LA MOKALK DANS LK DRAME
Rosette, qui est t la douceur et rinnocence avec très peu de conscience et de réflexion ».
On pourrait observer encore que l'amour d'Hermione se change en une haine qui a les mêmes fureurs; que chez tous, à une période d'exaltation succède une période de dépression, pendant laquelle l'homme est prêt à concéder ce qu'il refusait tout à l'heure. Ce sont des transformations d'effets qui se font de différentes manières, conformément à la loi générale de l'action et de la réaction, à laquelle n'échappe pas le mécanisme de la volonté.
Janet voudrait qu'on étudiât les tragédies de Corneille au même point de vue qu'il a étudié celles de Racine. Chez celui-ci, dit-il, la passion domine trop, et l'empire sur soi-même, la victoire morale est trop rare. « L'un et Tautre poète réunis nous donnent tout entier l'homme moral, émotions et volonté ; l'homme intellectuel reste en dehors. » Que le héros surmonte ses passions ou s'y abandonne, la volonté n'est pourtant pas moins déterminée. Chez Rodrigue l'honneur, chez Cornélie la fierté patricienne, sont un sentiment passionné. L'orgueil de la vertu s'exalte pour la lutte, et au besoin jette quelque sophisme dans le plateau de la balance. Chez Pauline, il est vrai, comme chez la Monime de Racine, c'est le sentiment de l'honnêteté, plus modeste, qui triomphe. Pauline est forte, et de sangfroid ; elle ne sera pas vaincue dans le combat auquel elle se prépare. En somme, ces héros et ces héroïnes tout d'une pièce sont ceux chez lesquels une impulsion native et profonde l'emporte nécessairement. Notre volonté, si nous sommes vertueux, veut le bien ; et, le faisant, nous faisons ce que nous voulons.
Corneille créait ses méchants aussi entiers. Sa Gléo-
pâtre veut le pouvoir; elle hait Rodogune, qui est aimée de ses deux fils, et elle trame de perdre les uns par les autres. Elle vient de faire périr Séleueus, elle va empoisonner Antiochus ; à peine si ses crimes lui coûtent un effort.
Et toi, que me veux-tu,
Ridicule retour d'une sotte vertu, Tendresse dangereuse autant comme importune ? Je ne veux point pour fils l'époux de Rodogune, Et ne vois plus en lui les restes de mon sang, S'il m'arrache du trône et la met en mon rang.
(Acte Y, scène l)
Soupçonnée, elle boit, afin que son fils boive après elle ; sa haine dure jusque dans la mort. Voilà, certes, une femme engendrée pour le mal, et peut-être ce ne serait pas un paradoxe de dire que la plupart des personnages de Corneille sont au contraire ceux dont la volonté a le moins à faire.
Dans une conférence intéressante sur les rapports de Goethe avec Spinoza, Georges Jellinek * a fait une très juste remarque. Si Goethe fut heureux, dit-il, et atteignit cette sérénité olympienne qu'on lui a tant reprochée, ce n'est pas qu'il ait, moins que d'autres, été en butte aux tracasseries mesquines de la vie. Mais son intelligence fut heureuse, et son effort constant fut de la délivrer des soucis vulgaires. Cet effort est visible dans Wilhelm Meister, dans Egmont, dans le second Faust ; le véritable héros de la liberté intellectuelle, c'est surtout lui-même, tel qu'il s'est donné dans ses Mémoires. Spinoza, dont la lecture fit sur lui une si forte impresston, avait entendu ainsi l'affranchissement de notre
' Die Beziehxingen Gœthe' s rw Spinosa. Wicn, 1878.
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volonté, prise dans nos appétits, par le travail de la raison. D'ailleurs Spinoza, abîmé dans la contemplation de l'être, négligeait la valeur de l'individu ; Goethe, poète et artiste, corrigea la doctrine du grand Tout immobile par le sentiment d'un éternel renouveau de la nature vivante :
Geprœgle Form, die lebend sich entwickelt î
Enfin il accepta simplement la contradiction dernière, que le spinozisme, portant notre logique hors du monde des faits où elle vaut, s'aheurtait à résoudre.
Goethe, nous dit encore Jellinek, ne futpasspinoziste comme Schiller fut kantien. Il traitait avec son philosophe en souverain. Du moins Schiller, quoiqu'il restât l'élève de Kant, ne s'embarrassa point à chercher un moyen terme entre l'homme « nouménal », que ce dernier concevait libre, et l'homme « empirique », qu'il laissait dans la dépendance de la sensibilité. Le poète, semble-t-il, s'en tint là-dessus à l'opinion du moi spiritualiste, qui fait la preuve de sa liberté en l'affirmant.
L'homme le plus maître de soi est celui, au fond, qui est le plus raisonnable, c'est-à-dire qui a le plus de motifs à sa disposition. Quoi que l'on pense de la nature du pouvoir volontaire, il faut bien que ce pouvoir réalise quelque motif de la raison, et, en fin de compte, notre liberté de vouloir a toujours les mêmes limites que notre faculté de juger ^
N'est-ce pas une règle de la composition littéraire, que le tempérament de chaque personnage explique sa conduite, et permette même de la prévoir, étant don-
• On trouvera la discussion la plus complète des doctrines dans rcxcellcnt Essai sur le libre arbitra, de G. Fonsegi-ive. Paris, Alcan, 1887.
nées les circonstances ? « Il faut qu'il suive son tempérament et fasse toujours ce que, d'après la logique de son caractère, il est vraisemblable qu'il fasse. Le mari de Diane de Lys et celui de la Princesse Georges, lorsqu'ils apprendront qu'ils sont trompés, tueront l'amant. Le mari de la Femme de Claude tuera sa femme. Mais si les maris du Supplice d'une femme et de Monsieur Alphonse tuaient ; si celui de Diane de Lys ne tuait pas l'amant, c'est alors, nous pouvons le dire, qu'il y aurait dans toute la salle une révolte... Dans la Princesse de Bagdad, lorsqu'on voyait au second acte la femme qui n'avait rien à se reprocher se compromettre à plaisir, et dégrafer son corsage, de façon à faire croire qu'elle était coupable, — pourquoi le public a-t-il protesté?... C'est que, dans tout ce qui nous avait été montré jusqu'alors de la princesse de Bagdad, si étrange, si nerveuse, si déséquilibrée qu'elle parût, rien n'avait pu nous faire attendre d'elle une si extraordinaire démence *. »
Octave Feuillet voulait châtier Monsieur de Camoî's. Il l'humilie par la honte d'être jugé capable d'un crime contre sa femme. Il serait aisé à Gamors de se disculper ; un autre le ferait ; lui meurt lentement sous l'affront, raidi dans son orgueil ; la joie qu'il avait espéré ressaisir lui est interdite par la condition même de son caractère. Quel plus dramatique et habile dénouement ?
Il est possible de distinguer, dans l'étude d'un caractère individuel, la détermination du genre, celle de l'espèce, et celle de l'individu. On afait souvent la remarque, sur le théâtre français comparé à celui de Shakspeare, que Voltaire, par exemple, qui a été bon peintre de la
' Feuilleton de Charles Bigot, dans le Siècle du 8 sept. 1884, à propos de la première édition de crt ouvrage.
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jalousie, s*en lient aux signes du genre, et que Shakspeare indique toujours ceux de l'espèce. Dans Molière, Tartuffe a un signe d'espèce, qui est Voreille rouge et le teint bien fleuri. Mais le roman seul cherche l'individuel, le particulier; réaliste ou naturaliste, l'école moderne, par cela môme, est ouvertement « nécessitaire. i Les héros de genre, comme les a peints la comédie ancienne, ne sont pas des individus. Le personnage qu'ils figurent, l'avare, l'hypocrite, le fâcheux, le distrait, le glorieux, est un type plus ou moins tranché et général, qui porte les marques communes à plusieurs espèces du même groupe. Il n'est pas besoin de savoir si l'avare de Plante et de Molière, par exemple, est nerveux ou sanguin, s'il est gras ou maigre, s'il est de robe, de finance ou de métier; encore moins s'il estissu de parents qui lui ont transmis son vice dans le sang, qui le lui ont enseigné par l'habitude ou par le contraste (le fils d'Harpagon sera volontiers prodigue, et c'est une application nouvelle de la loi énoncée plus haut). Shakspeare seul descendait dans la recherche des signes particuliers, autant que le permettait l'objectif grossissant du théâtre. Le roman, au contraire, parce qu'il serre de plus près l'individu, remonte plutôt des dernières causes aux premières ; il renverse, en quelque sorte, l'ancienne méthode d'investigation : il ne prend pas le caractère synthétique, construit presque à première vue sur des ressemblances évidentes ; il enfonce plus avant dans l'analyse, et cherche les différences qui échappaient. Le héros de genre se trouvait naturellement dans sa catégorie ; on ne se demandait pas pourquoi il y était. Le héros individuel appartient fatalement à la sienne. Le romancier nous dit quelles causes physiologiques et sociales le font ce qu'il est. et empêchaient qu'il ne fût
autre qu'il est : leurs mille fils entre-croisés bornent le petit espace où il a l'illusion de se mouvoir librement, elles l'enveloppent d'un invisible réseau dont il ne saurait déchirer les mailles.
Balzac, dans Eugénie Grandet, avait montré avec une rare perfection les influences de l'hérédité et de l'habitude . Sous la main rapace du riche Grandet, dans une maison de Saumur noire et sans soleil, mère, fille et servante vivent chichement, assujetties, décolorées. Un moment, à la flamme de l'amour, Eugénie s'amollit et commence de se transformer ; puis déçue, découragée, elle est reprise par les habitudes de son enfance. Elle se marie et reste veuve ; son père et sa mère ne sont plus ; et pourtant la riche M™® de Bonfons, malgré ses huit cent mille livres de rente, vit comme avait vécu la pauvre Eugénie Grandet, n'allume le feu de sa chambre qu'aux jours où jadis son père lui permettait d'allumer le foyer de la salle ; elle est toujours vêtue comme l'était sa mère. Son âme délicate est pâlie sous des teintes froides.
Zola s'attarde volontiers à retracer les crises d'une nature médiocre, qui, sous l'action d'un ferment qui y était déposé, s'altère et se dégrade insensiblement. La volonté, chez Gervaise (de V Assommoir), est en un état d'indifférence, et sujette à suivre telle ou telle route, selon que les circonstances l'y engageront. Que le zingueur Coupeau ne tombe pas du toit et ne prenne pas l'habitude de boire durant sa convalescence, la Gervaise restera la femme honnête et laborieuse qu'elle est au début ; mais, lorsque Coupeau a pris 1<* cliemin de « l'assommoir » du père Colombe, Gervaise s'y achemine à son tour, parce que le fond de sa nature est une mollesse, un abandon facile des sens ; elle a étt^ conçue pendant l'ivresse, de père et mère adonnés à la boisson,
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et voilà le germe héréditaire, la fatalité physiologique qui remplace le destin * .
Je pourrais analyser un grand nombre d*œuvres. On trouverait toujours la même chose : d'un côté, la détermination de la volonté par les motifs, qui viennent de rhérédité, du tempérament, de l'éducation, du milieu, des circonstances actuelles ; et d'un autre côté, le pouvoir de la raison de produire des motifs nouveaux, qui restent plus faibles d'ailleurs, faute d'avoir pris racine dans le terrain de la sensibilité.
... Est-il quelque défense, a dit notre cher La Fontaine*,
Qui remporte sur le désir, Quand le hasard fait naître un sujet de plaisir ?
Le drame, dans le détail, montre la nécessité ; dans l'ensemble, il montre le perfectionnement du déterminisme de l'instinct brut par celui de la raison et de la conscience acquise. L'homme, enfin, a le sentiment d'une liberté morale, qui est relative peut-être, et néanmoins suffisante pour qu'il s'estime lui-même toujours responsable. Que le poète fortifie l'action des motifs éclairés et justes, qu'il nous inspire, comme dit La Bruyère, des sentiments nobles et courageux, son œuvre prendra une valeur supérieure. J'ajoute qu'une œuvre bien faite, quoique sans but expressément moral, intéresse toujours le moraliste, parce qu'elle l'instruit sur la valeur pratique des motifs, et partant sur le mode d'éducation le plus propre à préserver et à réparer la santé morale.
ci même apparaît le défaut de Zola, qui est de tout aggraver, tout empirer. Il arrive que ses héros, soumis à une influence qui envahit l'être moral et le domine exclusivement, tombent en un état de folie véritable. Sa M"*» Mourct (de la Conquête de Plassans) devient vraiment folle de son amour mystique et charnel pour l'abbé Faujas; tfouret n'est pas moins fou du cas de sa femme, et celui-ci fou à lier.
* Contes. Le cas de conscioice.