CHAPITRE IX
Les déments {Le roi Lear). — Les fous de l'éRoïsme et de Tambition (Argan du Malade imagmaire, Harpagon de l'Avare ; le couple Macbeth), — Les fous de l'amour. Les amoureux fétichistes de quelques romans modernes. Amours extra-légales (René, un drame de Ford). Torquato Tasso, de Goethe.— Les fous moraux (du Menteur de Corneille au Don Juan de Molière). Les fanatismes (Don Quichotte, etc.) — Les fous logiques. Le Robespierre de Taine et de trois poètes allemands (les Girondins de Griepenkerl, la Mort de Danton de G. Buchner, Danton et Robespierre de Hamerling). — Les travers, dans la comédie.
La colère, écrivait Sénèque; est une courte folie. Les passions fortes peuvent arriver à un degré où le passionné présente, en effet, la marque psychologique de la folie ; mais sa passion appartient à son caractère et ne dépend pas d'une irrégularité fonctionnelle, tandis que celle du fou est suggérée par une activité maladive des centres nerveux, qui altère ses idées et ses sentiments.
La plupart des poètes et des romanciers n'ont pas songé à peindre de vrais malades. Ceux-là mêmes qui ont donné aux passions le grossissement de la folie ont pris leurs sujets aux confins de la pathologie mentale plutôt que dans son domaine. Si l'on trouve, surtout dans les œuvres modernes, quelques héros vraiment < pathologiques », les écrivains, cela est à remarquer, en ont choisi les modèles, de préférence, dans certaines classes de malades : le plus souvent dans les états mixtes
iM L\ MORALK DANS LE DRAME
qui relèvent à la fois de la pathologie ordinaire et de la psychiatrie, et dans la classe des dégénérés ou héréditaires, dont Tétat de c déséquilibrement » n'implique pas l'inintelligence absolue.
L'homme régulier d'intelligence ordinaire sera un débile dans la série des irréguliers ; mais l'homme d'intelligence supérieure sera un dégénéré supérieur*. La conscience n'a pas disparu chez les irréguliers ; c'est pourquoi ils demeurent intéressants. Le poète et même le romancier ne les suivent guère jusqu'à l'état de démence auquels plusieurs aboutissent à travers les formes les plus variées du délire, comme les réguliers devenus maniaques ou mélancoliques sous l'influence d'une cause occasionnelle pui- santé y peuvent aboutir ausïii, quand ils ont une prédisposition particulière.
Shakspeare a osé pourtant mettre un dément sur la scène '. Il est vrai que l'intérêt du Roi Lear est dans le drame de famille, dans le dévouement et le malheur de Cordelia. L'opéra moderne a exposé le roi Charles VI avec Odette. Négligeons ces rares exemples du délire chronique, pour venir aux passionnés qui ont été plus ou moins des maVades. En les classant dans Tordre des sentiments qu'ils nous présentent à l'état de perversion ou d'excès, nous aurons les fous de l'égoïsme, les fous de l'amour, les fous moraux, les fanatiques et les fous logiques. D'autres sujets qui n'entrent pas dans ce classement, quoique bien étudiés'^, n'auraient pas autant à nous apprendre.
• Voy. pour le classement du D' Hagiian, aux leçons de qui je me réfère, Ad. Geste, La folie des dégénérés^ in Hevue philosophique^ déc. 1886.
■ Je mentionne seulement YAjax de Sophocle, une pièce faible du grand tragique.
'Ainsi ATon ami ffilarius, de Paul Lindau, étude fort bonne d'un cas de folie hérédilaiie. —Publié en français, avec une préface d'Emile Augier. Paris, Librairie moderne, I88S.
Molière nous offre deux exemples d'égoïsme passif, dans Argan et dans Harpagon.
Les critiques de Molière ne pouvaient manquer de toucher au doigt son personnage du Malade imaginaire, € Dans cette pièce, écrit Geoffroy, on voit coiiibitîn Tamour désordonné de la vie est destructeur de toute vertu morale. Argan, voué à la médecine, esclave de M. Purgon, est aussi un époux sot et dupe^ un père injuste, un homme dur, égoïste, colère. » HgoïstCt c^est le juste mot. Mais Argan est d'abordun hypocondriaque, un vrai malade, et, au fond, un bien pauvre hoiimme. Il s'imagine avoir toutes les maladies que sf^s médecins lui nomment; il est malade de l'idée de îa maladie. Chez lui l'instinct de conservation agit sou;^ sa i'ormo immédiate; son égoïsme est à la fois le plus timide, et le plus exclusif des sentiments sympathiques par lesquels il est ordinairement tempéré chez l'hoininc sain.
TOINETTE (a CLÉANTE)
Que voulez-vous dire avec votre bon visage^ 1 Mnn sieur l'a fort mauvais; et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu'il était mieux. Il ne s'est jamais si mal porttî.