LES BIENS EXTERIEURS DANS LEURS RAPPORTS AVEC LE BONHEUR
La possession du bien suprême, c'est-à-dire du bonheur par la vertu, est indépendante des circonstances extérieures. Elle ne peut garantir l'homme contre les coups de la fortune, les rigueurs de la destinée, en un mot tout ce qu'on appelle les malheurs de la vie ; mais elle aide à les supporter avec fermeté et à les faire servir au plus grand bien de l'àme. De môme elle n'assure pas à l'homme vertueux la richesse, les honneurs, la prospérité, tous les biens extérieurs qui contribuent au charme de la vie. Mais ces biens ne sont pas nécessaires à la pratique de la vertu ; souvent même, ils la rendent plus difficile par les tentations qu'ils suscitent à l'âme qui n'est que trop disposée à [sacrifier les
réalités aux apparences. Aristote leur fait, à mon avis, une place trop importante en les appelant « un accessoire indispensable ». Il me semble même qu'il y a contradiction entre ces deux termes, car l'accessoire ne saurait être indispensable. Cependant les développements de la pensée d^Aristote démontrent le prix immense qu'il attache aux biens extérieurs. « Il est impossible, dit-il, ou au moins fort difficile de bien faire, quand on est entièrement dépourvu de ressources. » Mais nul homme n'est dépourvu avec un corps sain, une intelligence capable de comprendre le bien, un cœur disposé à l'aimer et une volonté qui, sous l'inspiration de grandes pensées, peut accomplir les plus subUmes actes de vertu. Quant aux choses dont « les instruments nécessaires sont les richesses, les amis, l'autorité politique », l'homme n'est pas tenu de les exécuter s'il n'en a pas les moyens. Mais dans la limite du possible, nul homme n'est entièrement privé des moyens de s'exercer à la vertu, tant qu'il est maître de sa raison et de sa volonté. N'est-ce pas abaisser l'homme que de prétendre que la privation absolue de certains avantages, tels que la beauté, la naissance, la famille, puisse gâter et dégrader le bonheur que donne la vertu ? Par sa dignité d'homme n'est-il pas supérieur à tout ce qui touche sa personne extérieure ? D'ailleurs « la laideur excessive » est-elle possible quand l'âme est adonnée à la vertu ? La beauté morale ne resplendit-elle pas sur le visage de l'homme de bien ? C'est
une grande aflliction, il est vrai, de n'avoir point de famille ou d'en avoir une vicieuse ; mais la vertu qui donne le bien suprême est assez forte pour surmonter toutes les douleurs humaines par la patience et la magnanimité, et pour faire concourir les choses les plus adverses au perfectionnement de l'âme. L'homme vertueux renferme donc en luimôme son bonheur, plus ou moins parfait, mais toujours plus excellent que tous les biens qui dépendent des vicissitudes de la fortune. D'ailleurs, A.ristote, dans un autre texte, dit lui-même « qu'il [l'y a aucune raison d'attacher tant d'importance à :es vicissitudes, car ce ne sont pas elles qui constipent le bien et le mal en soi ». 11 pense avec raison îu'il faut en tenir compte jusqu'à un certain point, 3uisqu'elles ne sauraient être indifférentes à l'homme jui en souffre ou en jouit pour lui-même et encore )ien plus pour ses amis et ses proches. L'incompaable philosophe qui a tout étudié, n'oublie donc )oint la double nature de l'homme ; et bien qu'il Lspire à la félicité de l'intelligence pure, il ne Qéconnaît pas les exigences de la sensibilité. Il l'exige pas de l'homme* le mépris de la douleur, il ui demande seulement de « supporter les revers de 1 fortune avec calme et dignité ». Mais au-dessus e l'instabilité du sort qui n'épargne personne, il lontre la constance do la vertu : « Il n'y a rien ans les choses humaines, dit-il, où la constance se lanifeste autant que dans les actions conformes à i vertu, et c'est précisément parce que les hommes
parfaitement heureux portent cette constance jusque dans les moindres détails des actions de leur vie qu'elles sont ce qu'il y a de plus honorable à la fois et de moins sujet à l'instabilité ». Ainsi il est évident que pour Aristote le bien suprême c'est la vertu qui ne se dément jamais et qui brille de tout son éclat dans les grandes calamités supportées avec résignation par générosité et par grandeur d'âme.
Le bonheur est ce qu'il y a de plus excellent, de plus beau et de plus agréable; et ces choses ne doivent être ni distinguées ni séparées, comme elles le sont dans cette inscription de Délos: k Ce qu'il y a de plus beau, c'est la justice ; de meilleur, c'est la santé ; et de plus agréable, la jouissance de ce qu'on désire ». Car tout cela se trouve dans les actions les plus parfaites ; or, le bonheur est, à notre avis, ou la réunion de toutes ces choses, ou celle d'entre elles qui est la plus excellente. (Morale à Nicomaque, p. 31-32.)
Néanmoins il semble qu'il faille joindre au bonheur encore les biens extérieurs ; car il est impossible, ou au moins fort difficile, de l3ien faire, quand on est entièrement dépourvu de ressources ; il y a même beaucoup de choses pour l'exécution desquelles des amis, des richesses, une autorité politique, sont comme des instruments nécessaires. La privation absolue de quelqu'un de ces avantages, comme de la naissance, le manque d'enfants, de beauté, gaie et dégrade en quelque sorte le bonheur. Car ce n'est pas un homme tout à fait heureux que celui
|ui est d'une excessive laideur, ou d'une naissance nie, ou entièrement isolé et sans enfants. Celui qui i des amis ou des enfants tout à fait vicieux, ou qui Ml avait de vertueux que la mort lui a enlevés, îst peut-être moins heureux encore. La jouissance le ces sortes de biens semble donc être, comme je /ai dit, un accessoire indispensable ; aussi y a-t-il ies personnes qui rangent dans la même classe le bonheur et la bonne fortune, et d'autres la vertu.
Si l'on s'attache à observer les vicissitudes de la lOrlune, on pourra souvent dire d'un même individu ^u'il est heureux, et ensuite qu'il est malheureux, 3t ce sera faire du bonheur une condition fort équivoque et fort peu stable.
Ne pourrait-on pas dire plutôt qu'il n'y a aucune raison d'attacher tant d'importance à ces vicissitudes? car, enfin, ce ne sont pas elles qui constituent le bien et le mal en soi; mais la vie humaine a besoin, comme nous l'avons dit, d'en tenir compte, au moins jusqu'à un certain point ; au lieu que ce sont les actions conformes à la vertu, qui décident lu bonheur, comme les actions contraires décident de l'état opposé. La question présente vient même à l'appui de cette opinion, car il n'y a rien dans les choses humaines où la constance se manifeste autant que dans les actions conformes à la vertu ; Bile y paraît plus que dans les sciences mêmes ; et c'est précisément parce que les hommes parfaitement heureux portent cette constance jusque dans les moindres détails des actions de leur vie, qu'elles sont ce qu'il y a de plus honorable à la fois, et de moins sujet à l'instabilité ; et cela même semble être cause qu'ils n'ont pas, à cet égard, un moment d'oubli.
Ainsi donc, le caractère que nous cherchons se trouvera dans l'homme heureux, et il le conservera
toute sa vie. Car les actions conformes à la verti seront toujours, ou du moins la plupart du temps, c( qu'il fera et ce qu'il considérera avant tout; e1 quant aux revers de la fortune, il saura les support ter, quels qu'il soient, avec dignité et avec calme car il sera l'homme véritablement vertueux, et dont toute la conduite n'offre rien qui soit à reprendre. {Id., p. 37-39.)
Les grandes prospérités rendent réellement la vie plus heureuse; car naturellement elles sont faites pour l'embellir, et l'usage qu'on en fait donne un nouveau lustre à la vertu. Au contraire, les grandes infortunes diminuent et gâtent, en quelque sorte, le bonheur, car elles causent de vifs chagrins, et sont, dans bien des cas, un obstacle aux actions vertueuses. Cependant, c'est même alors que ce qu'il y a de grand et de noble dans notre nature brille de tout son éclat : c'est lorsqu'on supporte ces grandes calamités, avec résignation, non par insensibilité, mais par générosité et par grandeur d'âme. Au reste, si les actions des hommes décident, comme on l'a dit, de la destinée de leur vie, il est impossible qu'un homme heureux (au sens que nous l'entendons) soit jamais misérable, car jamais il ne fera des actions odieuses et méprisables. Nous croyons, en effet, que l'homme véritablement vertueux et sage sait supporter avec dignité tous les revers de la fortune, et tire toujours le parti le plus avantageux de ce qui est à sa disposition ; comme le grand capitaine emploie avec le plus de succès l'armée qui est actuellement sous ses ordres, comme l'habile cordonnier fait les meilleures chaussures avec le cuir qu'on lui donne, et ainsi des autres arts. (Jd., p. 39-40.)