LA BIENVEILLANCE DANS SES RAPPORTS AVEC L AMITIE
Aristote rapproche la bienveillance de l'amitié, parce qu'elle lui ressemble en ce qu'elle veut du bien à autrui. Elle en diffère aussi en ce qu'elle est plus générale et moins vive, puisqu'elle se témoigne à des personnes pour lesquelles nous n'avons aucun attachement particulier. La bienveillance est la sympathie que nous devons éprouver pour tous les êtres humains. Elle n'est pas encore la bonté, mais elle le devient quand elle se traduit par des actes. L'universalité de ce sentiment n'empêche pas qu'il n'y ait des degrés et des nuances, selon le mérite plus ou moins grand des personnes qui en sont l'objet. Aristote l'appelle « une amitié inerte » tant qu'elle n'agit point, et il la considère comme une véritable amitié, lorsqu'elle est transformée par le temps en habitude. Mais la signification du mot amitié est ici affection, ou simplement disposition affectueuse.
La bienveillance qui doit exister entre tous les hommes crée, entre tous, des rapports de bienfaiteurs et d'obligés, car tous sont tour à tour l'un et l'autre. Il n'y a aucune créature humaine qui ne doive quelque chose à ses semblables, et qui ne soit capable de leur rendre service par son travail; sans compter que cette utilité générale de tout homme
qui travaille dans la société, n'exclut pas les bien faits particuliers dont la bienveillance peut être la source.
Aristote ne semble croire ni au désintéressement des bienfaiteurs, ni à la reconnaissance de leurs obligés. Il rappelle que l'on considère ceux-là comme les créanciers qui ne perdent pas le souvenir de leur créance, et ceux-ci comme des débiteurs qui aiment à oublier et leurs dettes et leurs créanciers. Il y a, en effet, des bienfaiteurs orgueilleux et insolents qui font le bien sans délicatesse, et il y a des obligés pour qui la reconnaissance est un pesant fardeau. Mais il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait pas des âmes assez haut placées pour exercer la véritable bonté et pour sentir la gratitude sincère.
Aristote atténue lui-même ce qu'il y a de dur, d'injuste et presque de cynique dans cette compa-' raison, en attribuant l'ingratitude à la faiblesse de l'humanité qui fait que « la plupart des hommes sont sujets à oublier et désirent plus communément qu'on leur fasse du bien, que d'en faire eux-mêmes ». Puis, avec la profondeur et la sûreté de psychologie qui le caractérise, il assimile l'affection plus grande des bienfaiteurs pour leurs obligés, à celle des artistes pour leur œuvre. « L'obligé, dit-il, est, pour ainsi dire, leur ouvrage, et ils le chérissent plus que l'ouvrage ne chérit celui à qui il doit l'existence ». Il explique de même la supériorité de l'amour paternel et surtout maternel sur l'amour filial. Tout en admettant la justesse de cette
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analyse, nous avons besoin de croire, pour l'honneur de la dignité humaine, à un dévouement qui soit autre chose que de l'intérêt plus ou moins élevé, à l'oubli complet de soi-même pour le bonheur d'un être aimé, ainsi qu'à l'amour profond et sincère que la gratitude inspire toujours à celui qui est l'objet de véritables bienfaits .
La bienveillance ressemble sans doute à l'amitié, mais ce n'est pas tout à fait l'amitié, car on éprouve de la bienveillance, même pour des inconnus, et sans presque s'en apercevoir; ce qui n'a pas lieu pour l'amitié, comme on l'a déjà remarqué. Elle n'est pas même de l'attachement; car elle n'est accompagnée ni de désir, ni d'une sorte d'empressement et d'inclination, caractère ordinaire de l'attachement. Celui-ci suppose quelques habitudes d'une liaison antérieure ; au lieu que la bienveillance naît d'une rencontre fortuite, comme il arrive au sujet de ceux qu'on voit combattre dans l'arène, car les spectateurs prennent quelquefois de la bienveillance pour eux; ils s'associent à leurs vœux, quoiqu'ils ne voulussent nullement se joindre à leurs efforts, parce que c'est un sentiment subit, instantané, et une affection d'ailleurs très légère.
La bienveillance ne fait pas que l'on soit ami ; seulement elle fait qu'on souhaite du bien à ceux pour qui on l'éprouve, quoiqu'on ne soit encore disposé à rien faire, ni à prendre aucune peine pour eux. On pourrait donc l'appeler une amitié inerte, mais qui, transformée avec le temps en habitude, peut devenir une véritable amitié, laquelle n'a d'ailleurs pour motifs, ni l'utihté, ni l'agrément ; ce ne sont pas là les fondements de la bienveil-
lance. En général, c'est la vertu et quelques qualités estimables qui font naître la bienveillance, lorsqu'un homme nous semble beau, ou courageux, on posséder quelque avantage de ce genre. [Mo' raie à Nicomaque^ pp. 417-419.)
Il semble que les bienfaiteurs ont plus d'affection pour ceux qu'ils ont obligés, que ceux-ci n'en ont pour les auteurs des bienfaits qu'ils ont reçus ; et comme ce fait paraît étrange , on en cherche la cause. La plupart donc s'imaginent que cela vient de ce que les uns sont, en quelque sorte, des débiteurs, tandis que les autres sont comme des créanciers. Or, de même que, dans le cas des dettes contractées, les débiteurs souhaiteraient que leurs créanciers n'existassent point, au lieu que ceux qui ont prêté s'intéressent à la conservation de leurs débiteurs; ainsi ceux qui ont rendu à d'autres d'importants services, désirent la conservation de leurs obligés, comme pouvant un jour leur en témoigner delà reconnaissance; tandis que ceux-ci ne mettent pas autant d'intérêt à rendre le bien qu'on leur a fait.
Cependant, c'est peut-être d'une telle opinion qu'Epicharme aurait dit que c'est là le langage de gens qui sont mal placés pour voir la chose. Elle semble tenir simplement à une faiblesse de l'humanité ; car la plupart des hommes sont sujets à oublier, et désirent plus communément qu'on leur fasse du bien, que d'en faire eux-mêmes. La cause du fait que nous examinons paraît pouvoir s'expliquer plus naturellement, et la comparaison des créanciers n'est pas exacte. Car ceux-ci n'ont pas de l'attachement pour leurs débiteurs ; mais ils souhaitent leur conservation, pour pouvoir en être payés.