XXVIII AVANT-PROPOS
sont parfois réellement de bienfaisants auxiliaires. Il y a une espèce de christianisme, celui, par exemple, d'un Channing, qui ne mérite que les sympathies des philosophes et les bénédictions du genre humain. Certes, si ce christianisme si profondément moral et si largement humain avait fleuri au temps de Voltaire, au lieu de ce catholicisme intolérant, fanatique, persécuteur, avide de richesses et de pouvoir, que ce grand défenseur de la raison et de l'humanité trouvait en face de lui, il n'aurait pas, poussé son cri de guerre : « Écrasons l'infâme ! » Il est vrai que ce christianisme-là est bien rare de nos jours, malgré les généreux efforts du protestantisme libéral ; l'infâme attaqué par Voltaire n'est pas encore tout à fait écrasé, et qu'à voir tout ce qui se dit et se fait sous nos yeux au nom du Christ ou au nom de Dieu, on comprend l'impopularité qui s'attache aujourd'hui aux idées religieuses. Mais que le christianisme, s'inspirant de l'esprit de l'Évangile, sauf à l'interpréter suivant l'esprit moderne, ramène l'essentiel de la religion à la morale, et la morale à la grande loi de la fraternité humaine ; qu'il fasse rentrer, comme le demandait Kant, après Loke et Rousseau, la religion dans les limites de la raison; qu'il prêche ainsi, sous une forme religieuse et avec l'autorité d'un livre consacré par la vénération des siècles, la morale la plus pure et la plus large ; et la philosophie ne pourra lui être que reconnaissante des services qu'il rendra à l'humanité par les moyens qui lui sont propres (1). Je ne voudrais donc pas que les partisans de la morale indépendante se montrassent trop exclusifs : ils mécon-
(t) J'aurai un jour^en publiant la traduction de l'ouvrage de Kant auquel je viens de faire allusion, Toccasion de traiter, avec tout le développement convenable, la grande question que je ne puis ici qu'indiquer en passant.