S . LA MORALE DANS LE DRAME
La tragédie nationale fut tentée à Rome, puis abandonnée. La « gravité romaine » n'eût pas souffert d'être exposée aux regards de la foule. Sénèque, en revanche, nous a laissé une tragédie philosophique. 11 y pose des êtres de raison, qui ne sont pas assez des êtres de sentiment. Son théâtre est un défi jeté aux Claude et aux Néron. Il est une leçon stoïcienne, non dépourvue de toute beauté. Mais scéniquement il est absurde, et il ne prouverait certes pas en faveur des pièces morales d'intention.
Chez les peuples qui subordonnent l'art à la religion ou à la philosophie morale, la littérature est monotone, le drame ne se produit pas, ou il ne se dégage pas de la forme liturgique (ainsi les téaziés persans), ou il reste inférieur. Il est d'autres causes, sans doute, à l'infériorité littéraire d'un peuple : le génie sémitique, on l'a remarqué, a été infécond partout dans le domaine du drame. Il est vrai, du moins, que la Chine a donné un pauvre théâtre, y cherchant l'utilité morale «, et que la Perse nouvelle, une fois saisie par la conquête musulmane, n'a pas su^ de ses traditions héroïques dont le grand poète Firdousi composa une si large épopée % tirer une littérature dramatique.
Le génie hindou, excessif, énorme, paraît d'abord échapper à toute règle. Il n'en est rien. La pensée de l'Inde, quoique toujours panthéiste, aboutit à deux directions différentes, à une glorieuse vision de Dieu dans la philosophie et lareligion védantique,àunsombre désen-
* La poétique chinoise, dit Bazin, veut que toute œuvre de théâtre ait un but ou un sens moral. Bazin. Théâtre chinois, 1838. — Ce M^âfre comprend quatre pièces, une comédie et trois drames, composés sous la dynastie des Yeouen, troisième période du théâtre chinois.
Le livre des Ilois, in Collection orientale.
chantement, aune pitié immense dans le boudhisme. La religion brahmanique avait rêvé < de faire du troupeau des hommes une société de saints ». Son idéal s'incarna dans les grandes figures des épopées, dans les héros du Mahabharata et du Ramayana : compositions vastes, pour nous démesurées, dans lesquelles la pensée religieuse reste mêlée intimement aux créations de Tart. La féerie, la grâce de Tamour, se rencontrent dans les épopées sanscrites. Et quels récits, dans le Mahabharata, de batailles grandioses, c où se heurtent, somptueusement parés, les formidables éléphants de guerre ; » quels merveilleux paysages ; quelle création fantastique, < où les reptiles, les poissons et les gazelles parlent, où la doctrine de la métempsycose prête à chaque être une vie mystérieuse, tragique et passionnée » 1 Quelle poésie incomparable, dans le Ramayana, faite de réel et de fantastique, « confinant presque à la musique par l'infini de ses voix et de ses horizons * » 1
Le théâtre hindou, dans un cadre plus étroit, offre les mêmes qualités, les mêmes défauts, et il est vraiment original. Il a su dépouiller quelquefois le personnage édifiant pour s'élever à la libre fantaisie. Le Héros et la Nymphe [Vikrama et Ourvaçi) est comme un Songe d'une nuit d'été ; la Reconnaissance de Çakountala est une composition d'une élégance parfaite. Cependant tous les poètes hindous n'ont pas eu l'art de Kalidâsa, et la plupart se sont enfermés dans la recherche de la sagesse. Le Chariot de terre cuite, drame d'ailleurs bien vivant, riche d'observations de détail^, QiV Anneau du ministre^ par exemple, revien-
• Voy. Jean Lahor, Histoire de la littérature hindoue, Les grands poèmes religieux et philosophiques. Paris, Charpentier, 1888.
•Attribué au prince Soudraka. — L'Anneau du minitre esl une pièce de la