L AMITIÉ
Au contraire, ceux qui ont rendu un bon office aiment et chérissent les personnes à qui ils ont fait lu bien, quand même ceux-ci ne pourraient leur 3tre d'aucune utilité, ni actuellement ni à l'avenir. G'est aussi le sentiment qu'éprouvent les artistes ; 3ar il n'y en a aucun qui n'aime l'ouvrage sorti de ses mains, plus qu'il n'en serait aimé lui-même, en supposant que ce produit de l'art vînt à recevoir le sentiment et la vie. G'est peut-être chez les poètes ïue cela se remarque plus particulièrement; car ils 3nt communément pour leurs poèmes la tendresse passionnée qu'un père a pour ses enfants. Or, c'est 1 peu près là le cas des bienfaiteurs; car l'obligé 3st, pour ainsi dire, leur ouvrage, et ils le chérissent plus que l'ouvrage ne chérit celui à qui il doit .'existence.
La cause de cela, c'est que l'existence est ce ju'on aime, ce qu'on préfère à tout ; or nous exis- ;ons surtout par l'exercice de notre activité, c'est-àlire par la vie et par l'action. Celui qui a produit ine œuvre existe donc, en quelque manière, par .'exercice de son activité : aussi aime-t-il son )uvrage par la même raison qui lui fait aimer .'existence. C'est là l'impulsion de la nature : car ;e qui existe en puissance, l'œuvre le manifeste, ou 'exprime, par le développement de l'activité.
Il y a encore dans l'action du bienfaiteur quelque îhose d'honorable, en sorte qu'il se plait dans ce ■{ui lui procure ce sentiment, tandis qu'il n'y a, dans 'auteur du bienfait, rien d'honorable aux yeux de ielui qui l'a reçu; il n'y voit que son avantage, qui îst une chose moins agréable et moins digne l'amour. D'ailleurs, on trouve un certain charme à ixercer actuellement son activité ; on en trouve nême dans l'espoir de l'exercer à l'avenir, et le souvenir des actions passées a aussi quelque chose
de doux; mais ce qui charme le plus, et ce qu'il y de plus aimable, c'est l'acte lui-même.
L'œuvre subsiste donc pour celui qui en es l'auteur, car ce qui est honorable et beau est ausS durable ; mais pour l'obligé, dès qu'il a reçu le bien^ fait, il cesse d'en sentir l'utilité. La mémoire de choses belles et honorables est délicieuse ; celle des choses utiles ne Test pas, ou l'est beaucoup moins et, quant à l'attente de ces deux sortes de choses il semble qu'on en soit affecté d'une manière tout( contraire. En un mot, l'attachement que l'on a poui d'autres a quelque ressemblance avec l'action o\ production ; au lieu que celui des autres pour nous, nous place, pour ainsi dire, dans une situatioi passive : or, la supériorité des facultés actives es toujours accompagnée d'une disposition à aimer et de qualités aimables. 1
Enfin, on s'attache toujours bien plus à ce qui a coûté beaucoup de peine, et c'est ainsi que ceux qui ont acquis eux-mêmes de la richesse, y tiennent plus que ceux qui l'ont reçue de leurs parents Or, recevoir un bienfait ne semble pas coûter bea coup de peine, tandis qu'il en coûte pour obhger et c'est pour cela que les mères ont plus de ten dresse pour leurs enfants. Car leur naissance a été plus pénible pour elles, et elles savent mieux qu'ils sont nés d'elles. C'est aussi une circonstance qui semble caractériser plus particulièrement les bienfaiteurs. (M., pp. 421-424.)
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