‹ La morale dans le drame: l'épopée et le roman (volume 2)Chapitre 16 sur 49 · CoU. MIchaud Pouj., i5S · texte numérisé non relu

CoU. MIchaud Pouj., i5S

LA MORALE DA^'S LE JiKAMS 39

el sa liberté personnelles, al la lutte sauvage pour l'existence, qui faisait le fond dé la haine de race et de la haine religieuse, est tempérée par des sentiments d'un ordre plus élevé.

Je reviens i la Chanson de Rolande M. Léon Gautier est trompé par son zèle, quand il assigne le Paradis pour but aux héros de la Chanson. Certes, la fin que ces héros poursuivent est au contraire toute politique et leur but est de faire triompher l'empire deChariemagne. Si la religion seconde leurs efforts par ses promesses, Tintérét chrétien est d'abord ici ba§, et Ton sent assez que ces rudes barons sont vivants et qu'ils combattent pour la cause de la terre. Le vieux poète nomme avec amour la « dulce France » et il rêve d'appuyer sur elle la chrétienté, comme les poètes ^pagnols rêveront plus tard de restaurer la foi catholique par l'épée d'Aragon et de Gastitte; néanmoins la lutte qu'il décrit est engagée véritablement entre l'islamisme et le christianisme, entre Mahomet et Apollon, d'une part, et le Christ de l'autre.

c Ghrttttieiitflt aiiliet à sustenir, -* v. 1139. »

dit l'archevêque Turpin à ses braves; et, après les avoir confessés, il ajoute plaisamment :

f P<mr votre pénitmiea, vous ir«|>per#2 les païens. >

iO LA MORALE DANS LK DRAME

C'est ici une conception capable de créer un ensemble politique qui enferme des hommes de nation et de langue différentes, mais exclusive de sentiments et d'idées que le patriotisme moderne ne masque jamais aux yeux des héros qu'il inspire. Ces barons ne distinguent pas le droit de la foi.

« Païen unt tort et chrestien uni dreit. — v. 1015. »

Et le droit qu'ils entendent se confond avec son moyea utile, qui est rétablissement de la chrétienté temporelle.

Le procès de Ganelon met cela en lumière, ea même temps qu'il montre la criminalité correspondante à la fin qui est la forme du devoir. La tenure de ce procès, observe M. Gautier, 'est toute germanique. L'épreuve judiciaire précède la condamnation. Thierry, frère du duc Geoflroy d'Anjou, se porte garant de l'accusation et la soutient les armes à la main contre Pinabel, qui s'est présenté pour le champion de son parent Ganelon. Quel est le vrai point du débat? c'est de décider s'il y a eu vengeance ou trahison. Ganelon prétend que Roland l'a offensé, lui a fait tort, et qu'il en a tiré vengeance légitime :

« Vengiez m'en sui, mais n'i ad traïsum. — v. 3778. »

Thierry proteste que Ganelon a trahi. La ven-

geance serait excusée, au lieu que la trahison constitue le crime. Dans ce débat, qui est privé et personnely intervient l'idée d'offense publique ; la trahi* son de Ganelon a causé la mort des douze pairs et compromis l'intérêt commun, la fin politique qui est Tobjet de la chanson.

Le combat judiciaire, c'est la querelle privée réglée par un cérémonial qui est la figure d'un état légal. Les tragiques grecs ont écrit à une époque où cet état légal était depuis longtemps sorti de l'expérience. Mais il est remarquable combien ils sentent toute l'importance du progrès accompli. Euripide, le poète aux subtiles harangues, prête à Jason se justifiant auprès de Médée cet argument, peu efficace contre la jalousie de l'amour trompé : « D'abord tu habites la Grèce au lieu d'un pays barbare ; tu as appris à connaître la justice et à préférer l'action des lois à l'emploi arbitraire de la force. »

Dans les Euvfiénides d'Eschyle, TAréopage et Minerve soustraient Oreste au châtiment. Oreste a obéi à la loi du foyer antique qui armait le fils contre la mère coupable. La loi nouvelle est désormais fondée. On ne se fera plus justice soi-même ; on ne frappera plus, comme l'ordonnait la religion domestique ou l'intérêt de la victime. « Que jamais, pour venger le meurtre, un meurtrier ne se dresse en courroux dans Athènes! que l'intérêt de l'Etat Te mporte dans

42 LA MOnALE DANS LK DRAME

les cœurs!... la cause de la justice triomphe. » On aperçoit ici le passage de la justice de droit domestique à celle de droit civil, et du talion à la peine prononcée par un tribunal d'érat * . Ce tribunal punira les actes que la loi atteint, mais la conscience sera à chacun son juge intérieur; à la fois plus délicat et plus sévère.

Les philosophes grecs virent clairement que la loi est une moyenne, qu^elle ne saisit' que les cas ordinaires et ne peut employer que des formules générales qui ne s'appliquent pas exactement aux cas particuliers ; ils comprirent que le juste légal (to v5:jLt;ji.cv 5(x«5v) est plus borné que Thonnéte (tè âicifi'.xlç) ; et la tâche de Thonnête, dit Aristote ', est de redresser la loi, là où elle se trompe. Platon et Aristote font donc le départ de la pénalité et de la

1. Le droit criminel athénien conserva la trace de la tradition primitive. Deux tribunaux connaissaient du crime de meurtre : l'Aréopage et les Ëphètes. L'Aréopage connaissait du meurtre prémédité et prononçait la mort; les Ephètes (conseil de chefs de famille), du meurtre non prémédité, ainsi que do meurtre couvert par une excusa de la loi. La fonction de ceux>ci était avant tout de réconcilier les parties et d'amener les parents de la victime à recevoir le prix du sang ; s'ils prononçaient l'exil, c'était dans le but de soustraire le coupable à la vengeance privée. Ainsi la loi athénienne désarmait la vengeance privée, soit en l'amenant à recevoir le prix du sang, soit en se substituant A elle au nom d'un principe supërieur. — Bareste ; Esquisse du droit criminel athénienf in Jour" nal des Savants, oct. 1878.

'2. Eth, Nie, liv. V, ch. x. — Platon : le Politique,

conscience, de la loi et de l'opinion. Ils se sont proposé nn objet moral supérieur à l'utilité politique immédiate, et que Platon a défini le Bien, Aristote le Bonheur; mais, comme il a toujours répugné à Tesprit grec de séparer le droit de la loi, ils ont incliné avec cela à faire dépendre la morale de la législation. La tragédie grecque enferme la même contradiction, et elle l'explique. La justice n'a été sentie que du jour où Thomme a pu dire : ceci est juste, ceci ne Test pas; et il Ta dit en appréciant les actes par rapport à une fin qui lui paraissait bonne. Dès lors le devoir a signifié une obligation précise, et le terme abstrait de justice, dans la langue des anciens poètes, recouvre l'ensemble des obligations qui importent à l'individu, à la famille et à la cité .

Là-dessus, plusieurs objectent que nulle fin pra*tique, non pas même celle idéale du « bonheur universel, » ne saurait représenter Tobjet moral ; que d'ailleurs cette conception complexe n'enferme aucun élément impératif; qu'une telle fin est contradictoire, parce qu'elle exige le sacrifice du bonheur personnel ; et qu'il en faut revenir à une vision de ridée métaphysique de Platon, vers laquelle les stoïciens s'acheminaient par le désir de la perfection de soi, de la vertu.

La vertu est en effet la haute leçon du drame ;

44 l'A MORALE DANS LE DRAME

mais elle n'y reste jamais sans emploi. C'était une comparaison familière aux stoïciens qu'un archer ne se propose pas tant d'atteindre au but où il vise que d'apprendre à bien viser et de devenir un bon archer. JiC théâtre de cabinet qui est inscrit sous le nom de Sénèque le tragique semble être cette comparaison mise en exemple; l'action véritable s'y passe en un échange de maximes, c Celui que tu vois malheureux, tu sais qu'il est homme, » dit un interlocuteur de V Hercule furieux; à quoi l'autre réplique : « Celui que tu vois fort, ne dis pas qu'il est malheureux. :»

— Qaemcunque miser um videris, hominem scias.

•^ Quemcunqae fortem videris, miserumneges. — V. 463-64.

Que servirait pourtant de devenir bon archer, pdur tendre son arc contre le vent? Mais la vertu étant ainsi posée pour elle-même, on reconnaît que la philosophie a cette fois creusé à fond la distinction entre le juste et l'utile, entre le droit et la loi. Le stoïcisme résigné, qui convient dans la Rome de Néron, prendra un jour les armes, sera militant; Marc-Aurèle dirigera la flèche vers un but et la doctrine inspirera l'action.

La qualité que les sauvages estiment le plus, c'est la force ; dans leurs croyances, le privilèga d'une vie future est d'ordinaire accordé aux hommes de cou-

rage, tandis que les lâches périssent sans retour. A leurs yeux, les lâches sont les méchants, et les braves sont les bons. C'est que les braves assurent l'existence de la peuplade, que les faibles compromettent; et la vertu est la qualité qui est conforme à cette fin, c'est la force * .

Les jeux sanglants du cirque procuraient aux spec-* tateurs l'émotion du danger et une sorte de jouissance musculaire. De même Texercice de la vertu nous intéresse, rien que pour le spectacle. Nous aimons au théâtre une certaine gymnastique morale et cette dépense furieuse de vertu que provoque, par exemple, le point d'honneur dans le drame espagnole Au reste, le peuple fait toujours quelque alliance entre les qualités physiques et les qualités morales et prend justement plaisir ^ les voir s'essayer. Duguesclin tuait des loups, quand il ne donnait pas la chasse aux Anglais.

Dans un drame de Lope de Vega -, qu'il a em-

1. J.-A. Farrer : ^ome Savage Myths and Beliefs, in the Gentletnan's MagazinÇy ann. 1877. vol 240.

2. La Fuerza latimosa. — Amour et Honneur dans la trad. de M. £ug. Baret. Lope épargne au comte ce meurtre et sauve la comtesse. Dans la romance, le comte Alarcos est le coupable, et rhorrible tragédie s'achève. — Dans un drame moderne, de MM. Tamayo y Baus et Guerra y Orbe, la Rica Hembra, c'est une dame qui renonce au page qu'elle aime et épouse l'amiral de Castille, à qui, ne le connaissant pas, elle a jeté le nom de bâtard et qui l'a sourfletée, « afin qu'on ne puisse pas dire qu'un autre que son mari a osé mettre la main sur sa ligure. * Gust. Hubbard : Hist. de la litt. contemp. en Espagne.

16 LA MORALE DANS LE DBANfR

prunlé à une romance héroïque, se trouve une situalion extraordinaire. Le comte Henri, accusé d'avoir joui de l'infante, reçoit du roi Tordre de l'épouser, et, comme il est marié, de tuer d'abord sa femme. La comtesse accepte sans tremblement cet affreux arrêt; que dis-je? elle s'en réjouit même : « Jésus I... c'est là ce grand secret, ce fatal mystère? Je croyais que c'était la mort d'Henri qu'ordonnait le roi... Je ne pleure point de douleur, c'est la joie qui fait couler mes larmes, c'est de voir le comte, mon seigneur, élevé à un si haut rang... 2« journée, se. V. - C'est à la fois la situation d'Alceste, qui meurt pour son époux, et d'Iphigénie qui est dévouée au couteau par une superstition barbare. Mais l'Âlcesle d'Euripide a un moment de faiblesse, elle s'effraye de Pluton fixant sur elle ses yeux bleuâtres ; elle fait enfin jurer à Admèle qu'en échange du sacrifice qu'elle lui fait de la vie, qui est le bien le plus précieux, il ne donnera jamais une marâtre à ses enfants. Iphigénie regrette la lumière du soleil, maudit la fatale Hélène et se plaint des dieux ; son courage né s'élève qu'à la pensée de la gloire des Grecs et de la ruine d'Ilion qui dépendent de son holocauste. Je ne veux pas comparer de trop près des situations qui sont différentes, ni disputer si le sentiment chevaleresque est sublime ou contre nature. Je remarque seulement comme la vertu antique efit

LA MOflALR DANS LE nRAMR ^47

pratique et s'emploie de préférence au service d*une Cause.

Non pas que l^héroïsmè du théâtre espagnol soit un stérile exercice. Les poètes ont senti, au contraire, en cet héroïsme un élément de puissance, une énergie disponible ; à l'occasion, ils la tournent contre le Maure. Cet honneur si jaloux fait noble lignée et sait se dépenser pour son roi.

Le théâtre de Corneille est de la même école militante. Corneille dédaigne les fins et exerce la vertu ; la gymnastique de Tâme est son spectacle. Son héros se plait à la lutte ; il s'y prépare, se frotte d'huile comme les athlètes. Voyez Pauline : elle se troublé d'abord à la pensée de revoir Sévère :

« Moi ! moi ! que je revoie un ei paissant vainqueur ! »

Elle se dit femme, et faible. Au fond du cœur,

elle préfère Sévère à Polyeucte. Mais sa vertu est assurée :

« Elle vaincra sans doute.

Ce n'est pas le succès que mon âme redoute.

Je crains le dur combat et ces troubles puissants

Que fait déjà chôK moi la révolte des sens.

Mais, puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime,

SouiTrez que je me puisse armer contre moi-même. »

(Act.J, se. IV).

Pauline est réponse du devoir nu. Elle vient

à peine d'épouser Polyeucie, par condescendance pour son père, et elle n'est donc pas encore mère. Qu'est-il besoin qu'elle le soit? Son devoir d'épouse n'a pas besoin d'être fortifié par le devoir maternel ; ce ne sont point les suggestions du politique Félix, ni l'apparent mépris de Polyeucte qui l'en pourront détourner. Euripide n'eût pas manqué de louer la fidélité conjugale pour la bonté de l'institution et pour l'intérêt des enfants ; il eût remonté aux faits qui sont le fondement du devoir. Corneille est d'une autre philosophie ; sa Pauline est vertueuse pour la cause de la vertu.

Dans la tragédie d'Horace, la plus passionnée de son théâtre, le poète dirige nécessairement l'action vers son but historique, qui est le triomphe de la cité de Romulus ; mais ce qui lui plaît davantage, n'écrivant plus avec l'esprit romain de Tile-Live, c'est la lutte stoïque; et dans cette aventure, il y a matière pour lui à discipliner les âmes. Horace reprend en ces termes Curiace, que trouble le violent amour de Camille :

c Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière Offre à notre constance une illustre matière; Il épuise sa force à former un malheur Pour mieux se mesurer avec notre valeur ; Et comme il voit en nous des âmes peu communes, Hors d^ l'ordre commun il nous lait des fortunes.

(Act. II, se. III).

Je ferai encore une remarque sur Polyeucte. Sa vertu est tournée vers une utilité divine, vers un but étranger à la terre. Et ce sont pourtant des motifs humains qui rendent l'action attachante pour nous. Ce Polyeucte brisant les autels des dieux ne lutte pas proprement pour la liberté de conscience, et il s'en faut de peu qu'il ne devienne petit et ridicule; mais il reste héroïque, parce qu'il est plein de cette ferveur qui fait les martyrs de toutes les causes et qu'il exerce la vertu qui sera celle de tous les héros de la liberté de conscience. Et d'ailleurs, cette utilité divine que poursuit le martyr chrétien, elle exige le triomphe terrestre de la foi du Christ, et toute Faction de Polyeucte serait indécise et froide si le grand fait social du christianisme n'apparaissait pas derrière. Ainsi la fin de l'action est toujours présente, et la flèche tirée au ciel par Tarcher rencontre en chemin la cible où elle se fixe. Nous sommes des vivants et nous combattons pour la cause de la vie.

C'est ce sentiment, que la vertu et le courage sont des énergies utiles, qui explique en partie Témotion que nous ressentons au spectacle d'actions généreuses dont les motifs sont étrangers à notre pensée et contraires même à notre morale ou à l'histoire. Le drame nous intéresse à Vercingétorix contre César ; un poète pourrait choisir pour son héros notre en-

50 LA MORALE DANS LR DRAWE

nemi José Palafox, cet héroïque défenseur de Sarragosse, que Tempereur fit jeter comme un malfaiteur dans le donjon de Vincennes. C*est que le génie, fût-ce d'un Vautrin, a sa valeur propre ; c*est qtie la vertu est bonne, quelque cause qu^elle serve : à rhisloire il appartient de juger les résultats» C*ést enfin qu'une idée plus large a surgi, celle de Thumanité.

A cette idée correspond une justice plus juste^ si je peux ainsi parler. Homère, qui admire tant Hector^ promène avec Achille son cadavre autour du bûcher de Patrocle ; le poète de Roland né blâme pas lé grand Charles d'occire tous les Sarrazins qui refusent le baptême. Mais nous ne poursuivons pas seulement l'ordre de la justice dans les limites de la religion et de la nation, et nous voulons cet ordre, qui est notre chimère, comme « fin humaine. » Cette fin est Tarriére-plan du théfltre et du roman de Hugo. Schiller en a voulu expressément faire le ressort de son don Carlos. Dans ce drame, dit le poète lui-même*, l'amitié se sacrifie et l'amour est sacrifié; ce double sacrifice est offert à un intérêt supérieur, à un idéal ; et Carlos est le prince que Posa façonne pour y avancer. Schiller a tenté « de transporter dans le domaine des beaux-arts des vérités qui 'doivent être les plus sacrées de toutes pour quicon-

Page 1