune ou d'humble devoir qui ne soit idéalisé quand nous l'accomplissons avec notre ami. Et quand nous poursuivons ensemble une noble fin, tout ce qui nous y conduit est transfiguré par l'amitié. « Quelquefois, dit Aristote, nous voulons que celui que nous aimons soit loin de nous si c'est la condition de son bonheur. » Sans doute, le bien de notre ami doit nous être plus cher que le nôtre. Mais pouvons-nous admettre qu'il y ait pour l'élu de notre âme un bonheur plus grand que celui d'être auprès de nous, si nous sommes de même l'élu de son âme ? Il n'y a qu'un devoir supérieur qui puisse séparer deux amis que la vertu a unis ; et alors ils ne sont pas réellement séparés, puisqu'ils communient par la pensée, et qu'une vertu plus parfaite les rend encore plus dignes l'un de l'autre.

Il n'y a jamais d'amitié entière et parfaite entre plusieurs individus, et celles qui ont eu le plus de célébrité dans le monde, n'ont existé, comme on sait, qu'entre deux personnes ; au lieu que ceux qui ont de nombreux amis, et qui font à tout le monde

un accueil amical et familier, passent pour n'être amis de personne; on les appelle affables, complaisants, quand cette manière d'être est en eux l'effet d'un caractère sociable. Cependant, on peut, par le seul effet de ce caractère, avoir de nombreux amis, sans être proprement officieux ou complaisant, mais parce qu'on est réellement homme de bien. Au reste, il n'y a pas beaucoup de personnes qu'on puisse aimer pour elles-mêmes, et à cause de leur vertu ; mais on doit s'estimer heureux de rencontrer quelques amis de cette espèce.

Mais a-t-on plus besoin d'amis dans la prospérité que dans l'adversité ? On en cherche au moins dans l'une et l'autre situation; car les infortunés ont besoin d'assistance, et les gens heureux ont besoin de trouver des personnes avec qui ils puissent vivre, et à qui ils puissent faire du bien, ce qui est en eux un désir général. Il est donc plus nécessaire d'avoir des amis dans l'infortune : aussi est-ce alors qu'on a besoin de ceux qui sont utiles; mais il est plus beau d'en avoir dans la prospérité, et c'est pour cela qu'on en recherche qui soient vertueux : car c'est à ceux-là qu'on doit préférer de faire du bien, et c'est avec eux qu'il est doux de vivre. En effet, la seule présence des amis est un charme, aussi bien dans la bonne que dans la mauvaise fortune : ca ils allègent nos chagrins, en les partageant, et c'esti pour cela qu'on ne saurait dire si c'est comme ua^ fardeau dont ils nous allègent, en le supportant en partie avec nous, ou bien, si le plaisir que nous fait leur présence, et la pensée qu'ils s'affligent avec nous, rendent nos peines moins vives. Nous ne chercherons point, quant à présent, à expliquer la cause du soulagement qu'on éprouve en pareil cas, et s'il y en a quelque autre que celles que nous venons d'indiquer : toujours l'effet que nous avons

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