Le Métiecin de son honneur^ Calderon, trad. de Latour
3. Don Garcia del Castanar, in Chefs-d'œuvre du th. esp.j traduits par M. Habeneck.
dise pas ce que l'injure n'a pas dit '), rhonneur, comme la pitié» est représentatif d'un devoir, etc^est l'honneur qui est toujours obéi. Le mari espagnol ne tue ni pour la cause de la religion du foyer, ni par la faute de la loi ; tous ses motifs se concentrent en un sentiment e:Kcessif de dignité personnelle. Ces mœurs ne peuvent être les nôtres, et M. Dumas fils ne songe point à nous y ramener.
Je passe maintenant au remarquable conflit posé par Victor Hugo dans son roman épique de Quatrevingt-treize, et dont la solution mérite d'être discutée. Toute la philosophie du grand poète tient en ce débat.
Le chef qui personnifie la Vendée en ce roman, le marquis de Lantenac, assiégé dans la Tourgue, a réussi à se dérober. La Tourgue brûle : trois petits enfants, que l'Imànus^ l'âme damnée du marquis, a volés au régiment républicain, se trouvent enfermés dans la bibliothèque du château, qu'emplit déjà la lueur de l'incendie. La Fiécharde^ la mère, qui est à la recherche de ses petits, les aperçoit dans ce brasier et pousse un cri surhumain. Lantenac, qui
1. A outrage secret, necrète vengeance. — Dans ce drame j Caldei'on critique le point d'honneur trop susceptible : « lois iilsensées du monde !... que la conduite d autrui me soit imputée pour le mal et non pour le bien !... Qui donc a mis Thonnenr dans un vase si fragile?... (Journ. III, se. VI). »
fuyait, entend ce cri qui lui remue les entrailles ; il a dans sa poche la clef de la porte qui donne accès à la bibliothèque et que les soldats républicains n'ont pu briser. Il revient sur ses pas, rentre dans la Tourgue en flammes, décroche une longue échelle qu'il tire hors de la fenêtre de la salle, et, tranquille, il passe aux soldats haletants les petits mômes. Puis il descend lui-même. A peine son pied a touché le dernier échelon^ qu'une main s'abat sur son épaule ; Cimourdain, le commissaire du Comité, l'arrête : le marquis passera en conseil de guerre et sera guillotiné demain. Gauvain en décide autrement; lui, qui est le chef de Tarmée républicaine, il soustrait à la mort ce Lantenac, qui est d'ailleurs son parent ; il se rend dans le cachot bu Lantenac est enfermé, il le revêt de son manteau et le fait sortir à la faveur de ce déguisement. Au matin, les soldats trouvent leur général à la place du marquis et l'amènent devant le conseil. Cimourdain, qui aime Gauvain, son élève, comme un ûls, vote sa mort; mais, au moment où tombe cette chère tête, cet homme inflexible se fait sauter la cervelle.
Hugo n'a pas écrit cette scène pour le seul efiet dramatique; il y a vu un débat moral. Gauvain s'interroge, avant de faire évader Lantenac ; il cherche de quel côté est le devoir : « Le tuer? quelle anxiété I le sauver? quelle responsabilité ! > Ce n'est
if'i LA MUIULL DAiNS LE DRAMK
pas à lui de sauver le vendéen, de rendre son chef à l'insurrection ; il doit respecter la discipline et laisser u la loi son libre cours, sans la juger. Hais il se dit aussi que, s'il laisse la loi s'exécuter, il se rend complice de la mort qu'elle prononce, et cette mort, en ces circonstances, lui parait un crime de la loi. Pourquoi cela? C'est, dit le poète^ que l'action héroïque de Lantenac lui a révélé c Tabsolu humain :», qui est supérieur à a l'absolu révolutionnaire » ; c'est que l'humanité a vaincu dans la conscience de Lantenac, réveillée tout à coup par le cri d'une mère et par l'innocence des petits enfants ; c'est que c l'inconnu, l'avertisseur mystérieux des âmes, » est intervenu, faisant resplendir « la grande lueur éternelle ». A la vérité, si le marquis a sauvé ces enfants, c'est Tlmânus qui les avait voués à la mort; en lui c'est le vendéen allié de l'Anglais que la loi frappe, il recommencera demain sa guerre sauvage; mais enfin, c'est assez pour Gauvain que le marquis ait eu un moment pitié pour qu'il devienne sacré, et que lui, à ce qu'il nomme son devoir d'humanité, il sacrifie tous ses devoirs positifs. Sa conscience l'en dégage. Où prend-elle un pareil pouvoir? C'est, répond le poète, qu'elle vient de Dieu, tandis que la loi est l'œuvre des hommes; le sentiment est plus haut que le raisonnement; Gauvain trompe la confiance des hommes pour justifier € la confiance de Dieu ». Cette
LA Morale dans le drame i)o
confiance de Dieu, cet absolu humain, c'est le droit. « Salaire et droit, dit le poète, au fond c*est le même mot. L'homme ne vit pas pour n'être point payé. Dieu, en donnant la vie, contracte une dette ; le droit, c'est le salaire inné ; le salaire, c'est le droit acquis. »
Cette phraséologie mystique obscurcit étrangement la question. Voilà un abîme creusé entre le droit et la loi. Il nous faut distinguer deux sources d'obligation, deux essences de devoir; la conscience, c'est rinsurrection contre la loi; et la société, c'est la loi limitant le droit. Nous sommes ramenés, par le chemin de cet idéalisme, dans Tenfer moral des pessimistes. La vie apparaît un conflit désespéré.
Réduisons la question à ses termes simples. Nous avons en présence deux partis, la Révolution et la Vendée royaliste, c'est-à-dire deux raisonnements, deux fins. Gauvain et Lantenac sont deux consciences qui n'attachent pas le devoir à la même fin. Chacun de ces hommes a bâti des éléments sociaux actuels une démonstration contraire. C'est pourquoi Lantenac arme la Vendée, et Gauvain, quoique petitneveu du marquis, porte les enseignes de la Révolution. Voici que Lantenac, ému dans ses viscères, risque sa cause avec sa personne pour sauver trois petits enfants, et que Gauvain, troublé de cette scène un peu théâtrale, fait son coup de tête et lâche au bois le marquis. Gauvain a fait un second raisonne-
\Hi LA MORALE DANS LE DRAME
ment. 11 a conçu un devoir supérieur de pitié, de bonté, et il y a sacrifié la fin pratique que ses devoirs positifs représentent. Ce n'est pas qu'il méprise maintenant Tobjet de ces devoirs ; lui-même, devant le conseil de guerre, il se reconnaît coupable pour les avoir violés et déclare franchement qu'il a mérité la mort. Que le poète eût laissé à Gauvain la responsabilité de son raisonnement et de son acte, la situation resterait nette. Le sergent Radoub, homme de passion, absout son général ; le capitaine Guéchamp, homme de discipline, le condamne; Gimourdain, qui est la loi vivante, vote la mort. Gauvain a subordonné à son jugement individuel le jugement de la loi, il a sacrifié la règle à un sentiment, un devoir précis à un devoir vague ; il n'a pas vu que, en croyant servir le règne de l'humanité, il compromettait la Révolution qui en est Tinstrument et qu'il tuait ridéal dans Tœuf. Une chose Ta empêché d'en voir une autre. Il a raisonné faux et il est coupable aux yeux du plus grand nombre. Il pourrait être épargné, non justifié.
Ceci est clair. Le malheur est que Hugo raisonne comme Gauvain. Cimourdain^ se tuant, compromet l'autorité, la légitimité de la loi. Le poète, dit M. Renouvier^, a délaissé les idées éthiques rationnelles