‹ La morale dans le drame: l'épopée et le roman (volume 2)Chapitre 42 sur 49 · LE MECANISME DE LA VOLONTE · texte numérisé non relu

LE MECANISME DE LA VOLONTE

Le drame est déterministe. — Les héros antiques, le destin. — La détermination chez Shakspeare : la nécessité sensible (Troîln& et Cressidaj etc.); importance des motifs de la raison chez les hommes d*une classe supérieure ; motifs fonciers et motifs actuels (Brutus dans Jules César). Analyse d'Othello. — La détermination chez Racine. Analyse de Brilannicus. — Lois d'association et de suggestion (Narcisse, lajgo) ; loi des contre-coups ou des réactions {Androrn<ique) ; lois de fluctuation, de transformation {Phèdre) ; loi de contradiction ou de contraste (Coriolan et Capuiet de Shakspeare ; dans la comédie, Chrysale des Femmes savantes, Philinte et Alceste); diverses transformations d*effets, conformément à la loi générale de Faction et de la réaction.. — La détermination théologique (un épisode du Jiamayana). — La détermihation chez Corneille. Ses héros entiers pour le bien et pour le mal (Cléopàtre de Rodogune); leur volonté a le moins à faire. — Gœthe et Spinoza, Schiller et Kant. — Notre liberté de vouloir a les mêmes limites que notre faculté déjuger. — Détermination de genre^ d'espèce et d'individu {M. de Camors, de M. Oct. Feuillet ; le roman réaliste et naturaliste (Eugénie Grandet de Balzac^ Gervaise de V Assommoir et M™« Mouret de la Conquête de Plassans), — Perfectionnement du déterminisme de Tinstinct brut par celui de la raison et de la conscience acquise.

Que rhomrae n'agit jamais sans motifs ; que les commandements moraux sont au nombre de ses motifs d'action; que Téducation, le milieu, le tempérament disposent chacun d'une manière particulière à

regard des intérêts et des devoirs : cela est simple, accepté par tous; on est dans le déterminisme, dans le inonde des mobiles et des effets actuels. Aussitôt qu'on prononce le mot de volonté, la scène change. Plusieurs, liant la question du spiritualisme à celle de la liberté du vouloir, exigent que la volonté soit un être ou un pouvoir distinct, substantiel, que, pour en justiûer l'existence, on estime capable de se soustraire, au moins en des occasions spéciales *, au déterminisme des motiFs. Les choses s'embrouillent, d'autant que les systèmes intuitivistes, portant dans l'absolu l'association commune des idées de responsabilité et de liberté, se croient tenus d'asseoir la morale sur la preuve fuyante du libre-arbitre.

La philosophie de Kant, qui est un pont jeté entre les opinions contraires, renonce à obtenir directement la preuve de la liberté ; elle se borne à la postuler, elle accepte la liberté « crue pratiquement » pour un fondement suffisant, mais nécessaire, de la moralité. C'est une manière de se dé-

i . Je mentionne, à ce sujet, la polémique soulevée par le Mémoire de M. Boussinesq, sur la conciliation de la liberté morale avec le déterminisme, présenté à TAcad. des Se, le 19 fév. 1877. — Rapport de M. Paul Janet sur ce Mémoire, in Académie des Se, tnor. et polit., tom. CIX de la coll., liv. mai- juin 1878. — Article de M. J. Bertrand, in Joum, des Sav, de sept. 1878. — Réponse de M. Boussinesq à M. Bertrand, in Rev, philos, de janv. 1879. C'est tout un dossier !

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livrer de la question. M. Alfred Fouillée, qui a enlrepris sérieusement de concilier la liberté avec le déterminisme, s'est achoppé à son tour à cette difficulté« qu'une volonté qui se réglerait elle-même et demeurerait supérieure & ce qui la met en jeu, échapperait à toute qualification morale ^ En effet ces termes de responsabilité, de liberté, de moralité n'ont de sens que dans noire monde relatif. La conciliation proposée est « une chose qui se fera dimanche et qui ne sera peut-être, pas faite lundi », comme dit M*"® de Sévigné du mariage extraordinaire de M. de Lauzun avec la grande Mademoiselle.

Profitons de la franchise que Kantnous a octroyée. Laissons les métaphysiciens traiter de la volonté en tant que pouvoir et substance, pour Tétudier, avec le drame, en son mécanisme. Car le drame est déterministe, nécessilaire, sans le savoir •. Sa matière, ce sont les effets actuels produits sur le caractère humain par let causes variées et mêlées de rhérédilé, de réducation, du milieu. Il étudie Faction de ces causes et le mécanisme de ces elTets.

i. La Liberté et le déterminisme (1872) liv. III, ch. vi, 3.

2. Que la volonté ait le pouvoir, en certains cas, de commencer véritablement une série dans la chaîne des causes et des effets, les non déterministes peuvent bien réserver ce genre d'action théoriquement; mais il n'est pas possible au dramaturge de le montrer ]prati(|uement.

Les héros d'Homère font assez preuve de résistance et d'énergie. Ils luttent librement avec le destin. Mais ils ne sont pas maîtres de Toccasion, et il arrive que quelque dieu souffle dans leur âme une passion funeste ou fait naître les circonstances qui leur fournissent leurs motifs d'agir. Ainsi la destinée de l'homme comporte des éléments qui ne dépendent pas de lui, et le Destin semble la figure de ces éléments inconnus r mystérieux^ qui la dirigent. Cette figure tient la même place dans les saintes légendes du moyen âge. Une prédiction est faite et s'accomplit par une rencontre bizarre de circonstances ^. Il est de toute croyance religieuse que rien n'arrive sans la volonté de Dieu, qu'on suppose intervenir arbitrairement. Cette intervention divine est discrète dans la chanson de geste : saint Gabriel assiste Charlemagne ; dans la garde de Durandal, il y a une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile. Les barons s'exaltent par la prière ; Thomme qui prie pense obtenir le secours de Dieu, tandis qu'il se secourt soi-même en se donnant un mobile puissant, la confiance.

Les tragiques grecs ne sont point fatalistes, ils ne croient pas que les événements se produisent en dépit des causes naturelles ; ils se servent plutôt des dieux pour expliquer une suite d'évènemeuts dont le

1. Lire la légejide de saint Julien THospitalicr, par M. Flaubert, dans Trois CQfifeSf

lien échappe, et Taclion arbitraire dès dieux est comme l'anneau qui manque à la chaîne. Leur tendance bien marquée est d'accorder Faction divine avec Tordre naturel des choses, et les caprices des divinités ^vec les mobiles habituels de la volonté humaine. Dans Médée, le chœur invoque Vénus en ces termes : c puissante déesse! que jamais ton arc doré ne lance contre moi ces traits inévitables trempés dans le poison du désir ! > Saint-Marc Girardin dit très bien de cette Médée, que ses crimes lui appartiennent, et que ce qui Ty pousse, « c'est sa passion, autre iatalité qu'Euripide préfère à celle du vieux théâtre, parce qu'il en est plus le maitre, parce que cette fatalité n'est pas, comme l'autre, une énigme que le ciel propose à la terre *. >

Sophocle, Euripide sont riches d'observations sur la volonté. « Un sage, rappelle le chœur d'Anftgfone, a dit une parole mémorable : c'est que le mal se présente sous la forme du bien à celui qu'un dieu précipite à sa perte. » Euripide dit par la bouche d'Hécube : « Chose étrange ! une mauvaise terre, si les dieux lui envoient une température favorable, produit de beaux épis; et uns bonne terre, privée des avantages nécessaires, ne donne qu'une mauvaise récolte; mais, parmi les hommes," le méchant

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