‹ La morale dans le drame, l'épopée et le romanChapitre 32 sur 52 · LA MOKALE DANS LE DRAME · texte numérisé non relu

LA MOKALE DANS LE DRAME

chez lui souveraine, en ce sens que les motifs actuels qui la mettent en jeu servent sa disposition naturelle, qui est de haïr. C'est sa raison qui veut le mal, c'est pourquoi il demeure maître de soi et procède avec méthode pour circonvenir le More.

Il lui fait voir d'abord Gassio qui entretient Desdemona : « Ha ! je n'aime pas cela. » Le soupçon est éveillé ; il l'irrite, pour qu'il prenne forme, et il décrit la jalousie afin d'y frayer la route : c Oh ! prenez garde, monseigneur, à la jalousie. C'est le monstre aux yeux verts qui produit l'aliment dont il se nourrit. » Othello veut voir ; comme il doute, il veut la preuve, et s'il tient la preuve, oh ! alors « ce sera le retour du Chaos » ! Du reste, le soupçon est assez plausible. Desdemona n'estelle pas de ces rusées vénitiennes qui n'ont pas tant souci de s'abstenir de la chose que de la tenir cachée ? N'a-t-elle pas trompé son père pour épouser secrètement le More ? lago, toutefois, prie ce dernier de ne pas donner à ses paroles une portée plus large que celle du soupçon. Il feint de ne vouloir plus rien dire, et dans le même instant il revient perfidement à la charge : Desdemona est peut-être honteuse de son caprice pour l'amant « couleur de suie », et la patricienne reviendra certainement à des plaisirs plus raffinés... Là-dessus il sort, puis aussitôt rentre et avertit Othello du jeu qu'il va jouer, afin que rien n'en passe inaperçu. Et plus il est fourbe, plus il paraît « l'honnête lago ».

Le venin circule dans les veines du malheureux More. Il devient furieux, il prend à la gorge lago qui simule la peur, il lui demande une preuve. Celui-ci, qui tient le fatal mouchoir, affirme tout à présent; il parle du fait comme d'une chose certaine. Puisque le More à été amené à ce point, il croira sur une présomption,

sans voir le flagrant délit ! Un autre qu'Othello, sans doute, réfléchirait, prendrait son temps; mais il est jaloux avec la même rage qu'il est amoureux; le doute a refoulé « la bonté naturelle de son àme loyale ». Toute la pâte est déjà aigrie. « Qu'un doigt vous Alssc mal, et il communique même aux parties saines le sentiment de la douleur. » Il n'est plus en état de délibérer. C'est après qu'il a étoufl*é Dcsdémona, que ses nerfs se détendent et que sa raison lui revient. (Se. ix, x, xi.)

lago ! Le mal ! Les théologies, pour l'expliquer, ont imaginé une prédestination mystérieuse ou un Satan tentateur. Dans le Ramayana, la marâtre qui fait exiler Rama, pour substituer son propre fils à l'hé filage royal, est sous le coup de la malédiction d'un brafiiiio qu'elle a injurié dans son enfance. « Excitée par la suivante* la maîtresse vit sous les couleurs du bien ce qui rlnit mau* vais ; et son âme troublée par les influences dune malédiction ne sentit pas que l'action était coupable... Cïiargée de sa malédiction, Kékéyi tomba fatalenif^nt sous la domination de Mantharà ; elle prit donc la lR>ssue aux vues criminelles dans ses bras, la serra forlenïent contre son cœur *... >

La théologie hindoue s'était occupée aussi de coudlier la liberté des âmes individuelles avec runivcrsalité absolue de Brahma. Elle comparait l'action de Ijrtihnia à l'égard des choses relatives à celle de la pluie à l'cgard des plantes, qui en favorise la croissance d'une manière générale, tandis que les caractères qui les distinguent dépendent d'une cause spéciale qui est la Sf.'ineace ^ A

' Le Ilamayana^ abrégée par H. Fauche, tome H, VAyodhxjâkâad^^

• P. Rcgnaud, Etudes de philosophie indienne, in Retvtc phiJasophtqae., fév. 1878.

la faveur de cette image, Brahma n'était plus responsable du mal. Mais ce problème dépasse notre savoir. Revenons au drame, pour y considérer cette antique figure de l'homme placé entre son bon et son mauvais génie.

Dans la tragédie de Racine, c'est Néron entre Burrhus et Narcisse. La scène où ce dernier décide son maître à empoisonner Britannicus est un exemple propre à illustrer le mécanisme de la volonté. Paul Janet * signale la parfaite observance, dans cette scène, de la loi de suggestion^ dérivée de la loi d'association^ et par laquelle un sentiment suit un autre sentiment qui a été éveillé dans le dessein de le faire naître. Narcisse, pour mener Néron où il veut, éveille en lui la défiance, la crainte, puis il irrite son amour et sa jalousie, enfin il s'adresse à son orgueil et à son impatience de la domination. Narcisse est llago de Néron, un plus faible sans doute. Néron n'a pas l'àme emportée et loyale d'Othello ; son instinct est pervers, et sa violence sait dissimuler. Ses « trois ans de vertu » ne lui ont pas fait une habitude du bien ; cette vertu lui était imposée, et lui pesait. Aussi Narcisse n'aurait pas besoin de tant d'habileté pour l'amener au crime, si Néron ne se trouvait, d'autre part, influencé et dominé encore par Burrhus.

Le poète appelle d'abord Néron devant sa mère, qui lui expose ce qu'elle a fait pour lui et se justifie avec hauteur, non sans lui laisser voir quelque tendresse. Néron feint de céder; mais ce n'est point Agrippine, cette ouvrière de crimes, qui le pourrait détourner du coup qu'il médite ; il ne la subit plus qu'avec colère, et ce

• La psychologie de Racine, in Revue des Deux-Mondes^ 15 sept. 1873.

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coup l'affranchirait d'elle. C'est la voix de Burrhus qui rémeut et le retient. Quand il lui déclare son abominable dessein, Burrhus en a horreur, il lui dépeint le fatal enchaînement des crimes en regard des douceurs d'un règne vertueux, le supplie et se met à ses pieds. Le poète a jeté l'âme de son Burrhus dans le plateau où les qualités sympathiques du tyran seraient un trop léger poids. Narcisse survient, et n'a pas de peine à faire tomber l'autre plateau ; son mauvais génie souffle du côté où la volonté de Néron tourne d'elle-même. Telle circonstance eût pu sauver Britannicus du poison de Locuste; mais rien n'eût empêché Néron de devenir criminel. En ce moment, il n*est encore qu'un « monstre naissant ». Là est l'intérêt tragique, et moral, de cette belle œuvre.

Nul poète, dit Paul Janet, n'a calculé plus sûrement que Racine les effets du déterminisme moral. Ses héros et ses héroïnes s'analysent même un peu trop euxmêmes. Dans Britannicus^ on peut étudier la loi de suggestion; dans Andromaqiie, celle des co^itre-coups ou des réactions. Oreste aime Hermione, qui ne l'aime pas; Hermione aime Pyrrhus, qui ne l'aime pas ; Pyrrhus aime Andromaque, qui ne l'aime pas. Ces personnages forment trois couples de termes opposés qui se repoussent et s'attirent à la fois. Hermione et Pyrrhus sont les moyens termes d'une proportion dont Oreste et Andromaque sont les extrêmes. Le jeu du drame est dans le va-et-vient des deux moyens. Seule, Andromaque se possède, parce qu'elle a un sentiment du devoir, dont les autres personnages semblent ignorer l'existence. Encore est-elle partagée entre l'amour conjugal et l'amour maternel, deux forces qui l'entraînent tour à tour. « Tout part d'Andromaque, et elle-même, jusqu'à sa suprême résolution, est Arréat. — La Morale. 9

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à peine .sa propre niaUresse. » Racioe ne fait guère agir le libre arbitre, et il développe seulement les lois de la passion, c aussi inflexibles que celles de la chute des corps >.

Paul Janet note encore une loi de fluctuation, oscillation machinale (c'est le procédé, montre-t-il, des monologues de Racine) d'une passion à l'autre, de l'amour à la haine, de la haine à l'amour ; et une loi de transformation, par laquelle un même sentiment revêt les formes de beaucoup d'autres : ainsi l'amour de Phèdre est tristesse, honte, remords, désir, espoir, prière, jalousie, haine, terreur, désespoir, regret, colère, jusqu'au suicide.

Je distinguerai, en outre, une loi de contradiction, ou de contraste. Comme le Coriolan de Shakspeare bondit dès qu'on le bride ! Assez parlé, lui crient les tribuns, assez et trop I — Trop !... Il arrachera cette magistrature maudite, cette « langue de la multitude » ! Ne parle pas, ne réplique pas, ne réponds pas, dit Capulet à sa fille Juliette : la main me démange. — Vous êtes trop vif, objecte lady Capulet. — Sainte hostie! cela me rend fou... Sa fille épousera le comte Paris, ou elle ira se faire pendre. « Cette manière d'exhorter sa fille au mariage, écrit Taine *, est propre à Shakspeare et au xvi*^ siècle. La contradiction est pour ces hommes ce que la vue du rouge est pour les taureaux : elle les rend fous. »

Mais cette loi de contraste est observable particulièrement dans la comédie. Elle off're au poète comique la ressource de charger ses personnages, l'excès de l'un provoquant l'excès de l'autre. Le Micion des Adelphes de

Ouvrage cité, liv. H, chap. iv, § 3.

LE MKCA.NISMi: DK L\ VOLONTÉ 1 W

Térence est exagéré dans son indulgence pour Eschinus, autant que Test son frère Demea dans sa sévérité, et, quand il veut apaiser celui-ci, il affecte une facilité de mœurs qui Tépouvante. « Eschinus joue ? Je lui donnerai de l'argeïit... Il a brisé une porte? on la réparera. Il a déchiré un habit ? on le raccommodera. »

Le bonhomme Ghrysale n'a pas trop de son ^^ros^ier bon sens, ayant affaire à Bélise, à Armand*^ et à Philaminte tout ensemble. Ces pédantes qui Tassi animent* qui chassent sa Martine pour un solécisme, lui lonl sauhniter l'idéal d'une femme dont tout l'esprit

se hausse

A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chaussG,

Alceste n'aurait pas tant de boutades, si Philiiit*; ne l'aiguisait, et Philinte serait moins relâché, îî'jI ne faisait le contre à Alceste.

N'est-ce pas le moyen de se faire aimer rlo «crLaineï^ personnes, que leur montrer du dédain ? Agnsliu Morelo a écrit une jolie comédie où le galant prend à ce jeu une dédaigneuse*. Profondément vraie *s[, txusm la Camille d'Alfred de Musset. « Dès qu'elle sorL de l'ûnibre du cloître pour entrer dans le monde réel, nous ri il Jules Lemaître ', elle redevient une femirie, et tout ce qu'elle a appris est oublié. Elle qui ne ci'oyait pas h l'amour, dès qu'elle se voit dédaignée, elle ainic, elle souffre, et la jalousie lui vient, et le dépit, et. la coquetterie, et l'égoïsme féroce de la passion. » Perdican lait un brin de cour à la petite Rosette, parce (|ue sa chair est jeune, et surtout par dépit contre Camille : mais le baiser que cette vaniteuse lui laisse prendre ttie la pauvre

* El Desden con elDesden» 1650» dans le irolume de Habeneck-

' Impressions de théâtre, l" série, 5'' édit* Paris, Lecène, ISSB. — p^ IriD,

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