‹ La morale dans le drame, l'épopée et le romanChapitre 36 sur 52 · SG LA MORALE DANS LE DRAME · texte numérisé non relu

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sensualité, qui le fait docile *. Elle lui met le crime sous la main, et plus Macbeth en [est proche, plus il en a répouvante. Il y tend tous les ressorts de son être, et finalement ils cassent. Dans la scène du banquet, plus tard, il est la proie d'une hallucination véritable. 11 voit le spectre de Banquo, assassiné tout àTheure, assis à la place qu'on lui désigne, et il est seul à le voir. Il trahirait son secret, si lady Macbeth ne lui soufflait à l'oreille qu'il faut se montrer homme, et elle l'excuse auprès des convives en alléguant qu'il a été ainsi depuis sa jeunesse *.

Elle paraît bien forte, lady Macbeth; elle succombera la première. Elle a beau répondre à son mari, qui s'effraye d'avoir du sang sur la main, qu'un peu d'eau les lavera de ce crime ^ ; toute son assurance ne la sauve pas du trouble physiologique. Elle a moins de moralité que son mari : l'absence de tout sentiment social la fait son inférieure. Ce qu'elle a de sensibilité morale ne lui vient que d'impressions des sens (elle eût frappé Duncan s'il n'eût, dans son sommeil, ressemblé à son père) ; et de même son remords sera fait des émotions matérielles de la vue et du toucher. En somme, elle est une névrosée, d'une constitution aussi instable que ses convoitises sont tenaces. Déjà dans la scène où le meurtre de Duncan est découvert, elle s'évanouit, et on doit l'emporter. Désormais ses nuits sont mauvaises; elle est atteinte d'accès de somnambulisme, et le poète nous l'a montrée en un de ces accès, on se rappelle avec quel art I

A quelque espèce de somnambulisme que nous ayons

' «.... From this time — Such laccount thy love (I, 7, 38). » ' «... My lord is often thus — Andhath bccii from his youth (III, 4, 53). « A Utile waler clears us of this deed (H, 2, li). »

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affaire ici *, cet état morbide se développe, on le sait, dans l'hystérie, et il s'y présente quelquefois avec des hallucinations impulsives. Lady Macbeth frotte, dans son sommeil, ses mains tachées du sang de Duncan (elle en a barbouillé les épées des chambellans tués par Macbeth auprès de leur maître), t Oh! moi, j'ai une idée, je lécherais ma main, » disait un jour M"*^ Rachel, préoccupée de jouer ce personnage après Mrs. Siddons. Elle eut pu lui donner ce geste inférieur de l'instinct, sans sortir de la vérité. Il suffît que le geste en effet, trahisse l'origine de l'hallucination finale. Le germe en a été déposé dans l'esprit de lady Macbeth par les paroles de son mari après le meurtre ^. Les mots mêmes lui reviennent pendant l'accès : tous les parfums de l'Arabie ne purifieraient pas sa petite main ^, Là est l'indication profonde de son mal. Une idée peut devenir, dans ces cas, la cause initiale de changements organiques, au lieu de n'être qu'un résultat, et c'est le contraire de l'évolution psychique normale, qui va de bas en haut, et non de haut en bas.

Passons aux fous de l'amour, et d'abord aux t fétichistes 1 .

Le fétichisme dans l'amour, étudié par A. Binet*, est proprement le choix d'une partie de la personne aimée, l'œil, la main, les cheveux, la voix, l'odeur; en tant

* Gilles de la Tourette distingue : 1° le somnambulisme naturel, premier anneau d'une chaîne, qui, dans la plupart des cas, aboutira au somnambulisme hystérique; !2*'lc somnambulisme pathologique, syndrome d'une maladie non reconnue au moment où Ton observe le phénoménale; 3*^16 somnambulisme hystérique. — J/ hypnotisme et les états analogues au point de vue médico-légal, avec une préface du D' Brouardel. Taris, Pion, 1887.

3 <i Will ail great Neptune's océan wash this blood — clean from my hand ? (11,2. 65). »

»« Ail the perfumes of Arabia -will not swceten this little hand (V, 1, 46). » — Petite et nerveuse, pâle et sèche, telle on peut se figurer celte Tcmmc criminelle.

* Jievue philosophique, août et septembre 1887.

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que la partie préférée, bien entendu, est recherchée exclusivement ou prend une importance exagérée , qu'elle devient l'objet d'une obsession ou provoque un désir trop intense, et que l'amoureux fétichiste, en un mot, sort (les conditions normales de l'amour. Binet en a pris des exemples à La Femme gênante de G. Droz, à une nouvelle de Dumas fils, La Maison du vent^ k La Bouche de M"^^ X.. et aux Baigneuses de Trouville, d'Adolphe Belot.

Une qualité de l'âme peut devenir également l'objet du fétichisme, qualité bonne ou mauvaise, défaut de caractère, humeur impérieuse, etc. Binet cite la Lydie de Dumas fils, la Rosalba et la Vellini de Barbey d'Aurevilly. La Rosalba séduit son amant par la simulation d'une pudeur raffinée, et la Vellini, laide, ridée, jaune comme un citron, fascine le sien par la férocité de son amour haineux, toujours prêt à jouer du couteau.

On pourrait trouver d'autres exemples. Ne sait-on pas quelle puissance d'excitation extraordinaire Zola attribue à l'odorat! Notre roman moderne s'est établi, d'ailleurs, dans la pathologie. Si la plupart des héroïnes d'Octave Feuillet sont bien, comme l'a dit un critique, des névrosées du grand monde, le romancier les a prises du moins dans les salons où il fréquente, et il ne les donne pas complaisamment pour de simples malades, que leurs nerfs puissent innocenter. MaislesdeGoncourt ont peint sans déguisement dans Germinie Lacerteux une hystérique. Il n'en manque pas d'autres à joindre à celle-là. Ce n'était pas assez du roman ! On a mis au théâtre la Renée de La Curée, autant pervertie qu'elle est malade. Cette littérature ne me paraît pas être dans un bon chemin. Les cas de psychose qualifiée ne peuvent jamais être étudiés par le romancier comme ils le sont

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par le clinicien ; le dégénéré ne devient personnage du drame et agent responsable que par un mensonge du poète; la manière libre et géniale d'un Shakspeare est interdite aux écoliers trop exacts, et il arrive, dans nos œuvres modernes, que l'intérêt littéraire décroît souvent à mesure que le souci purement scientifique augmente. En tous cas, c'est grand'pitié, lorsque des écrivains médiocres portent la main sur des sujets qui les dépassent. On ne tardera guère à se fatiguer de cette clinique romanesque. Son sentiment moral interdira même à l'écrivain d'exposer au grand jour certaines peintures, qui deviennent dangereuses par le fait du penchant des hommes à l'imitation.

Il est d'autres situations qu'on pourrait rattacher à la pathologie de l'amour -.j'entends une excessive tendresse paternelle, comme on la trouve dans Le père Goriot de Balzac, ou la passion du frère pour la sœur, dans le René de Chateaubriand. Un contemporain de Shakspeare, le poète Ford, avait mis sur la scène les amours incestueux d'un frère et de sa sœur, en un drame dont le titre au moins est singulier*. A la vérité, ces amours se manifestent normalement, et elles ne sont anormales que par leur objet. Cette anomalie dans le choix de l'objet ne signifie pas, du reste, un trouble morbide, une perversion sexuelle qui ressortirait à la folie des dégénérés. Mais les mœurs n'ont pas opposé à nos désirs une borne si infranchissable, qu'ils ne puissent sauter par-dessus, et la passion fait réapparaître quelquefois chez l'homme civilisé l'homme primitif, le simple animal, dont l'appétit naturel n'a été façonné à aucune obéissante extérieure.

• T/s a pity she is a whore. (Il est dommage qu'elle soit une p. ,*)

A cette série l'on peut rattacher le Torquato Tasso de Goethe '. Extrême est chez lui l'émotivité habituelle aux poètes, aux artistes, au point d'accuser un commencement de dégénérescence. Le besoin d'excitation auquel il cède, accuse du moins un profond état névropathique, et Goethe n'a pas omis de le peindre, par la bouche d'Antonio, comme indocile aux conseils du médecin, buvant du vin pur, mangeant des mets épicés, se laissant séduire, comme un enfant, par tout ce qui flatte son palais (Acte V, scène i). L'amour décevant que lui inspire la princesse d'Esté devient la cause occasionnelle d'un trouble mental qui se manifeste par de la mélancolie et par la manie de la persécution.

€ Celui-là seul craint les hommes, qui ne les connaît pas, dit Alphonse d'Esté, et celui qui les évite doit bientôt les méconnaître. Tel est le Tasse... S'il arrive qu'une lettre s'égare, qu'un valet passe de son service à celui d'un autre, qu'un papier sorte de ses mains, aussitôt il voit un dessein, il voit une trahison et une ruse qui travaillent sourdement à sa perte. — Acte I, scène n. » En effet, nous le voyons prendre en défiance le sage Antonio, quand celui-ci lui tend la main, puis l'aimable Eléonore Sanvitale, qui le conseille, puis le duc, à cause de sa bonté même, et enfin la princesse, en qui il soupçonne un moment l'Armide de son poème. Les égards qu'on lui témoigne, il les interprète mal. Si le duc veut garder son manuscrit pour l'avoir dans sa forme primitive, le malheureux poète se persuade qu'on veut l'empêcher de le parfaire. Il ne tient pas en place; il s'irrite qu'on le retienne de partir, ou qu'on le prie de demeurer. Lui-même il se juge faible, d'un orgueil effréné,

• J'use de la traduction de J. Porchat.

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d'une sensibilité outrée et d'une sombre obstination. (Acte IV, scène iv). « Son esprit, fait observer Antonio, veut embrasser à la fois les dernières extrémités de toutes choses. — Acte III, scène iv. i II s'autorise de l'affection discrète de la princesse pour la saisir dans ses bras, et se compromet par cet éclat amoureux, qu'il n'a pu réprimer. Sa raison vacille : « le gouvernail est brisé, le navire craque de toutes parts, le plancher éclate et s'ouvre sous mes pieds. »

Cette figure inquiète emplit la scène; le drame, cependant, nous laisse encore cette impression de sérénité, d'apaisement, qui est particulière aux œuvres de Goethe. Ce grand poète a procédé à la manière des peintres, qui font le repos autour de la figure principale et la laissent se détacher sur un fond tranquille ; les quatre personnages qui entourent le Tasse demeurent d'autant plus calmes qu'il est plus agité ; cet infortuné ne cesse jamais d'être attachant, et nous n'ôtons pas de son front la couronne de laurier qu'une noble main y a posée.

La manie raisonnante et la folie morale sont, comme on les a définies récemment, des états subdélirants très voisins, qui relèvent encore de la psychiatrie. Les individus atteints de folie morale sont tous des dégénérés ; ils peuvent être, du reste, intelligents, très cultivés, parfaitement corrects. Ils savent qu'un acte est punissable, ils ne sentent pas qu'il est immoral. Bien des gens de par le monde approchent beaucoup de cet état, et je ne serais pas éloigné d'y assigner les menteurs, tant le mensonge est avilissant î

Celui de Corneille amuse d'abord. On peut croire qu'il ment par folie de jeunesse, pour le désir de plaire; ce frais émoulu du Digeste veut s'introduire « à titre

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de vaillant» auprès des dames; il s'attribue l'honneur d'une collation et d'une fête sur l'eau, qu'il n'a pas données, il les décrit en artiste. Son valet Gliton n'en revient pas :

Mais parlons du festin : Urgande et Mélusine N'ont jamais sur-le-champ mieux fourni leur cuisine ; Vous allez au delà de leurs enchantements :

Vous seriez un grand maître à faire des romans.

(Acte I, scène v.)

Sous le défaut, cependant, perce le vice. Dorante en fait accroire à son père, et Géronte allait devenir ridicule, si le poète ne lui eût donné une dignité qui fait paraître la bassesse de son fils. L'aventure tourne à bien, il le fallait pour la comédie. Mais ce Dorante ne se corrigera jamais; il improvise le mensonge sans s'en douter, cela est dans son caractère, et il n'a pas même idée qu'on ne l'estime point.

Qu'il est innocent auprès du do7i Juan de Molière ! Le D'" Despine, qui a étudié, l'un des premiers, la folie morale, en a cherché les principaux traits dans don Juan *. Ce personnage, dit-il, manque de tout bon sentiment, et Sganarelle caractérise bien, dès la première scène, l'insensibilité morale de nos maître. Celui-ci achève aussitôt l'esquisse de son propre caractère. < H n'est rien, dit-il, qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs... Ah! n'allons point songer au mal qui peut nous arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. » Violence des impulsions, naïveté dans le vice, imprévoyance dans la conduite, disposition d'esprit à ne pas considérer les châtiments éloignés.

• La Science du cœur humain ou la Piychologie des sentiments ^t des paS" sions, d'après les œuvres de Molière. Paris, Savy. i884.

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tranquillité morale dans le crime, perversité des instincts et raffinement dans la perversité, le D*" Despine reconnaît en don Juan tous ces traits du type criminel. 11 rappelle en passant la réponse ironique de Dumollard aux exhortations de l'aumônier de la prison : c Mais couvrez-vous donc, monsieur l'abbé, le tenipt^ pi^i froid et humide; vous vous enrhumerez. » De même don Juaii fait à son père, qui vient de parler si noblement^ cette réponse moqueuse, plus révoltante que l'injure et Toutrage : c Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler. »

Alfred de Musset n'a vu qu'un roué vulgaire dans ce don Juan français,

Bernant monsieur Dimanche et disant à son père Qu'il serait mieux assis pour lui faire un sermon.

Ce débauché funèbre lui gâtait l'image du débauché rêveur et charmant, caressée par lui avec trop de complaisance. Un certain public, et même de fiiisirritique^^ ont surtout reproché à Molière de nous séduire à riinpiété de son héros ; mais, s'il nous fait rire avec lui, c'est une exigence du théâtre. On peut disputer sur la convenance de la forme dramatique ; la vérité est que ce don Juan cynique prend un singulier gros^isr^cment dans le cadre bourgeois où Molière l'a placé, et le hasard de la composition a été de moitié dans le dessein du maître.

« Je crois que deux et deux sont quatre, Sicanar^lle, et que quatre et quatre sont huit », répond don Juan aux questions de son valet touchant la religion ot la morale. Il prouverait ainsi que ses facultés iulclteclueiles demeurent intactes, quand sa moralité est nulle. S'il donne au pauvre « pour l'amour de l'humanité *>) ce

n'est pas d'un mouvement généreux : il raille plutôt cet amour, qu'il ne sent point ; il lui manque les bons instincts, qui font voir les choses de la vie < mieux que tous les livres i, comme dit Sganarelle ; et c'est au.moins une thèse juste de Molière, que notre moralité' ne vient pas de nos connaissances, mais de nos sentiments, qu'elle n'est pas, pour parler la langue des philosophes, un état purement intellectuel, mais un état affectif.

Si l'interprétation de Despine est recevable, avec quelques réser\'es, pour le don Juan, je ne le suivrai pas jusqu'à chercher dans le Misanthrope * ou dans don Quichotte la peinture exacte de ces passions d'origine morale qu'on nomme des fanatismes. On ne peut guère établir qu'une simple comparaison entre les états pathologiques décrits par le clinicien et les états passionnels représentés par le poète. Celui-ci donne en général à ses personnages, pour les faire plus objectifs, un grossissement qui les peut faire aussi paraître extrêmes, et la fidélité même de son observation contribuerait à égarer les critiques doués de beaucoup de science et pas assez de littérature. Il ne faut pas aller au delà de cette comparaison, sans regarder à la nature de l'œuvre, au procédé particulier de chaque poète, et l'on peut, je crois, affirmer hardiment que la vue de Shakspeare créant Macbeth n'était pas celle de Molière créant Alceste, ni la vue de Cervantes celle d'aucun des deux. Avec des romans et des poèmes, tels surtout que sont Roland furieux et don Quichotte, nous vivons en plein dans le monde de la fantaisie. Le poète, moqueur et capricieux, imagine ici des aventures autant qu'il trace des caractères. Le dicton populaire, par exemple, — Ne

' Mais le prodigue Timon d'Athènes, de Shakspeare, serait un « prédisposé *, que l'ingratitude des hommes pousse à une sorte de démence et au suicide.

pas se battre contre les moulins à vent, — accuse peutêtre le dessein de Cervantes, qui a été de railler les esprits chimériques plutôt que de peindre nxpn'^^it'îment une forme du délire, et le critique aurait fort u faire de démêler Talliage qui s'est produit de l'observalion et de rimagination dans le cerveau dont nou&i est venu ce pauvre et loyal chevalier de la Manche,

Je réclame le bénéfice de cette remarque pour la peinture delà folie logique, non moins difficile àd^^flnir que la folie morale. Le Robespierre de quelques potitoî^ allemands peu connus chez nous, et d'aburd eeïui de Georges Bûchner, nous en offrira le typr. Mais on ne peut séparer Robespierre des autres héros do Ja Kêvolution, et j'emprunte pour mémoire trois porLrailèî au dernier et impitoyable historien des Jacobins, c'est Tiiine * , que je veux dire.

Ces héros de la Révolution, Taine jugo sans liésiU-r qu'ils le sont devenus < par la difformité ou la dcfurmation de leur esprit et de leur cœur ». H los fait tous tributaires de la pathologie mentale, sauf Daulort. Les poètes semblent avoir abouti aune conclusion peu différente.

Marat, écrit Taine, < confine à l'aliène, i-L il en offre les principaux traits, l'exaltation furieuse, lu surexcitation continue, l'activité fébrile, le flux intarissable d'écriture, l'automatisme de la pensée et le tétanos de la volonté, sous la contrainte et la direelion de Tidue fixe; outre cela, les symptômes physiques (inliimires, l'insomnie, le teint plombé, le sang brûlé, la sak h^ des habits et de la personne ; à la fin, et pendant lea cinq

Les Origines de la France contemporaiiie é — La JHéttolutloiU tcn"^<: U(j livre m, chap. !«'.

AnnÉAT. — Lq Murale. ' W

derniers mois, des dartres et des démangeaisons par tout le corps ». Il nous le montre, issu de races disparates, avorton au physique, orgueilleux au moral, dépourvu de talent, incapable de critique, médiocre d'esprit, passant de la manie des persécutions au délire ambitieux, installé dans un cauchemar fixe qui engendre la monomanie homicide, et tel qu'il eût probablement fini dans un asile, en des temps ordinaires.

Cette figure est si repoussante que les poètes n'ont pas essayé de l'embellir. Le pouvaient-ils, dès qu'ils mettaient sur la scène Charlotte Corday, la grâce devant la laideur? Entre beaucoup d'autres, Robert Griepenkerl * l'a marquée assez vigoureusement. Il a choisi, dans ses Girondins^ l'heure triomphale de Marat, quand le tribunal révolutionnaire le renvoie absous à la Convention, où le porte la populace. Il nous le fait voir à l'assemblée,, dans la rue et dans sa cave, toujours toussant, demandant un bain pour adoucir sa peau qui lui démange, de l'eau pour éteindre la brûlure de son gosier, des serviettes pour essuyer la sueur froide qui lui mouille le front, préparant des listes pour la sainte guillotine, et voulant faire couper autant de têtes qu'il y a de mots dans la Bible, son livre favori, afin que la parole égalitaire de la Bible soit vérifiée.

La mort de Marat commence la grandeur de Robespierre. Celui-ci est le parfait interprète de laRévolution, nous dit Taine, et « paré comme elle ». Disciple sans génie de Rousseau, il plane dans l'espace vide, parmi les abstractions, < toujours à cheval sur les principes, incapable d'en descendre, et de mettre le pied dans la

' Die Girondisten. Trauerspiel in fiinf Aufziigcn (tragédie en 5 actes). Breraen, SchlodtmanD, 1852, — On compte nombre de « Charlotte t^orday w dans le thjéâtrc allemand.

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pratique >. Son amour- propre , qui a tant souffert d'abord, s'est raidi, et il est comblé. Le « cuistre > en est venu à ce degré de vanité où < l'infatuation froide équivaut à la fièvre chaude, et Robespierre arrive aux idées, presque aux visions de Marat >. II se croit persécuté, se pose en martyr. II ne voit autour de lui que des scélérats et des traîtres. Son sens commun est perverti ; il croit « à la volée », sans réfle'chir. Ses meilleures raisons sont ses soupçons, et rien ne prévaut contre ses soupçons, pas même Tévidence palpable. Au bout de trois ans, il € a rejoint Marat dans le poste extrême où Marat s'est établi dès les premiers jours, et le docteur s'approprie la politique, le but, les moyens, l'œuvre et presque le vocabulaire du fou ». Sa machine physique se détraque ; il a les mains crispées, des secousses brusques dans les épaules et dans le cou ; son teint est bilieux et livide ; ses yeux verts clignotent. « Au physique comme au moral, il devient un second Marat, plus bourrelé-, parce que sa surexcitation n'est pas encore un équilibre, et parce que^ sa politique étant une morale, il e^i obligé d'être plus largement exterminateur. »

Robespierre paraît à peine dans les Girondins de Griepenkerl, et Saint-Just ne s'y montre pas encore ^ . Mais leur victoire sur Danton et leur chute sous les Thermidoriens formait le sujet d'une tragédie j>récédente del'auteur^ Je n'en parlerai pas ; je viens tout de suite au beau drame de Buchner, La Mort de Danton^. Œuvre d'un jeune homme qui portait on lui le

* Je néglige Saint-Just, une misérable figure quand on la regarda htèc \çi yeux de Sainte-Beuve ou de Taine. Biichner a su faire parler Saiitt-Just ; il lui prête un langage trop magnifique, dont il suffit de crever l'ampoult?.

* Maximilian Robespierre . Tranerspiel in fiinf aufzijgcn. Brem(?iï, Scblûdlmann, 1851, 2* édit. — Les Girondins sont écrits en prose, le lialiespisTra en prose et vers.

Georg Bi'ichner's Sxmmtliche Werke. Frankfurt am Mein, 1873. ST* Auguste

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