‹ La Morale d'AristoteChapitre 47 sur 58 · L AMITIE · texte numérisé non relu

L AMITIE

dit semble-t-il avoir ordinairement lieu. La présence d'un ami paraît môme réunir en soi ces causes diverses; sa seule vue a d'abord quelque chose de doux, surtout pour l'infortuné ; elle est, en quelque manière, une assistance contre l'affliction : car un ami, pour peu qu'il ait d'adresse et de délicatesse, trouve l'art de consoler par son seul aspect et par ses discours, ayant la connaissance du caractère de celui qui souffre et de ce qui est propre à lui causer du plaisir ou de la peine.

On s'afflige de sentir que nos malheurs puissent attrister ceux qu'on aime; car il n'est personne qui n'évite d'être une cause d'affliction pour ses amis. Voilà pourquoi les hommes qui ont naturellement un caractère ferme et courageux, craignent de voir leurs amis s affliger avec eux; et, à moins qu'on ne soit d'une insensibilité peu ordinaire, on ne supporte pas l'idée de la peine qu'on peut leur faire. En général, l'homme courageux, peu disposé à s'abandonner lui-même aux plaintes et aux gémissements, a de l'éloignement pour ceux qui sont toujours prêts à pleurer sur les malheurs des autres; au lieu que les femmelettes, et les hommes qui leur ressemblent, sont flattés qu'on gémisse avec eux, et ne regardent comme amis que ceux qui souffrent de leurs douleurs. Or, en tout genre, ce sont toujours les meilleurs modèles qu'il faut suivre.

La prospérité fait que l'on trouve beaucoup de charme dans la présence, dans le commerce habituel de ceux qu'on aime, et aussi dans la pensée qu'ils sont heureux du bonheur dont on jouit. Par cette raison, on doit naturellement s'empresser à les appeler auprès de soi, lorsqu'il arrive quelque événement heureux; car il est beau de se plaire à faire du bien aux autres. Dans l'infortune, au cou-

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traire, on ne doit consentir qu'avec peine à voir ses amis, car il faut, le moins qu'on peut, leur faire partager sa souffrance. C'est pour cela qu'un poète a

dit : a C'est bien assez que je sois malheureux »

Mais il faut surtout les appeler lorsqu'ils peuvent, sans prendre beaucoup de peine, nous être d'une grande utilité. D'un autre côté, peut-être aussi doiton s'empresser de rechercher un ami dans l'infortune, sans attendre qu'il vous appelle ; carie devoir de l'amitié est de faire du bien, surtout à celui qui est dans la détresse, et qui n'a pas exigé d'assistance ; c'est des deux parts un procédé plus touchant et plus honorable. Il faut se porter avec ardeur à seconder la bonne fortune de ses amis, parce qu'ils peuvent même avoir besoin d'assistance en pareil cas : mais on doit marquer peu d'empressement à en recevoir des services; car rien ne fait moins d'honneur que de s'occuper sans cesse de son intérêt personnel. Au reste, peut-être faut-il prendre garde de déplaire à ses amis, en s'obstinant à refuser leurs services, comme il arrive quelquefois. Dans tous les cas donc, la présence des amis paraît une chose précieuse et désirable.

Mais de même que ce qui charme le plus dans l'amour, c'est de contempler la personne qu'on aime, et comme il n'y a aucune sensation qu'on préfère à celle-là (puisque c'est celle qui donne naissance à cette passion et qui l'entretient^, en est-il ainsi de l'amitié ? Vivre avec ses amis est-il, en effet, ce qu'il y a de plus désirable, puisque l'amitié est un commerce assidu, et qu'on a ordinairement pour un ami les mêmes sentiments qu'on a pour soimême? Or, ce qu'on aime en soi, c'est le sentiment de l'existence, et, par conséquent, c'est aussi ce qu'on aime dans son ami; mais l'activité de ce sentiment s'exerce principalement dans un commerce

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assidu; c'est donc avec fondement que les amis s'y portent avec empressement. Et ce qui constitue principalement l'existence pour chacun d'eux, ce qui leur fait aimer la vie, est précisément ce qu'ils se plaisent à faire avec leurs amis. Voilà pourquoi les uns passent leurs jours à boire ensemble, ou à jouer aux dès; d'autres, à s'exercer dans les gymnases; d'autres, à la chasse, ou à traiter ensemble des questions de philosophie ; tous consacrent leurs jours à s'occuper en commun des choses qu'ils regardent comme les plus grands plaisirs de la vie. Car, voulant vivre sans cesse avec leurs amis, ils s'associent à eux pour faire ce qui leur semble pouvoir entretenir ce commerce continuel, objet de leurs désirs.

Ainsi donc l'amitié entre gens vicieux ou méchants devient criminelle; car ils font en commun des actions coupables, étant pervers et sans vertu, et ils deviennent vicieux, se prenant les uns les autres pour modèles. Mais l'amitié des gens de bien, accrue par une continuelle fréquentation, devient vertueuse; et il est naturel qu'ils s'améliorent h mesure qu'ils continuent de vivre ensemble, et qu'ils se perfectionnent par une influence réciproque; car ceux qui sont unis par une affection mutuelle, se modèlent, pour ainsi dire, les uns sur les aut''es. Ce qui a fait dire à Théognis : « L'homme

de bien t'apprendra la vertu ». [Morale à Nico-

maque, pp. 439-445.)

Ce qu'on veut avant tout, c'est d'être avec son ami. Aussi, comme dit le proverbe : « C'est un grand chagrin que des amis loin de soi » ; et l'on veut dire par là qu'une fois amis, il ne faut plus s'éloigner les uns des autres. C'est ce qui fait

encore que l'amour ressemble tant à l'amitié. L'amant désire toujours vivre avec ce qu'il aime.

Il est certain que l'ami veut être comme le dit le proverbe : « Un autre Hercule, un autre nousmêmes j>. Cependant, il est distinct de nous ; il en est séparé, et il est difficile de se réunir en un seul et même individu. Cet être, qui nous est parfaitement conforme par nature, est autre que nous par son corps, tout semblable qu'il est; en outre, il est autre par l'âme, et peut-être diffère-t-il encore| davantage dans chacune des parties de cette âme et de ce corps. Pourtant, l'ami n'en veut pas moins, être un autre nous-mêmes, séparé de nous. Ainsi sentir son ami, c'est nécessairement en quelque sorte se sentir soi-même; c'est comme se connaître! soi-même que de le connaître. C'est donc un très' vif bonheur qu'approuve la raison, que de jouir, avec son ami, même d'amusements vulgaires, et de se trouver en sa compagnie, puisque nous le sentons toujours ainsi lui-même en sentant les choses avec lui Mais c'est un bonheur bien plus vif encore que de goûter ensemble des plaisirs plus relevés e\ plus divins. La cause de cette félicité, c'est qui est toujours plus doux de se contempler soi-même dans un homme de bien, meilleur encore que vous Parfois, c'est un simple sentiment, tantôt un acte, tantôt quelqu'autre chose qui réunit les cœurs. Or, s'il est doux d'être soi-même heureux, et si la vie commune a cet avantage d'y pouvoir agir ensemble la société des hommes éminents réunis par l'amitié est ce qu'il y a de plus doux au monde. Se livre ensemble à ces nobles contemplations, à ce exquises jouissances, tel est l'objet de ces liaisons {Morale à Eudème, pp. 435-437.)

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Quelquefois nous voulons que celui que nous aimons soit loin de nous, si c'est la condition de son bonheur; parfois, nous désirons, au contraire, qu'il partage les biens dont nous jouissons nousmêmes, et ce désir d'être ensemble est la marque d'une sincère amitié. Quand il se peut qu'on soit réuni, et qu'on soit heureux dans cette union, personne n'hésite. Mais, quand c'est impossible, on fait alors comme la mère d'Hercule, qui préféra se séparer de son fils et le voir devenir un Dieu, plutôt que de le garder auprès d'elle et de le voir esclave d'Eurysthée. L'ami pourrait faire ici la même réponse que fît un Lacédémonien, en se moquant de quelqu'un qui lui conseillait dans une tempête, d'appeler les Dioscures à son aide. C'est bien, ce semble, le rôle de celui qui aime, d'éviter à son ami de partager toutes les épreuves désagréables et pénibles ; et c'est bien aussi le rôle de celui qui est aimé, que de vouloir, au contraire, en prendre sa part personnelle. Tous deux ont raison d'agir ainsi; car un ami ne doit rien trouver au monde d'aussi pénible, que lui est douce la présence de son ami. D'un autre côté, on doit en amitié ne pas penser uniquement à soi ; et voilà comment on veut éviter à son ami toute participation au mal qu'on endure. Il suffit qu'on soit seul dans la peine, et l'on ne voudrait pas paraître ne songer qu'à soi égoïstement, en achetant son plaisir au prix de la douleur d'un ami. Il est vrai que les maux sont plus légers quand on n'est pas seul à les supporter; et, comme il est naturel qu'on désire d'être heureux, et d'être ensemble, il est clair qu'on préfère se réunir, dût le bien qu'on espère être moins grand, plutôt que d'être séparé avec un plus grand bien. Mais comme on ne peut pas savoir au juste tout ce que vaut la vie commune, les avis diffèrent sur ce point. Les

uns pensent que l'amitié consiste à tout partager sans aucune exception, parce qu'il est bien plus agréable, disent-ils, de diner ensemble, en supposant même qu'on ait des deux parts un aussi bon repas. D'autres, au contraire, ne veulent pas que leur ami partage leur peine; et l'on peut convenir qu'ils ont raison; car en poussant les choses à l'extrême, oti en arriverait à soutenir qu'il vaut encore mieux souffrir affreusement ensemble, que d'être même très heureux séparément.

Les mêmes perplexités à peu près se présentent , au cœur d'un ami, quand il est dans le malheur. Parfois, nous souhaitons que nos amis soient bien loin de nous, et ne partagent pas notre douleur, quand ils n'y pourraient rien. Parfois, on trouverait leur présence la plus douce consolation qu'on pourrait goûter. Cette contradiction apparente n'a rien de déraisonnable ; elle s'explique par tout ce que nous venons de dire. D'une manière absolue nous voulons éviter de voir une douleur quelconque, et même un simple embarras à notre ami, autant que nous l'éviterions pour nous-mêmes. D'un autre côté, s'il est une douce chose parmi les choses les plus douces de la vie, c'est de voir son ami, par les motifs que nous avons indiqués, et de le voir sans souffrance, même quand on souffre personnellement. Mais, selon que le plaisir l'emporte dans l'un ou l'autre sens, on incline à désirer la présence; de l'ami ou son absence. (J<i., pp. 439-441.)

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