LE BONHEUR ACCESSIBLE A TOUS PAR LA VERTU
Après avoir discuté les opinions diverses sur le bonheur, Aristote énonce de nouveau celle qu'il a affirmée dès le principe, savoir, que « le bonheur est un emploi de l'activité de l'âme, conforme à la vertu ». Mais il semble que le raisonnement ait ébranlé en lui la conviction, exprimée d'abord avec tant de fermeté: « En supposant, dit-il, que le bonheur ne soit pas une faveur des dieux, mais le résultat de la vertu, ou de l'instruction ou d'une constante application, il semble du moins être ce qu'il y a de plus divin, puisqu'il est la fin la plus excellente et comme le prix de la vertu ». Les hésitations et les contradictions d'Aristote sont celles d'un esprit droit qui cherche sincèrement la vérité, qui a besoin d'associer le lecteur au travail de sa pensée, et dont le vaste génie voit le pour et le contre des solutions qu'il découvre. En recherchant ce que les diverses opinions renferment de vérité, il ne perd pas de vue la sienne ; il y revient, sinon pour l'affirmer avec plus de force, du moins pour la compléter, afin que ceux qui l'ont suivi puissent choisir en connaissance de cause. C'est ainsi qu'en disant que le bonheur est le prix de la vertu, Aristote montre qu'il est accessible à tous puisque nul homme n'est incapable de vertu, à moins d'être privé de raison et de volonté. Et le bonheur de chacun M'"» JULES FAVRK. — Anstote. 3
est porportionné à sa vertu : plus cette vertu est parfaite, plus le bonheur est complet, qu'il soit accompagné ou non de biens accessoires. L'animal connaît certains plaisirs, mais il ne peut aspirer ni atteindre au bonheur. L'enfant, dont la raison est imparfaite, ne peut par là même goûter le bonheur, malgré toutes les joies qui embellissent son existence. C'est parce que l'enfant n'est « pas encore susceptible du genre d'action ou d'activité qui constitue le bonheur ». Ainsi que nous l'avons déjà dit, il faut la plénitude de la vie pour produire une vertu accomplie qui soit digne de la divine récompense de l'homme de bien.
En supposant qu'il ne soit pas une faveur des dieux, mais le résultat de la vertu, ou de l'instruction, ou d'une constante application, le bonheur semble du moins être ce qu'il y a de plus divin, puisqu'il est la fin la plus excellente et comme le prix de la vertu. On peut même dire qu'il est, en quelque sorte, accessible à tous : puisqu'il n'est point d'homme, pourvu qu'il ne soit pas disgracié de la nature au point d'être incapable de toute vertu, qui ne puisse l'obtenir avec des soins et de l'étude. Or, si le bonheur, acquis de cette manière, est préférable à celui qui ne serait que l'effet de circonstances favorables, il y a lieu de croire que c'est ainsi qu'il faut l'acquérir. Et, s'il est vrai que les choses naturelles doivent à la nature leur plus haut degré de perfection, il en doit être de même des choses qui sont le produit de l'art, ou de quelque chose que ce soit, et surtout de la plus parfaite de toutes. Car il y aurait aussi trop d'absurdité à livrer
au hasard ce que nous avons de plus noble et de plus précieux.
La solution de la question qui nous occupe, sort même évidemment de notre définition. Le bonheur, avons-nous dit, est un emploi de l'activité de l'âme, conforme à la vertu; et quant aux autres biens, les uns sont nécessaires pour le rendre complet, et les autres y servent naturellement comme des auxiliaires, ou d'utiles instruments C'est avec fondement que nous ne dirons jamais ni d'un cheval, ni d'un bœuf, ni d'aucun autre animal, qu'il est heureux; car il n'y en a aucun qui soit susceptible du genre d'action ou d'activité qui constitue le bonheur. Par la même raison, nous ne le dirons pas non plus d'un enfant que son âge tendre rçnd encore incapable de cette sorte d'activité : ou, si nous employons cette expression, en parlant des enfants, ce n'est que pour faire entendre l'espérance qa'ils font concevoir; car les conditions du bonheur sont, comme je l'ai dit, une vertu parfaite, et une vie accomplie. (Morale k Nicomaque^ pp. 33-34.)