‹ La morale dans le drame, l'épopée et le romanChapitre 18 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Condition organique. — Premier élément du remords : déception, regret d'un faux calcul (un voleur du Miracle de Saint Nicolas; Clytemnestre, Ganelon, lago, Narcisse, Cléopâtre de Rodogune). — Deuxième élément du remords ; trouble organique, désordre mental (Oreste, Macbeth^ Richard III y Doîia Lambra dans Mudarra le Bâtard x!e Lope de Vega^ Boris Godounof de Pouchkine ; une scène de Faust), — Elément supérieur et essentiel du remords : sentiment pénible d'un désaccord avec soi-même. — Aucun exemple de suicide par le remords abstrait {Phèdre d'Euripide, de Sénèque, de Garnier, de Racine; le Judas du grand Mystère breton), — Remords, aggravé {Othello et Orosmane) ; remords atténué (la Princesse de Clèves), — Efficacité de la peine à purger notre remords (VHeaatontimorumenos de ïérence; VAkim de Tourguéneff). — Degrés de la conscience et du remords ; l'histoire de Cain (le Gain de la Genèse, celui du Drame Anglo-normand du XIII* siècle, celui de Byron).

A mesure que les sociétés progressent, la personne devient plus indépendante. A la vérité, les lois qui régissent nos sociétés modernes sont extrêmement nombreuses ; mais il ne faudrait pas conclure de là à une moins grande liberté des individus. C'est au contraire que les relations de la vie sont devenues plus libres et infiniment diverses. Dans le théâtre antique, il est question à chaque instant d'oracles et de sentences divines, de prescriptions minutieuses, de contraintes légales qui tiennent l'homme en dcà limites étroites et

sévèrement tracées. Dans le théâtre moderne, les personnages se meuvent à leur guise; la loi est située, en quelque sorte, plus loin d'eux; ils ne sont justiciables que de Topinion du monde, et surtout d'eux-mêmes.

Entrons donc dans les consciences, et regardons maintenant l'évolution morale sous cet aspect singulier du drame intérieur, qui en est la condition, on pourrait dire fatale et organique.

Une première forme du remords (je passe aussitôt à l'analyse du phénomène) est la déception de l'individu, lorsque, ayant préparé son forfait, et châtié à la fin par l'événement, il s'aperçoit qu'il a fait un mauvais raisonnement, un faux calcul. Les dégénérés de nos asiles qui sont atteints de la manie du vol en restent là; ils n'éprouvent pas le regret d'avoir fait tort à autrui, ils ne montrent que l'ennui de s'être fait arrêter; le vol n'est pas leur souci, mais le gendarme. Cette déception n'est donc pas encore, sans doute, le remords moral; elle est un des éléments qui y vont entrer.

Je trouve, dans le Miracle de Saint Nicolas^, un voleur très sage, qui préfère restituer qu'être pendu :

Est meliùs hœc nobis reddere, Quam sic vitam pendendo perdere.

C'est l'aspect comique d'un état de conscience représenté tragiquement par les Clytemnestre et les lago.

La Clytemnestre d'Eschyle, voyant Egysthe frappé à mort, dit brièvement : c Nous avons tué par la ruse, nous périssons par la ruse. > Son Ombre n'est occupée que de poursuivre son fils; elle éveille les chiennes qui se sont endormies et ronflent affreusement sur le

' De Coussemakcr, Drames liturgiques du moyen dge.UcnneSj 186C.

théâtre. Ganelon n'a pas regret du trépas des douze pairs, et il ne songe qu'à se garantir *. lago a sottement négligé un point et manqué son but. Blessé par le More, il se plaît encore à le railler : ainsi font les sauvages livrés au supplice par leurs vainqueurs.

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