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une sensation pénible, mais elle est de dégoûl, et notre premier mouvement est d'en détourner les yeux ; de même le sang gluant sur la peau nous est si désagréable que nos mains cherchent à se nettoyer de cette souillure. Ce n'est jusque-là qu'une émotion de notre sensibilité, et il faut, pour qu'elle devienne pitié, qu'elle traverse un milieu supérieur de réflexions et de sentiments *.
11 est rare que la pitié, dont l'expression est si franche dans les poètes grecs, ne soit pas accompagnée d'une réflexion personnelle qui la rend peutêtre plus éloquente. Sophocle fait dire à Thésée, accueillant l'infortuné Œdipe, ces beaux vers : « Je n'ignore pas que, comme toi, j'ai été élevé sur la terre étrangère, que j'y ai subi, plus que personne,
!• Un exemple plus intéressant est celui du mouvement spontané d'étendre les bras, qu'on exécute pour soutenir une personne qui tombe. — La vue d'un corps qui tombe provoque le sentiment pénible de la perte d'appui, qui doit s'accuser, en beaucoup de cas, par un mouvement des bras et des mains, qu'une représentatioii idéale immédiate vient transformer en une action secourable. — Il arrive que, étant debout sur le bord d'une rivière, la fuite de Teau cause un vertige subit, auquel on échappe en serejelant machinalement en arrière, en sens contraire du courant. ~ J'ai connu un vieillard qui élevait les bras en l'air et s'éloignait en iiâte, quand il voyait tomber un enfant. — Un chien se met en arrêt ou se sauve, si le chasseur fait une chute. — H y aurait là inalière à une discussion intéressante. En tous' les cas, le premier temps de l'action est marqué par des gestes, par des cris, par des contractions musculaires diversement localisées, qui sont des effets purement réflexes.
18 LA MORALE DAlfS LE DtlAMB
des épreuves où ma vie même étêiil en jeu. Aussi je ne refuserai jamais de travailler an salut d'un étran^ ger malheureux comme je te vois aujourd'hui. Je sais que 7e suis homme, et que le jour do demain ne m'est pas plus assuré qu'à toi '. >
L'habileté du suppliant est d'évoquer dans Vesprit d'antrui l'image d'une infortune pareille à la sienne. Priam, venant racheter le cadavre d'Hector, oemmence par émouvoir )e barbare vainqueur en lui parlant de Pelée : « Divin Achille, souviens-toi de ton pèrç qui est de mon âge el qui touche au seuil de la vieillesse. En ce moment peut-être ses voisins lui font la guerre, et il n'a personne pour lé recourir dans un si pressant danger. Mais, comme il sait que tu vis encore, il se réjouit au fond de son àme^ et tous les jours il espère le voir revenir d'Ilion. Moi, pauvre infortuné, j'avais aussi des fils vaillants... Eh bien ! le cruel Mars me les à presque tou» ravis. Un seul me restait... c'est pour racheter son cadavre que je t'apporte ces riches présents. Achille, ci'ains et respecte les dieux, prends pitié de mon sort en songeant à ion vieux père» ei pense que j'ai fait ce qu'aucun mortel n'a fait sur celte terre : j*ai porté à mes lèvres la main du meurtrier de mon filg !,.. ^ »
1. Je suis, pour Sùptkfelê et Sutipiétêt la tradaetion de M. Petsormeaux ; pour Eaehyke^ eeUe de If. Pierroii. "•l. Ce morceau est emprunté à la trad. de M. Barett*.
Et encore dans Sophocle : < Sauve-moî, dît Philoctète à Néoptolème, aie pitié de moi, en considérant à combien de hasards et de vicissilodes sont exposés les mortels, dans la prospérité comme dans l'adversité. Quand on est hors du malheur, il faut se représenter et craindre les revers. > Celte belle rfiétorique vient d^une connaissance profonde du cœur humain. J'aime ces poètes grecs qui ne raffinent pas, qui restent dans la vérité de l'observation ; ils suffiraient à faire ta preuve.
La sympathie est en somme une émotion assez complexe. Quand elle est capable de nous porter au sacrifice, quand elle se montre vive et ardente comme en quelques belfes âmes, c'est qu'il y entre, si je ne nje trompe, une effluve de ce sentiment puissant, qui est l'amour, et qui colore la réflexion égoïste sur nous-mêmes d*un chaud reflet de passion. Par une extension de sens bien remarquable, l'Idée sociale la plus large qu*on ait conçue a été nommée « fraternité. »
On aperçoit tout de suite combien une telle idée, large et compréhensive, est distante de la pure impulsion, accidentelle et bornée à des cas particuliers. Notre conduite envers nos semblables est déterminée en certains cas par une impulsion sympathique qui a été transformée en un devoir pour d'autres motifs. L'hospitalité antique était un devoir
de ce genre. Lorsque Télémaque vient à Sparte avec le fils de Nestor, dans Tespoir d'apprendre de Menélas quelques nouvelles de son père, l'intendant du palais hésite à recevoir les jeunes gens.^c Renvoyer des hôtes, s'écrie Ménélas. Oublies-lu que c'est en mangeant le pain des hommes hospitaliers que nous sommes venus jusqu'ici ? » Mènélas est bon et le retour qu'il fait sur lui-même provoque sa bienveillance pour ces étrangers qu'il ne connaît pas encore. Dans le fait^ Thospitalité était devenue une règle de l'âge b'èroïque ; elle était commandée par la religion et les mœurs ; Ulysse s'asseoit sur la cendre du foyer d'Alcinoùs, afin de le forcer à l'accueillir. De même nos pratiques de bienfaisance ne soat pas toujours accompagnées de véritable pitié. L'or sans la pitié n'est que l'aumône, arrachée à l'indifférence de plusieurs par un commandement extérieur. Il arrive qu'on donne à manger au pauvre qui a faim, pour goûter sans mélange le plaisir d'un bon repas. Il y a bien des degrés dans la pitié, parce qu'il s'y mêle l'amour et Tégoïsme.
Aristote observait que nous avons plutôt pitié de ceux que nous connaissons, de ceux qui nous ressemblent par l'âge, le caractère, les habitudes, le rang, la naissance, parce qu'ils nous montrent mieux que leur malheur pourrait aussi nous frapper. « Tout ce que nous craignons pour nous-mêmes
excite notre pilié, .quand les autres en sont victimes. » Les malheurs passés, qui nous laissent à l'ordinaire assez indifférents, nous touchent au théâtre, parce que le poète ies place près de nous, comme sur le point d'arriver ^ En effet, l'habitude de la vie commune, des périls courus ensemble» fortifie la sympathie ; elle est un fait de société. La race, la couleur, la nation, la religion, la caste ont été la source d'opinions, de sentiments qui ont modifié singulièrement la conduite des hommes entre eux. Un trait qui fait un groupe d'hommes très dissemblable d*un autre en rend les individus moins secourables, à plus forte raison un pareil trait empêche toute idée générale d'humanité de surgir et de s'imposer.
Et là-dessus, notons en courant la puissante influence de la discussion sur le progrès des mœurs. Il n'est pas douteux que la liberté de penser a contribué à étendre les devoirs mutuels et à briser les préjugés qui les limitaient ; mais la discussion ne s'est emparée que par degrés des divers ordres de faits qui composent Tensemble de chaque société. Le théâtre antique, par exemple, acceptait Tesclavage, qui résultait alors d'un ensemble de circonstances qu'on n'avait pas le moyen de gouverner: Ménandre, Plaute etTérence même n'ont voulu peindre que le