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vertH, selon le trop sévère philosophe, exige le sacrifice de rinclination et elle ne consiste même qu^en ce sacrifice. Il faut accomplir le devoir pour le devoir, et la loi dit : tu dois, tu dois sans condition ! La vertu sublime est celle qui s'élève au-dessus des passions et des désirs assez haut pour les maîtriser absolument; dans le domaine de l'art, cette sublime vertu fait seule le héros véritable. Le marquis de Posa est bien ce héros : mais il se sacrifie au rêve qu'il a caressé. Schiller disait plus tard, parla bouche des Grâces, à Taustère devoir du philosophe : je consens à t'obéir, permets seulement que je t aime I Et Kant ne le permettait pas. Posa, lui, aime son devoir ; il a la passion et l'enthousiasme de son but, il aime Carlos qui en sera l'instrument. II ne concevrait pas ce haut devoir et ne s'y dévouerait pas sans réserve, s'il n'était cet être passionné et sympathique. Le poète a réconcilié en cette âme les mobiles que le philosophe faisait ennemis ^
1. M. Kenouvier, sur ce point, a corrigé Kant aussi. Il estime que la loi du devoir pour le devoir est un paradoxe; qu'elle a sans doute le mérite de n'impliquer point des fins déterminées à atleindre, et qu'elle fournit un critère d'application; mais que la morale ne peut exiger que les fins voulues pour elles-mêmes, et d'abord le bonheur, soient exclues des motifs d*agir..., etc. — La pratique suppose l'intégration des fonctions qu'on a divisées. Il n'est pas possible de concevoir l'idée de justice, à moins d'y f.iîre intervenir le principe passionnel de la bienveillance ou de U sympathie. -^ Science de la Morale, liv. II, i^* section, SS, 99, 99.
D'autre part, le devoir qui oblige Posa n'est pas nu et sans objet ; il répond à une fin, qui est le bonheur de rhumanité. Posa en veut d'abord les moyens, la liberté de penser, la paix des consciences, la tolérance du pouvoir. C'est Texpérience de la vie qui Va instruit; il a réfléchi sur le mouvement de la Réforme, sur la révolte des sujets flamands ; il comprend les intérêts de son pays; il a construit son idéal sur des données positives, et c'est sa raison qui lui démontre le commandement. Le poète a tiré Timpératif kantien du domaine de l'abstraction, afin qu'il exprimât quelque chose,
Schiller, dans sa onzième lettre sur Don Carlos y fait des réserves touchant la valeur d'un motif moral tiré d'un idéal de perfection à atteindre, t C'est par des lois pratiques, dit-il, et non par des conceptions artificielles de la raison spéculative, que l'homme doit être dirigé dans sa conduite morale. > Il ne prenait pas garde ici que ces lois pratiques, lesquelles désignent les commandements élémentaires et généraux de la conscience, ne s'appliquent pas à la solution de tous les cas, et que la société et la conscience se développent précisément par le moyen de constructions idéales successives dont la vie donne les matériaux. C'est l'expérience qui nous instruit. La règle pratique de Kant, d'agir toujours de telle sorte que la maxime de notre acte puisse être érigée
en une maxime universelle, ne revient-elle pas, dans tous les cas, à un jugement qui concilie le juste avec Futile? Et si cette règle est prise pour critère, n'est-ce pas Texpérience qui est critère en réalité ?
Schiller a d'ailleurs une tendance manifeste à prendre plutôt pour critère un sentiment de liberté et de dignité personnelle. Il restait avec Kant sous l*influence de Rousseau ; il partait de « Thomme naturel » de celui-ci et de c l'homme fin > de celui-là. II concevait, dans/e-s Brigands, un héros à tons crins c armé contre la société corrompue et retournant à rétat de nature pour accomplir une œuvre de justice et d*humanité. » Dans Intrigue et Amour, dans FiescOy dit M. Marc-Monnier*, « c'est toujours la nature sincère, la passion franche opposée aux intrigues du monde, aux roueries des poliMciens, à la raison du plus fourbe et au droit du plus fort, c'est toujours l'aveugle adoration de la liberté, y Son Tell est une espèce d'unité naturelle ; mais il est clair qu'un tel héros n'existe que par la société. Un vrai Tell du temps d'Albert irait brutalement et ne ferait pas l'analyse de ses motifs I
Dans la grande scène du Bûtli % Stauffacher parle ainsi aux conjurés : < Quand l'opprimé ne peut
1. /.-/. Rou$9eau à V étranger , in Rev, polit, et litt. du 1 juillet 1878.
% keU II, se. n.
La Morale dans lk drami: /o
trouver justice nulle part, quand le fardeau devient intolérable, alors sa main s*étend avec assurance vers le ciel, il y va chercher ses droits éternels qui sont suspendus là-haut, inaliénables, indestructibles comme les astres mêmes... Alors recommence l'ancien état de nature où l'homme tient tête à Thomme. .. Pour dernière ressource, quand aucune autre n'est efficace, le glaive lui est donné. » Il ne faut pas se laisser tromper aux formes métaphysiques de ce langage. 11 ne s'agit point, pour ces conjurés, de retourner à l'état de nature, mais de faire respecter leurs droits qui sont consignés en des chartes ; Stauifacher, Walter Fùrst ont une histoire, et ils la savent. Âttinghausen , le vieux banneret, exhorte son neveu Rudenz à combattre pour ses intérêts et ses privilèges; il ne veut pas tenir en fief de TAutriche ses libres biens. Ces droits éternels sont des droits acquis. Il n'y a de simple en l'idée du droit que le sentiment logique qui fait aux hommes comme « un sens commun du juste. »
L'homme naturel de Rousseau, de Kant et de Schiller a pourtant une valeur réelle qu'il ne faut pas méconnaître. Il représente l'homme élevé à un état de conscience dont il ne doit plus descendre, porteur d'un certain nombre de jugements moraux et d'idées, qui sont un fond qui persiste à travers les révolutions humaines, et qui entrent pour critère
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avec les faits nouveaux, parce qu'ils représentent dans la conscience les faits de l'expérience ancienne. L'homme fin est cet être solide qui résiste dans les Nicoméde et les Sertorius, dans les Tell et les Gœtz de Berlichingen ; il est le droit se dressant tout-àcoup contre la loi.
Le droit contre la loi : comment résoudre ce conflit tragique ? Les théories d'intuition y sont impuissantes. Dés qu'on suppose deux natures d'obligation, l'une absolue et catégorique qui vient de la conscience, et l'autre relative qui vient de la loi, il n'y a pas moyen de décider pour César ou pour Brutus ; d'autant plus que la respect de la loi demeure un ordre de la conscience pour les stotques . pour Corneille. On sent alors la nécessité de rafnener l'obligation à une forme unique et de rester sur le terrain posilif. C'est l'examen de quelques conflits tragiques qui me permettra de dégager avec une entière netteté la nature du commandement moral : ici les solutions du drame sont particulièrement instructives.