ABEL
Jo un aignel,
Tuit le meillor e le plus bel.
Tu, que offriras?
CHAIM.
Jo de mon blé, Itel cum Dex le m'a donné.
ABBL.
lert le meillor ?
CHAIM.
Nenil, por voir.
De cel frai-jo pain al soir.
Telle oflrande n'est pas acceptable, dit Abel. — Chacun a sa façon, réplique Gain. Ils déposent leurs dons sur une pierre. Dieu méprise ceux de Gain. Alors ce frère jaloux jette un regard oblique sur le pieux Abel, il l'entraîne en un lieu écarté et lui reproche (ce dialogue est serré et brutal) la perfidie avec laquelle il détourne à son profit les faveurs célestes. Abel Texhorle encore^ le supplie. Tu as trop parlé, tu mourras, interrompt le méchant, et il le
i3U LA Morale dans lb dkaMë
frappe. Aussitôt apparaît la Figure^ c'esti-^dire Dieu, qui adresse au meurtrier la terrible question : Où est ton frère ? Avec quelle impertinence répond Gain : ^
«Qae sai-jo, aire, où est alez, S*e8t à maison ou à sea blez.
Jo pourquoi la dei troTor ?
Jà ne r devoie-jo pas garder?»
Ce que tu as fait, je le sais, dit la Figure, et elle prononce sur lui le châtiment. Les démons arrivent et le chassent.
Byron, au contraire, a tiré des versets bibliqaes le drame manichéen qui y est contenu, opposant le bien et le mal, Dieu et Lucifer^ dont les domaines sont éternels et indépendants. Toutefois son Caïa n'est pas la personnification naïve que nous venons de voir de la mauvaise eonseienee, et il n'est pas non plus le meurtre, le crime fatal. Byron a introduit dans l'antique drame un nouveau symbolisme. 11 a voulu peindre dans Gain l'humaine curiosité de savoir, la curiosité de la raison métaphysique qui s'élance hors de la sphère des choses connafssables et s'en retourne, toute troublée, de son voyage dans le monde du possible. C'est pourquoi son Gain est un être supérieur au pieux Abél; il est jaloux aussi, mais jaloux de Dieu, plutôt que du timide serviteur de Dieu, et il frappe son frère dans un moav^aaeHt
LA MORALE DANS LE DRâMK i3i
décolère contre l'Elernel. Quand Abel tombe en lui disanl : frère l Gain voit l'énormilé de son acte, il revient à la vérité des sentiments humains et il pleure sur ce corps inanimé. Zillah, accourue au bruit de la dispute, appelle leurs parents; ce cri funeste retentit pour la première fois : la mort est dans le monde l
« Death is in the world ! »
Eve maudit Caïn. L'ange apparaît et le condamne. Gain voudrait racheter son crime : que Tange rappelle Abel à la lumière, et qu'il meure, lui! Ainsi tout serait bien. Hélas! ce qui est fait est fait. Va, misérable, et remplis tes jours! La douce Adah, sa sœur et femme, s'exile avec lui sur la vaste terre, oii il errera désormais, portant le poids de la colère divine et de son remords.
Je conclus. La sanction intime qui prouve sa force dans le remords est l'expression d'une joi d'intégrité de l'organisme. Je veux dire que l'individu social est chargé d'une fonction propre à l'état de la société à laquelle il appartient, dont Taccomplissement est sa loi d'être. Cette loi trouve sa garantie, d'une part, dans les faits extérieurs, dans les lois positives, et d'autre part, dans ce qu'on appelle la conscience morale.
La sanction de la conscience n'est rien de myslé-
rieux. Le premier élément que nous y avons distingué est la déception d'un faux calcul, Terreur du raisonnement de l'individu qui a manqué la fui égoïste qu'il poursuivait par des moyens condamnables. Le sentimen-t de non-conformité à une fin de perfection morale est de même nature, puisqu'une telle fin est un objet de notre raison, qui nous y oblige, et que nous souffrons de Tavoir manquée. Notre raison, en effet, n'est pas plus maîtresse de refuser la preuve d'une vérité de Tordre moral que la preuve d'une vérité de Tordre physique ; la démonstration qui est le devoir commande son assentiment, et la régie de notre volonté est de s'y accommoder. Les troubles organiques du remords sont une autre face du phénomène; ils indiquent visiblement la rupture de Tétat d'intégrité ou d'équilibre qui est le bien pour Tindividu. De ce bien de la personne, la vertu parait donc être le moyen. L'habitude de la vertu est la plus favorable à Tharmonie des fonctions personnelles : elle entraine la moindre perte d'énergie. Nos qualités morales^ disait Aristote, proviennent de la répétition fréquente des mêmes actes, qui les rend plus faciles. « On doit poser en principe, ajoutait-il très justement *, que la vertu est ce qui nous dispose à l'égard des peines et des plaisirs de telle façon que notre conduite soit
1. Morale à Nicom., liv. If, cli. III.(Trad. Barth. Saint-Hilaire).
la meilleure possible; le vice est précisément le contraire. »
La vertu consiste d'ailleurs en l'application de l'individu aux fins pratiques de l'état social qu'il comprend, ou, en termes plus larges et tenant compte du rôle des conflits moraux, la vertu parfaite serait l'exacte correspondance de notre raison avec notre volonté. Or, ces fins pratiques et d'expérience sont assurées par la force même des faits qui y ont conduit les hommes. La conscience est critère à la manière des faits; elle est, si je peux m'exprimer ainsi, Texpérience des faits passée à l'état de certitude ou d'habitude morale. Faits et conscience, ce sont les deux modes du critère. Sanction extérieure, sanction intime.