Le Baron avare Qoc, dt
fait tomber à genoux, évanouie et demi-morte, ne lui vient pas des circonstances du péché même. Hélas ! la faute était si charmante ! mais le péché a livré son âme au diable. Il est là qui vient la prendre et qui Tattend ; il se réjouit de ce péché qui lui profite. Étrange conception religieuse, où il y a un dieu de Tenfer qui a intérêt à la faute et qui fait son bien du mal des hommes ! Puis on retrouve Grelchen gisante dans la prison, sous la main du bourreau, et quasi folle. Elle a noyé son enfant; à peine si elle s'en souvient : elle avait peur du monde et des quolibets des jeunes (illes à la fontaine, elle n a pas su ce qu'elle faisait. Elle s'abandonnerait encore à son Henri, au bien-aimé, qui vient la chercher dans sa prison et Tarracher à la justice ; mais, quand Méphistophélès entre pour presser Faust et l'avertir que laurore blanchit déjà, sa conscience revient à Marguerite, l'horreur d'elle-même et la frayeur de l'enfer. Elle est sauvée !
Certes, l'élément essentiel du remords est le sentiment douloureux de l'être moral se retrouvant en désaccord avec lui-même, détourné de la fin qui est son devoir, qui est sa loi. Mais ce sentiment est toujours mêlé soit à quelque trouble du cerveau, soit à une dépression des forces physiques qui est la conséquence de la faute, soit à la crainte des lois ou de l'opinion, soit à une terreur religieuse. On se
rappelle celle supérieure de couvent, aux ma urs infâmes, dans la Religieuse de Diderot, qui commence sa confession en ces termes : « Mon père, je suis damnée !... », et devient (oUe. Je ne vois pas d'exemple, au théâtre, du remords moral abstrait ; je n'y vois pas d^exemple, non plus, d'un suicide qui puisse être imputé uniquement à la douleur morale de h faute.
La Phèdre d'Euripide ne se lue point pour le remords, quoique consciente et responsable. Il est vrai, c'est Vénus irrésistible qui a allumé en son cœur une passion violente pour Hippolyle, dans le dessein de perdre ce jeune honime cher à Diane ; néanmoins Phèdre se sait coupable, et Vénus, dans la langue d'Euripide, c'est l'amour. Phèdre se connaît et s'analyse : « Je connaissais l'infamie de ma passion... Ce qui me décide à mourir, chères amies, c'est la crainte de déshonorer mon époux et les enfants que j'ai mis au monde.... Un homme, fut-il né plein d'audace, n'est plus qu'un esclave, dès qu'il a conscience des opprobres de sa mère ou de son père. 11 n'est qu'un tien, dit-on, aussi précieux que la vie, c'est une àme juste et droite. Le temps dévoile, à son heure, la hiéchanceté des mortels, comme le miroir reproduit les traits de la jeune vierge : puissé-je n'être jamais comptée au nombre des méchants !... » Dans le long morceau d'où j'ex-
trais ce passage, c'est Euripide qui parle et fiiit sa harangue ; mais, en poêle dramatique qu'il est, il ramène bientôt la vraie Phèdre, celle qui voudrait jouir de son amour incestueux^ qui se tue faute de pouvoir le satisfaire, et qui, au moment de se pendre, suspend à son cou les fatales tablettes qui dénoncent Hippolyte ! Elle ne se tue point pour le pur remords et pour rexenlple, cette femme qui commet en mourant le pire crime, celui d'accuser un innocent I Elle veut que le farouche Hippolyte « ait sa part du mal qui la tue. » Au trouble de sa conscience est mêlé le désespoir de la passion et la peur d'être dénoncée à son époux.
Racine, quoiqu'il ait donné à sa Phèdre un sens moral plus délicat^ ne Timmole pas noti plus au remords abstrait. Sa Phèdre se tue quand elle découvre qu'HippoIyte aime Arlcie, et pour se soustraire aux tourments de la jalousie, autant qUà la morsure de sa conscience.
« Ah ! douleur non encore éprouvée !
Tout ce que j'ai souffert, mes ériaiiites, meâ transports, » La fureur de meh feux^ rhorretir dé me6 i*eknar(lii, . > Et d'un cruel refus l'insupportable injure, N'était qu'un faible essai des tourments que j'endure! Ils s'aiment ! » (Act. IV, se. VI).
Le fer l'aurait délivrée et aurait tranché sa vie d'un coup. Elle a choigi la mort plus lente du poison
LA MOHALIâ 1JAN5 LE DRAME 119
pour avoir le temps^ au contraire de la Phèdre d'Euripide, de justifier Hippolyte et. de confesser son crime. Il semble que sa derniàre jouissance soit de parler de cette coupable ardeur I Euripide écrivait la tragédie à! Hippolyte et ne s'apitoyait pas sur Phèdre; Racine écrivait la tragédie de Phèdre et il voulait rendre cette femme incestueuse digne de pitié. De là, la différence des deux actions. Mais la nature du remords a été comprise de la même ma^ nière, on le voit, par l'un et par l'autre poète.
La Phèdre de SénèqUe ne parle pas de ses remords et dit tin mot assez déplacé :
<( Non licait animos jungere : at certè licet Junxisse fata. )> (1183-84).
A mesure qu^on s'éloigne du monde antique où la fonction mainte de TamoUr était de perpétuer la famille, Tamour affecte des allures indépendantes et se donne volontiers le plaisir pour blit. La Phèdre de nôtre vieux Robert Gat-nier* (traduite de Sénéque dvec une pointe d'accent nouveau) plaide la liberté des amours ; elle se révolte contre le joug lé^l que les bêtes ne contiaissent pas :
« Et n'est-ce pas pitié qu'il faille que Ton aime A l'appétit d'un autre et non pas de soi-même? »
120 LA MORALR T)ANf( LR DRAME
MaUliieu csl le seul des quatre cvangélistes qui parle du suicide.de Judas Iscariote et donne ainsi toute son importance à cet épisode du drame de Jésus. — € Alors Judas, qui l'avait trahi, voyant qu'il était condamné, se repentit, et reporta les trente pièces d'argent aux principaux sacriQcateurs et aux sénateurs, — disant : j'ai péché en trahissant le sang innocent. Mais ils dirent: que nous importe? lu y pourvoieras. — Alors, après avoir jeté les pièces d'argent dans le temple, il se retira, et s'en alla, et s'étrangla. » — Sur cette donnée, on pourrait se figurer Judas repentant et s'étranglant par horreur de son crime : la cupidité l'aurait aveuglé, et il se meurtrirait ensuite aux pointes de son remords. Mais la trahison de Judas ne serait alors pas beaucoup pire que la lâcheté de Pierre reniant trois fois son maître ; il se laverait par la mort et ne mériterait pas l'éternelle exécration de la postérité. Le véritable Judas est celui qui a les doigts trop longs et dont le baiser tue ; sa conscience est obscure ; son remords est fait du mépris de tous, de la peur du châtiment et de la crainte superstitieuse du maître, qui est peut-être vraiment fils de Dieu I II se sent perdu, il jette les deniers du sang derrière lui, avec le regret de n'en pas jouir, et il se va pendre par lâcheté, en blasphémant. Tel est le Judas des Mystères, celui que le peuple a compris et qu'il a créé de moitié.
Cet épisode de Judas est traité explicitement dans le grand mystère breton ^ La première scène est chez Simon le lépreux. Marie-Madeleine verse ses parfums sur le corps de Jésus. A cette occasion, le démon lente Judas : « Écoule, Judas, qu'est-ce qui vient d'arriver ? Quelle prodigalité sans utilité ni besoin, de perdre un parfum agréable et précieux dont lu aurais pu avoir pour ton profit trente deniers en bel argent? » Le cupide majordome en est d'avis : on eût vendu ces parfums pour en donner le prix aux pauvres honteux! 11 veut être pendu s'il ne se rattrape largement. Il va trouver Anne et Gaïphe qui sont à délibérer au sujet de Jésus, et il le leur vend à prix comptant. « Je le leur livrerai sans délai, dit-il, en peu de temps, avec plaisir, quand je devrais mourir à la peine. » Cette scène (Se. II) est rapide et sinistre. Judas y mérite bien les qualifications que lui inflige le témoin chargé de faire le récitatif ou sommaire de chaque scène, de — fourbe au premier chef, faux marchand à froid, avare, meurtrier fieflé. A la Pâque (Se. III), Jésus donne du pain à Judas et le renvoie. Judas se trouble ; le démon TafTermit dans le mal : « Judas, tiens bon contre ton cœur... Personne ne t'estimera, si tu
1 . Hersart de la Villemarqué: Le Grand Mystère de Jésus (Paris, 1866;.
12î2 LA MORALE DANS LE DRAME
montres tant d'hésitation; après avoir reçu leur argent, ce serait fort mal. »
Après qu'il a ooùsomnlé son crime, nous retrouvons Judas (Se. VII) se lamôntànt et criant : malheur! malheur ! Il est en proie à Une folie TUrieuse, dit le témoin. 11 maudit cet argent qui a allumé ses désirs. Il n*en pourra pas jouir : il a mal compté. Il a vendu le sang d'un Dieu ! Ah ! si Jésus lui pouvait pardonner, comme à Madeleine 1 II se repentirait ; mais sa destinée n'était-elle pas d'être damaé ? Le démon appelle une Furie pour le tourmenter* Pareille à Tantiqne Ërynnig, elle accourt vers le coupable: « Tranchantes el aiguës sont Mes dents. D'abdrd je vais répandre la terreur sur ses pas, puis je serrerai autour de son cou, à l'étouffer, le lien auquel il doit Èe pendre. » Elle l'aborde et l'avertit qu'il ne doit espérer aucun pardon. Judas sô* récrie : u'a-t-il pas rendu l'argent? Il s'indigne contre Dieu (|ui Ta péiri de mauvaise matière. La Furie lui réplique qu'il l'entend mal et qu'il avait sa raison pour vaincre ses mauvais penchants : il est vraiment coupable. Donc, plus de pardon I gémit le malheureux. — Tue-loi raide. Alors il appelle Satan ; il lui lègue soti corps et son âme et prononce sur lui -même l'éternelle damnation. Il blasphème à pleine bouche. La Furie, le baisant, achève de l'étrangler.
On voit que l'auteur du Mystère a interprété avec
lÉJ UMBI :
science le texte de Matthieu >. Son JudaB est ua vicieux, dout le remords n est pas celui du juste repentant. Judas a peur I Cette furie attachée à ses pas, c'est son hallucination et son vertige. Il ne lait le brave contre TEnfer que pour se délivrer de l'épouvante qu'il en a. Dans les Dialogues de la Passion qui font suite au Mystère (3® ParJie), la scène troisième, qui a pour titre L'arbre de Judas^ est comme une contre-épreuve des scènes de la première partie. « Quand il vit son maître portant la croix, dit le récitatif, Judas^prit la fuite. » Il court se pendre. C'est son ange gardien, cette fois, qui Varréle et Texborte à demander son pardon à Dieu : i II ne créa aUcdn homme pour le perdre, pas plus le sage que le fou. » Trop grand est le crime de Judas ; il se sent marqué (son libre-arbitre que range invoque pour le rassurer, le démoti le lui prouvait pour le désespérer). Il se va pendre à la plus haute branche clu sureau qu'il aperçoit là'-bas ; il est brouillé, il voit •-- les bourreaux tout prêts qui vont jouer leut rôle de chiens furieux pour l'enlever du monde. Il blasphème encore.
C'est assez d'exemples pour faire ressortir l'importance, dans les phénomènes du remords, de ces deux éléments, -— la déception d'un faux calcul et le dé-
1 Cf. MixttMèUf XXVI et xxvu.
sordre mental. Le remords d'un acte violent est toujours accompagné, je le répète, de quelque sentiment qui joint ses etTets à ceux de la conscience morale. Le remords d'Othello (la jalousie est un de ces vents furieux qui balayent la volonté) est plus insupportable par le désespoir de laraour. Orosraane, qui ne sait pa| trouver les sanglots du More, regrette son désir, quand il se poignarde sur le corps de Zaïre :
« Dis que je l*adorais et que je Tai yengée. y>
Dans la vie réelle, la crainte des coups de la loi augmente ou domine le trouble de la conscience. Dans les cas où le coupable, le commis infidèle, le banqueroutier, a réussi à se dérober aux tribunaux par la fuite, le souci de Topinion lui pèse encore.
Si l'on veut trouver l'expression morale du remords plus dégagée de ces diverses émotions, il faut quitter le milieu violent de la tragédie. La comédie moderne, qui entre dans le détail de la vie, montre mieux, d'ordinaire, les nuances délicates de la conscience. Il me suffira de fournir un exemple, que j'emprunte à la Contagion de M. Emile Augier,
Un mgénieur, André, a en poche une concession du gouvernement espagnol pour le creusement d'un canal navigable de vingt-cinq lieues entre Cadix et
Rio-Guadiario, xjui supprimerait Gibraltar. Un intrigant, d'Estrigaud, offre de lui acheter cette concussion à un gros prix, avec la pensée de la revendre à un agent anglais qui tuerait l'affaire. « J'ai ma responsabilité envers le gouvernement espagnol, lui objecte André, et j'ai besoin de savoir à qui je vends. — Vous vendez au baron d'Estrigaud^ qui endosse votre responsabilité et vous en décharge. N'en demandez pas davantage. — Au fait, c'est assez vrai. Le surplus ne me regarde pas, tant pis pour vous si Eh bien, non! c'est une capitulation de conscience inacceptable ! Je sais à qui vous vendez, et toutes les escobarderies du monde ne feront pas que je l'ignore. » Si l'affaire dont il s'agit ici est fictive, le cas est de ceux que la vie présente souvent. « Ah ! s'écrie André, un moment grisé par le luxe du demimonde où il se trouve introduit pour la première fois, les parents pauvres ont bien besoin de tant raffiner la conscience de leurs enfants ! » Ils le font toutefois et enseignent qu'il n'est rien plus précieux au monde que l'honnêteté.
Mais supposons que l'André de la pièce ait consenti à ce marché. Sa conscience lui reprocherait sévèrement cette capitulation, arrachée par le désir des jouissances de la fortune. A ce reproche s'ajouterait, d'ailleurs, le regret de son projet sacrifié, Thumiliation de s'être abaissé devant un tiers et
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d'être déchu de sa supériorité morale. Supposonj; maintenant que nous le retrouvions après dix ans passés. Il est probable que les pointes de son remords seraient bien émoussées. De nouvelles luttes auraient affaibli le souvenir de cette bataille perdue de la conscience; il aurait réparé ce désastre morai: ou peut-être, continuant à déchoir, il se serait fait l'âme d'un malhonnête homme ^
Ceci me suggère deux observations qui feront pénétrer plus avant dans la nature des phénomènes du remords. L'une est que Tadjonotion d'une impression organique fait persister ie remords : ainsi le reproche d'une faute qui n'a pas eu de témoins est plus durable quand les effets de cette faute continuent à peser sur l'individu ; la honte d'un anoien vice est plus amère quand on souffre d'une dépression des forces qui en a été la suites La seconde observation concerne la vertu singulière que nous attribuons à la peine, au châtiment^ de purger notre remords. Dans V HeautotUimdrumenoê de Térence, Ménédème, qui s'accuse d'avoir traité son fils avec
1 II convient de citer ici le Ladislas Bolski de M. Cherbullez. Bolski a manqué à son devoir de polonais, pour l'ambut* d*une femme ; sa f^utê, et le rt^mordft qu'il en montre, Is diminuent aux yeux de cette femme hautaine, qui lui inflige la plus cruelle injure; il devient fou, et la folie lui est un bienfait, parce qu'elle l'empêche dé penser.
trop de sévérité, se châtie soi-même et s'impose des priTations qui le consolent :
« Décrevi, tantisper me minas injuriae»
Chrême) meo gnato facere» dum fiani miser. »
Le joueur qui, fatigué d'insomnie, s'en vient le matin avouer à son partenaire qu'il a triché la veille au jeU, en réalité se pardonne à soi-même. L'homme qui va se livrer à la justice^ ayant failli, le fait pour recouvrer la paix de sa conscience ; il fait réparation, de sa personne, à la société. Une relation étroite eiiste entre Tétat de conscience de l'homme policé et le caractère des lois pénales qui emportent l'idée de répression d'une Offense à la morale. Certainement aussi, le prêtre qui reçoit \st confession d*Un péché en décharge Tâme du pénitent : c'est le danger de cette pratique. Lorsque le commis infidèle a restitué l'argent soustrait, il n'a fait que réparer le dommage, et la faute n'en reste pas moins commise ; elle lui devient pourtant plus légère. C'est que la notion logique, qui est le fond de Tidée de justice, exige une équivalence, une satisfaction, soit matérielle, soit morale, et le remords s'efface à mesure qu'on juge l'avoir réalisée.
Satisfaction morale, ai-je dit. Le remords répond
128 LA MORALE DANS kE DRAMK
nécessairement aux seuls devoirs que noire raison nous démontre : il est donc en proportion de la qualité de la conscience. Le seniiment pémble de non conformité à une perfection de soi conçue comoie fin de la personne morale, comme devoir, ne peut s'élever et devenir Télément dominant du remords que dans une conscience riche de dén[H)nstrations et très travaillée.
Imaginons l'histoire de Gain : on passerait par tous les degrés dç la conscience. Je termine en rappelant deux drames de Gain qui sont deux époques, si Ton veut, de cette histoire.
Le drame anglo-normand du douzième siècle * n'a pas donné de remords à Gain, afin de le châtier sans regret. Il en a fait la mauvaise conscience, en le dégageant du symbolisme qui enveloppe le Gain de la Genèse. Abel paraît en robe blanche et Gaïa en robe rouge. Abel entrelient doucement son frère, il l'exhorte à offrir à Dieu les prémices de ses récoltes. Gain lui répond qu'il sait bien sermonner, mais qu'il ne lui plait pas donner sa dime :
a Par mon mesfait ne serras-tu dampné. »
Abel insiste, il offrira, lui, au Seigneur son plus
1. Publié par Luzarche : Adarriy drame anglo-'-normand du xii» siècle. (Tours 1854).
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LA MORALE DANS Ll DRAME l!29
bel agneau. Soit, dit Gain, et moi de mon blé, — non pas du meilleur : j'en ferai du pain ce soir.