CO L.V MORALE DANS LE DRAME
et du châtiment du noble Brutus. Si la tristesse de Brutus trahit un doute, ou môme un regret, elle s'explique d'ailleurs par le déchirement de son amitié pour César et par l'inquiétude du succès. Shakspeare s'est gardé de qualifier l'acte, et il n'avait pas besoin de le faire. Brutus est une droite nature, il a agi d'après les idées morales particulières à sa classe et à son temps ; le poète n'avait pas à le juger. C'est la tâche de l'histoire d'apprécier les fins et les résultats.
Le Polyeucte de Corneille n'a pas soupçon d'un conflit moral. Ce gendre du gouverneur Félix ne s'inquiète point de ce que sa qualité de citoyen lui impose ; il profane le temple, il brise les autels et les statues des dieux ; cet exalté ne conserve nulle attache avec la vie. Corneille, si étroitement respectueux de l'autorité, a ici glorifié la révolte sans éprouver aucun scrupule. Il parle en chrétien de ce paganisme vaincu depuis longtemps; l'idée chrétienne est triomphante déjà dans sa tragédie. La lutte morale n'en fait pas l'intérêt, elle y est terminée, et la grâce mystérieuse s'ajoute aux raisons humaines pour étendre les victoires de la foi. Mais on devine ce que ces victoires ont coûté. « Toute une histoire de l'établissement du christianisme est dans ce drame, nous dit Faguet ^ Par Polyeucte tout seul on peut apprendre que, pour s'établir, le christianisme a dû briser aux cœurs de ses disciples l'intérêt personnel, cela va de soi, et aussi les plus légitimes aflections humaines, et l'idée de patrie, et la raison même. Il n'y a peut-être pas de drame qui ouvre tout autour de lui de plus profondes perspectives, et qui pénètre plus loin dans l'âme humaine. >
• Les grands maîtres du XYII" siècle. Taris. Nouvelle Bibl. lill. de Lccène et Oiidin, 4« étiit., 1888.
Disons un mot, en passant, des conflits sanp:lants qui cn^^agcat Vhonneui*, considéré comme un véritable devoir envers soi-même. Il n'est, eu somme, qu'une nouvelle forme du sentiment de la conservation, étendu aux intérêts moraux de l'individu. A cette forme réi)ond la pratique du duel. Depuis le fameux édit de Richelieu, les législateurs l'ont vainement interdit. Nul ne balance d'aller sur le terrain et de transgresser la loi, dans les affaires délicates où il juge qu'elle ne suffit pas à le défendre. Si beaucoup de duels ne sont souvent, comme l'écrivait Caro \ que des duels de parade ou de profit, d'autres pourtant sont très sérieux. Il est des querelles privées, notamment celles où le nom d'une femme a été mêlé, pour lesquelles la loi ne saurait offrir une solution satisfaisante. Elles coûteraient parfois plus de sang, si le combat singulier ne les réglait pas; mais, par une fiction acceptée de part et d'autre, on attribue à un coup d'épée la vertu de purger l'honneur. Gomme dit le comte dans le Cidde Guillemde Castro, lorsqu'on raccommode ce vêtement, l'honneur, ce doit être du même drap :
Que el remiendo en el honor Ha de ser del mismo pano.
Cette maxime prenait en Espagne un sens terrible. Saigne-la! disait le drame espagnol ^ au mari de la femme coupable ou soupçonnée. Le don Garcia de Franscisco. de Rojas ^, le don Guttiere et le don Lope de Calderon, ne sont pas des jaloux, des Othello que la fumée
* Lapeur^ ses manifestations j ses lois, in Bévue bleue, 23 oct. i886.
* Le médecin de son honneur, de Calderon .
* Don Garcia del Costanar, in Chefs-d'oeuvre du théâtre espagnol, traduits par Habeneck.
de la passion aveugle; ils raisonnent leur cas avec une émotion grave et contenue ; ils tuent la femme, la sachant même innocente, et simplement pour prévenir le déshonneur. Que l'amour fortifie la pitié, que la jalousie ou la honte de l'opinion aiguillonnent l'honneur (don Lope se venge secrètement afin que la vengeance ne dise pas ce que l'injure n'a pas dit *), l'honneur, aussi bien que la pitié, représente un devoir, et c'est l'honneur qui est toujours obéi. Le mari espagnol ne tue point pour la religion du foyer, ni à défaut de la loi; tous ses motifs se résument en un sentiment excessif de dignité personnelle. Ces mœurs ne peuvent être les nôtres, et le tue-la ! impitoyable de Dumas fils a sonné chez nous comme un paradoxe.
Dumas, conseillant au mari de tuer la femme adultère ^ engage un conflit entre le respect de la loi qui interdit de tuer, et le respect de la famille qui le commande peut-être. Sa thèse, je l'ai déjà dit, était une machine de guerre, et le divorce accepté par notre Gode pourra dispenser quelquefois de recourir à cette médecine violente, sans guérir jamais la plaie ouverte par l'adultère. Sa démonstration, du reste, quoiqu'il l'appuie de la Bible, et philosophe amplement sur la création du monde, n'est pas valable pour la conscience moderne. L'auteur même ne s'y tient que dans ses préfaces et ses brochures; pour la réaliser au théâtre ou dans le roman, il fait agir ses féroces justiciers sous l'influence de passions qui les excusent, et il n'oserait pas les montrer tuant froidement, par raison démons-
• A outrage secret, secrète vengeance. Dans ce drame, Calderon critique le point d'honneur trop susceptible : u lois insensées du monde!... que la conduite d'autrui me soit imputée pour le mal et non pour le bien !... Qui donc a mis l'honneur dans un irasc si fragile?... — Journée iii« se. yi. »
» L'homme- femme.
trative. Dans la Femme de Claude, le mari lue la t voleuse », et ainsi le drame ne conclut pas pour la thèse. Clemenceau, enfonçant un couteau à papier sous le sein dlza endormie, n'est pas non plus de sang-froid. La condition du théâtre corrige toujours l'excès de la théorie.
Je passe maintenant au remarquable conflit posé par Victor Hugo dans son roman épique de Quatre-vingttreize. Le poète a mis ici toute sa philosophie morale, et sa solution mérite d'être discutée.
Le chef de la Vendée, le marquis de Lantenac, assiégé dans la Tourgue, a réussi à se dérober. La Tourgue brûle : trois petits enfants volés au régiment républicain par rimânus, l'àme damnée du marquis, se trouvent enfermés dans la bibliothèque du château, qu'emplit déjà la lueur de l'incendie. La Flécharde, la mère, à la recherche de ses petits, les aperçoit dans ce brasier et pousse un cri surhumain. Lantenac fuyait ; il entend ce cri qui lui remue les entrailles. Il a dans sa poche la clef de la porte, que les soldats n'ont pu briser. Il revient sur ses pas, rentre dans la Tourgue en flammes, décroche une longue échelle qu'il tire hors de la fenêtre de la salle, et, tranquille, il passe aux hommes haletants les frais bambins. Puis il descend lui-même. A peine son pied a touché le dernier échelon, qu'une main s'abat sur son épaule; Cimourdain, le commissaire du Comité, l'arrête : le marquis passera en conseil de guerre et sera guillotiné demain. Gauvain en décide autrement ; lui, le chef de l'armée républicaine, il soustrait à la mort ce Lantenac, qui, du reste, est son parent ; il se rend dans le cachot où Lantenac est enfermé, il le revêt de son manteau et le fait sortir à la faveur de ce déguisement. Au matin, les soldats trouvent leur général à
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ce t[ii'*l >^^* **''•» devoir d'humanité, tous ses devoirs
nofîitiC*- v^^i rtnih<Moih'e Teu dégage. Où prend-elle un
j, ïwf TA^sL répond encore le poète, qu'elle
iiuulis quo lu loi est Tœuvre des hommes ;
i*i plus haul que lo raisomiement ; Gau-
iconliauoo des^ hommes pour juslilier « la
confiance de Dieu >. Cette coiifianco de Dieu, cet absolu humain, sont le droit pour lui. « Salaire et droit, nous dit-il, au fond c'est le même mot. L'homme ne vit pas pour n'être point payé. Dieu, en donnant la vie, contracte une dette ; le droit, c'est le salaire inné ; le salaire, c'est le droit acquis. »
Cette phraséologie mystique obscurcit étrangement la question. Un abîme est creusé entre le droit et la loi. Il nous faut admettre deux devoirs inconciliables : la conscience, c'est l'insurrection contre la loi; la société, c'est la loi limitant le droit. Nous sommes ramenés, par le chemin de cet idéalisme, dans l'enfer moral des pessimistes. La vie apparaît un conflit désespéré.
Réduisons la question à ses termes simples. Nous avons en présence deux partis, la Révolution et la Vendée royahste, c'est-à-dire deux opinions plus ou moins bien raisonnées. Gauvain et Lantenac n'attachent pas le devoir à la même fin. Chacun de ces hommes, conformément à sa nature personnelle, a bâti des éléments sociaux actuels une démonstration contraire. L'un arme la Vendée; et l'autre, quoique petit-neveu du marquis, porte les enseignes de la Révolution. Voici que Lantenac, ému dans ses viscères, risque sa cause avec sa personne pour sauver trois petits enfants. Cette action un peu folle trouble Gauvain, et le pousse à faire son coup de tête. Il en a été illuminé ; il a conçu un devoir de pitié, de bonté, supérieur à ses devoirs positifs. Il les écarte, ce n'est pas qu'il les méprise ; luimême, devant le conseil de guerre, il se reconnaît t'oupable pour les avoir violés, et déclare franchemeiiL a voir mérité la mort. Que le poète eût laissé à Gauv;iîu la responsabilité de son raisonnement et de son achs la situation resterait nette. Le sergent Radoub, homuif" de
passion, absout son général ; le capitaine Guéchamp, homme de discipline, le condamne ; Gimourdain, qui est la loi vivante, vote la mort. Gauvain a subordonné à son jugement individuel le jugement de la loi, il a sacrifié la règle à un sentiment, un devoir précis à un devoir vague ; il n'a pas vu que, en croyant servir le règne de l'humanité, il compromettait la Révolution qui en est l'instrument, et qu'il tuait son idéal dans le germe. Une chose l'a empêché d'en voir une autre. Il a raisonné faux ; il est coupable aux yeux du plus grand nombre. Il pourrait être épargné, non justifié.
Ceci est clair. Par malheur Hugo raisonne comme Gauvain. Gimourdain, en se donnant la mort, compromet l'autorité, la légitimité de la loi. Le poète, écrit Renouvier*, a délaissé les idées éthiques rationnelles des anciens pour se ranger à la morale sentimentale (mais active au moins) issue du christianisme, et il a non seulement plaidé en passant la supériorité du sentiment sur la raison, mais dirigé systématiquement son œuvre à cette conclusion. Lantenac, ce féroce héros de la guerre civile, devient « vénérable » pour un geste de pitié ; Gauvain et le poète l'absolvent de tout le reste.
Un pourceau secouru pèse un monde opprimé.
Le plus grave est qu'il ne se borne pas à exalter l'inspiration du cœur, à confondre ce qui est de la sympathie et ce qui est de la justice ; il attribue encore au sentiment la puissance de fonder un devoir absolu supérieur ; il élève le droit, défini absolument, contre la loi, et il suscite un conflit auquel il donne la solution qu'on vient de voir.
* La Critique philosophique y 26 mars 1874.
LES CONFUTS MORAUX 67
Je ne veux pas dire qu'il ne s'élève jamais de conflits entre le droit et la loi ; il les faudrait seulement interpréter d'une autre manière. Quel que soit le régime mental d'une nation, le sens profond de ces mots reste le même. Si sa croyance religieuse gouvernait l'homme de la cité antique, c'était lui qui avait fait cette croyance ; il défendait l'ordre social que sa raison comprenait, et son sentiment était toujours complice de sa raison. Cependant le cours de la vie emporte les hommes et les choses ; il surgit de nouveaux besoins, de nouveaux désirs, de nouvelles croyances ; on ne raisonne plus alors sur les mêmes données, on ne sent plus de la même façon, et les codes changent avec les hommes qui les écrivent.
Us ne sont que le droit légal ! dit-on. Si l'on tient à faire cette distinction, j'appellerais t faits de droit » les faits acquis et fixés par des expériences antérieures : ils entreraient ensuite comme éléments essentiels dans les raisonnements qui fondent la loi positive. Dès lors, le conflit moral n'est plus la lutte mystérieuse d'un ordre divin contre l'ordre humain ; il signifie simplement que la transformation nécessaire des sociétés ne s'accomplit point sans des ruines et des résistances. Certains faits,, qui étaient des droits, ont disparu dans la suite rapide de Thistoire ; mais leurs possesseurs les ont défendus avec opiniâtreté. Telles les révolutions qui introduisirent l'élément démocratique dans le gouvernement des cités anciennes menaçaient [des prérogatives que l'aristocratie entendait conserver. Le Coriolan de Shakspeare est un modèle de l'orgueil patricien méprisant les institutions nouvelles qui portent atteinte à ses privilèges, détestant l'arrogance des tribuns et repoussant les exigences de la classe inférieure. Dans ces