‹ La morale dans le drame, l'épopée et le romanChapitre 15 sur 52 · S6 L-\ MORALE DANS LE DRAME · texte numérisé non relu

S6 L-\ MORALE DANS LE DRAME

« Le puissant Etzel se mit aussi à supplier. Tous deux se jetèrent aux pieds du guerrier. On vit le noble margrave l'àme profondément troublée. Ce très loyal héros parla lamentablement : — Malheur à moi, abandonné de Dieu, d'avoir vécu jusqu'à ce jour ! II faut que je renonce à mon honneur, à ma loyauté et aux vertus que Dieu m'a commandées. Hélas î Dieu du ciel, pourquoi la mort ne peut-elle m'enlever ? — Quel que soit le parti que je repousse ou que j'embrasse, j'aurai mal et très méchamment agi. Et si j'abandonne à la fois la reine et ses frères, tout le monde me le reprochera. Oh I que celui qui m'a donné la vie m'éclaire en ce moment * ! »

Ces exemples me donnent occasion de parler de la discipline militaire. L'obéissance passive est imposée à l'officier et au soldat sous la condition des lois générales de la société ; dès qu'un ordre viole ces lois, l'obéissance n'est plus exigée. La seule difficulté est de constater cette violation. Il n'y a pas doute ensuite pour la conscience. Lorsque les hommes de Pappenheim sont avertis par une lettre de l'empereur de refuser obéissance à leur général, ils viennent droit à lui, et l'interrogent : « Nous voulons que tu nous dises toi-même ce que tu projettes, car tu as toujours été vrai avec nous, nous avons la plus grande confiance en toi ; il ne faut pas qu'une bouche étrangère se glisse entre nous, entre le bon général et ses bonnes troupes... — Acte III, se. xv. » Ils se détacheront de lui sans hésiter, s'il est vraiment traître à l'empereur.

Mais passons ces limites, et transportons-nous au milieu d'une société troublée, dans la Rome des guerres

* Le poème des Nibelungen, il ne faut pas l'oublier, a été rédigé des dernières années du xn* siècle aux premières années du xm*. Mais les vieilles Sagas en ont founii les sujets.

civiles, dans T Angleterre de Guillaume d'Orange, dans la France révolutionnaire. La règle de conduite y sera souvent extrêmement difficile. L'individu pourra se trouver placé entre deux devoirs contradictoires, l'un d'autorité, et l'autre de sentiment ; il s'interrogera, il doutera entre le respect du citoyen et la révolte de l'homme intérieur. Ce sont alors des conflits d'un troisième genre, et cette fois de véritables conflits moraux, en ce qu'il y faut prendre parti quoique la volonté manque de certitude.

Supposons un chrétien du second siècle, qui était décurion dans sa commune. Sa charge, dont il ne pouvait se démettre, l'obligeait à des actes reUgieux que sa nouvelle croyance lui interdisait ; un conflit grave s'élevait entre son devoir de citoyen et son devoir de croyant. On sait que le chrétien, en pareil cas, n'hésitait guère à déserter ses fonctions, son municipe, et à tout sacrifier à l'intérêt de sa foi ; ce fut même une des causes de la décadence des municipalités. Pendant la Révolution française, le prêtre mis en demeure d'accepter la constitution civile du clergé se trouvait dans une position très délicate, selon l'idée qu'il se faisait du pouvoir de l'Etat et de celui de l'Eghse. La séparation des pouvoirs, la prévalence du contrat, l'indépendance des charges publiques, tous les progrès enfin qui dégagent et font plus mobile, plus libre l'action individuelle, épargnent aux hommes beaucoup de ces luttes intérieures.

Si Lucain eût ressenti l'émotion poignante de son sujet, il eût déroulé dans sa Pharsale le conflit tragique des guerres civiles. De la lutte entre César et Pompée, de cette grande révolution qui allait élargir la cité romaine, il n'a rien deviné, et il n'a pas su ce qu'il Arréat. — La Morale. i

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en pouvait connaître. Son Gaton, interroge par Brutus, déclare se ranger du parti de Pompée, pour mieux servir la liberté. ^ Qu'il triomphe donc, dit-il, m'ayant pour soldat, afin qu'il ne croie point avoir vaincu à son profit * ». Mais ce mot reste vide. Le poète n'a prêté à Gaton ni le raisonnement du patricien, ni le raisonnement du stoïcien, et il n'a compris de ce conflit ni la valeur historique ni la valeur morale. Ges vers seulement prendraient un sens plus profond dans la bouche de Gaton, si on dépassait la pensée de Lucain, comme on a fait pour le célèbre horno sum de Térence : « Je l'avoue, Brutus, la guerre civile est le plus grand des maux. Mais où le destin m'entraîne, ma vertu marche sans crainte. Ge sera la faute des dieux, si moi-même ils me font coupable ^. »

G'est dire que Gaton, et tout honnête homme qui prend parti dans ces époques troublées, suit l'inspiration de sa conscience. La faute, s'il se trompe, n'en est pas à lui : il faut qu'il agisse, sans être jamais certain de bien faire, et sa prévision ne saurait s'étendre aux conséquences lointaines de son acte.

Toute grande révolution oppose l'une à l'autre, pourrait-on dire, deux démonstrations, deux fins. G'est chose grave, pour Gésar, de porter la guerre dans Rome, et pour Gaton, de s'attacher à Pompée. Il sera plus grave encore pour Brutus de frapper un jour Gésar.

Plutarque raconte le meurtre de Gésar sans accuser ni louer Brutus. Shakspeare ne se prononce pas davantage sur la qualité de l'acte ; mais son Brutus se pose

• Ideo me milite vincat,

Ne sibi se \icissc putet. — Lib, sect

' Suiiinium, Brute, nefus civilia hella fatcmur. Scd quo fiita trahuiit, virtus sccura scquetur ; Crimen erit Supciis ci me Iccissc noccntcni. — Lib, sec

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cette question, difficile à résoudre en Tespùce, h savoir s'il lui est permis de tuer le tyran dans Tœuf, et s'il est juste de changer l'ordre établi, sous Faction d'un sentiment personnel. Il répond à Gassius, qui le pressent avec habileté : « Gassius, ne vous abusez pas : si mes regards sont voilés, c'est simplement qu'ils sont tournés sur le trouble intérieur de mon âme. Je suis assailli depuis ces derniers temps par des sentiments qui se font quelque peu la guerre, par des pensées qui me sont entièrement personnelles. — Acte I, se. ii. * ». Bientôt il précise l'objet de ces pensées, qui est d'affranchir Rome en tuant Gésar : « Gela doit se faire par sa mort : pour ma part, je ne me connais aucune raison personnelle de le frapper, si ce n'est l'intérêt général... Oh ! que ne pouvons-nous atteindre l'âme de Gésar, sans frapper ses membres ! Mais hélas 1 pour arriver à ce résultat, il faut que Gésar saigne ! — Acte II, se. i. > Sa décision lui coûte d'autant plus qu'il doit frapper de sa main et assumer presque seul la responsabilité d'un crime. Le respect de la vie d'autrui semble être, en effet, une loi supérieure de la conscience, à laquelle il faille obéir dans tous les cas. Et c'est pourtant la vie humaine qui est l'enjeu de la plupart des conflits tragiques !

Shakspeare, selon Montégut, comparant le grand César à l'étoile du Nord immobile dans le ciel et faisant de cet homme le ministre de la destinée, se serait associé à la pensée de Dante, qui jetait Brutus et Gassius dans le neuvième cercle de l'enfer, avec Judas, pour avoir attenté, celui-ci à l'ordre spirituel, et ceux-là à l'ordre temporel. Il aurait écrit la tragédie de l'erreur

Traduction E. Rlontégiit.

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