CHAPITRE III
Nous avons vu que le bonheur est accessible à tous les hommes par la vertu. Et tous sont capables d'acquérir la vertu, puisqu'ils sont capables de réfléchir, de se déterminer et d'agir. Si, dans sa vie matérielle, l'homme dépend d'une foule de fatalités dont les conséquences sont fatales aussi, il n'en est pas de même de sa vie morale, sa vraie vie, dont il est la cause et le principe ; car il ne tient qu'à lui de faire ou de ne pas faire les actes qui s'y rapportent. C'est dans cette puissance de faire les contraires qu'est toute la dignité de l'homme. Seul, il peut opter entre le bien et le mal, et faire, soit des actes conformes à la vertu et dignes de louange, ou des actes contraires, dignes de blâme. La liberté morale est une puissance dont il peut user pour le bien et pour le mal; et de cette puissance relèvent une foule de choses qui varient selon les principes. Du changement dans les actes, on peut conclure à un changement dan les principes.
c Or, le principe de l'action, bonne ou mauvaise, nous dit Aristote, c'est la détermination, c'est la volonté, et tout ce qui, en nous., agit d'après la raison. Mais certainement, la raison, la volonté qui inspirent nos actes changent aussi, puisque nous changeons nos actes de notre pleine volonté. Donc, le principe et la détermination changent tout comme eux ; c'est-à-dire que ce changement est parfaitement volontaire. Donc évidemment enfin, il ne dépend que de nous d'être bons ou mauvais. » Peutêtre pourrait-on objecter ici à Aristote qu'il est difficile, mais non impossible, de trouver des hommes absolument conséquents , c'est-à-dire dont les actes soient toujours parfaitement conformes aux principes. Ne peut-on, ne doit-on pas supposer que les principes sont le plus souvent meilleurs que les actes ? Ne faut-il pas compter avec les entraînements contraires aux principes et qui, toutefois, ne sont pas involontaires, puisque l'homme peut être maître de ses désirs ? Mais le nom d'inconséquences donné à ces irrégularités n'est-il pas une preuve de plus en faveur du rapport logique entre la cause et l'effet ? Et n'est-ce pas dans cette rigueur inflexible que consiste la perfection de la conduite humaine ?
Ce qui, selon Aristote, démontre la liberté de l'homme, c'est que « la vertu et le vice, ainsi que les actes qui en dérivent, sont les uns dignes de louange et les autres dignes de blâme. Or, ajoute-t-il, on ne loue et on ne blâme jamais les choses qui sont
le résultat de la nécessité, de la nature ou du hasard; on ne loue et l'on ne blâme que celles dont nous sommes les causes ; car, toutes les fois qu'un autre que nous est cause, c'est à lui que revient et la louange et le blâme ». Une autre preuve de la liberté, c'est l'esprit de toutes les législations anciennes et modernes dans lesquelles la louange et le blâme se traduisent par un système de récompenses et de châtiments qui sont la juste rétribution des actes. Et toutes ces sanctions extérieures sont parfaitement d'accord avec le sentiment individuel de la liberté, sentiment qui se manifeste par le regret et le repentir causés par nos fautes volontaires.
Aristote va au-devant d'une objection qu'il réfute d'avance, savoir, celle qui consiste à dire que si la liberté existe, elle doit être toute puissante, et sans limites : « Mais, dira-t-on peut-être, puisqu'il ne dépend que de moi d'être bon, je serai, sijele veux, le meilleur des hommes ». Pour prouver l'erreur de ce raisonnement, il allègue l'impossibilité de rendre un corps parfaitement beau si la nature ne l'a pas fait sain et beau, et il en conclut que « pour être le plus vertueux des hommes, il ne suffira pas de vouloir, si la nature ne vous y aide pas ». Il me semble que c'est abaisser, en quelque sorte, l'âme, que de faire dépendre sa condition de certaines fatalités, analogues à celles que subit le corps. Sans doute l'âme a des instincts naturels, mais elle n'est pas faite quand elle éclot à la vie ; et si par une
bonne hygiène on peut triompher de certains vices de la constitution physique, on réussit encore bien mieux à transformer la nature morale par un régime conforme à la raison et à la vertu. Aristote luimême, peut-être trop naturaliste quelquefois, ne semble pas douter de la puissance de la volonté, puisqu'il conclut par cet efficace encouragement donné à ceux qui aspirent à la perfection : « mais, néanmoins, on en sera beaucoup meilleur, par suite de cette noble résolution ». En effet, le désir d'être le meilleur des hommes, indique, non seulement l'idée de la perfection à réaliser, mais aussi le désir et la faculté de faire des efforts pour y parvenir. Et ce désir ne peut naître que dans une âme qui aime déjà le bien et qui trouve dans ce noble sentiment la force de l'accomplir . Peut-être se mêle-t-il quelque orgueil au désir d'être le plus vertueux des hommes. Aussi, n'est-ce pas à surpasser les autres en vertu que nous devons nous efforcer, mais à développer toute la vertu dont nous sommes capables, à fortifier et à perfectionner tous les généreux instincts de notre meilleure nature, selon l'idée toujours plus élevée que nous nous formons de la vertu. Et nous apprendrons ainsi qu'il n'y a pas de point d'arrêt dans cette vie progressive, puisqu'il ne s'agit ni d'égaler les plus parfaits, ni de leur être supérieurs, mais de manifester, dans toute sa beauté et sa grandeur, le principe divin qui est dans chacun de nous.
Comme il y a des choses qui peuvent être contrairement à ce qu'elles sont, il faut aussi que les principes de ces choses soient également variables; car tout ce qui résulte de choses nécessaires est nécessaire comme elles. Mais les choses qui viennent de cette autre cause signalée par nous, peuvent être autrement qu'elles ne sont. C'est souvent le cas pour ce qui dépend de l'homme et ne relève que de lui ; et voilà comment Thomme se trouve être cause et principe d'une foule de choses de cet ordre. Une conséquence de ceci, c'est que pour toutes les actions dont l'homme est cause et souverain maître, il est clair qu'elles peuvent être et ne pas être, et qu'il ne dépend que de lui que ces choses arrivent ou n'arrivent pas, puisqu'il est le maître qu'elles soient ou qu'elles ne soient point. Il est donc la cause responsable de toutes les choses qu'il dépend de lui de faire ou de ne pas faire ; et toutes les choses dont il est cause ne dépendent que de lui seul. D'autre part, la vertu et le vice, ainsi que les actes qui en dérivent, sont les uns dignes de louange et les autres dignes de blâme. Or, on ne loue et l'on ne blâme jamais les choses qui sont le résultat de la nécessité, de la nature ou du hasard; on ne loue et l'on ne blâme que celles dont nous sommes les causes ; car toutes les fois qu'un autre que nous est cause, c'est à. lui que revient et la louange et le blâme. Il est donc évident que la vertu et le vice ne concernent jamais que des choses où l'on est soi-même cause et principe de certains actes (Morale à Eudème, pp. 267-269).
L'acte d'une puissance louable et bonne est toujours meilleur et plus louable qu'elle; voici ce qui le prouve. Tout ce qui n'est qu'à l'état de simple
puissance peut réaliser également les contraires. Ainsi, l'être dont on dit qu'il peut être en santé, est aussi le même être qui peut être malade ; et il a ces deux possibilités à la fois ; car c'est une seule et même puissance que celle de se bien porter ou d'être malade, d'être en repos ou en mouvement, de bâtir la maison ou de l'abattre, d'être bâtie ou d'être abattue. Ainsi, la faculté de pouvoir les contraires est simultanée. Mais ce qui est impossible, c'est que les contraires eux-mêmes le soient. Les actes ne peuvent pas coexister davantage, attendu qu'on ne peut pas, par exemple, être tout à la fois malade et bien portant. Il y a donc nécessité que l'un de ces contraires soit le bien; mais la puissance s'applique indifféremment aux deux à la fois, ou ne s'applique même à aucun des deux. L'acte est donc audessus de la puissance. (Métaphysique, trad. de Barth. Saint-llilaire, II, 463-464.)
C'est d'après certains principes et d'après certains actes qu'il fait que l'homme peut produire les choses qu'il produit. Comment d'ailleurs en serait-il autrement ? Aucun des êtres inanimés ne peut agir, au sens vrai de ce mot, et même parmi les êtres animés aucun n'agit réellement, excepté l'homme. Donc, évidemment l'homme produit des actes d'un certain genre.
Mais comme les actes de l'homme changent sans cesse sous nos yeux et que nous ne faisons jamais identiquement les mêmes choses ; comme, d'un autre côté, les actes produits par nous le sont en vertu de certains principes, il est clair que, dès que les actes changent, les principes de ces actes changent aussi. Or, le principe de l'action, bonne ou mauvaise, c'est la détermination, c'est la volonté
et tout ce qui, en nous, agit d'après la raison. Mais certainement, la raison, la volonté qui inspirent nos actes changent aussi, puisque nous changeons nos actes de notre pleine volonté. Donc, le principe et la détermination changent tout comme eux, c'està-dire que ce changement est parfaitement volontaire. Donc évidemment enfin, il ne dépend que de nous d'être bons ou mauvais. M
Mais, dira-t-on peut-être, puisqu'il ne dépend que de moi d'être bon, je serai, si je le veux, le meilleur des hommes. Non, cela n'est pas possible, comme on se l'imagine. Et pourquoi? C'est que cette perfection n'a pas lieu même pour le corps. On a beau vouloir soigner son corps, on n'aura pas pour cela le plus beau corps du monde. Car, non seulement, il faut des soins assidus, mais il faut de plus que la nature nous ait donné un corps parfaitement beau et sain, Avec des soins, le corps certainement sera beaucoup mieux ; mais il ne sera pas pour cela le mieux organisé entre tous les autres. Il faut admettre qu'il en est de même pour l'âme. Pour être le plus vertueux des hommes, il ne suffira pas de vouloir, si la nature ne vous y aide pas ; mais, néanmoins, on en sera beaucoup meilleur par suite de cette noble résolution. {Grande morale, p. 45.)