LA MORALE DANS LE DKAME
génie du physiologiste et du poète (il mourut à l'âge de vintg-trois ans), ce drame romantique est outré et sauvage ; il y passe un souffle de folie, il y coule du sang et de Tordure. Nous y assistons à des scènes d'orgie, de prostitution, de bêtise populaire ; nous y sommes à la Convention, aux Jacobins, dans les prisons, au tribunal révolutionnaire et sur la place de la guillotine.
Ecoutez Robespierre aux Jacobins. Il se peint déjà dans son discours : c L'arme de la République est la terreur, la force de la République est la vertu, — la vertu, sans laquelle la terreur est funeste, — la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante... Le gouvernement révolutionnaire est le despotisme de la liberté contre la tyrannie... Pitié!... Non! Toutes les expressions d'une fausse sensibilité me semblent des soupirs qui s'envolent vers l'Angleterre ou l'Autriche... » Ecoutez-le à la Convention : < Quiconque tremble en ce moment est coupable... — Nous n'avons plus que quelques têtes à frapper, et la patrie est sauvée * !' >
« Il a joué des doigts à la tribune, rapporte Lacroix à Danton après la séance des Jacobins, et il a dit que la vertu doit régner par la terreur. Cette phrase m'a fait mal au cou. » Le discours de Robespierre aux Jacobins avertissait Danton ; le discours à la Convention désigne sa tête. Danton, avant qu'on Tincarcérât, a vu Robespierre, mais il l'a blessé. Ce jouisseur, ce violent. Buchner
Dietrich in*a communiqué le volume de Buchner ; je me sers, pour la Mort de Danton, de rexcellente traduction qu'il en a faite, et qui paraîtra prochainement chez Louis Westhausser.
•Une scène de Buchner, bien cnraclérisdque. Le peuple ameuté crie: « A mort, qui n'a pas de trou à son habit ! » Robespierre intervient: « Au nom de la loil » — Premier Citoyen ; « Qu'est-ce que la loi? »> — Robespierre: «La volonté du peuple. >• — Premier Citoyen : « Nous sommes le peuplo. et nous voulons quil n'y nit pas de loi. Ergà : cette volonté est la loi. Ergô : au nom de la loi, qu'il n'y ait plus de loi. Ergô : à mort !» — La caricature achève de rendre le modèle.
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se plaît à le faire parler; il est un peu ï^enLriieitux quelquefois, du moins il sait la vie, et sa sédueLion a été d'aimer la vie.
« Rien de fou chez Danton >, écrit Taine encore. I! a Tesprit le plus sain, il possède même l'aptitude politique à un degré éminent. Il est un génie original^ spontané, point scribe, ni raisonneur. « Il rerjardaH^ et voyait. > Mais il est, par tempérament, et par cnractère, un « barbare > ; capable de donner un coup d'épaule, incapable d'un travail régulier et assidu ; il a pu faire et laisser faire les massacres de septembre, il ne sera jamais un bourreau méthodique ; nul sens moral chez lui, nulle conscience ; mais il a des entrailles, et même du cœur.
Ce brutal puissant gène le craintif Robespierre* Ecoutons-les dans la belle scène de Biichner :
DANTON
Où cesse la défense légitime, commence le meurtre \ je ne vois pas de raison qui nous contraigne plus longtemps à tuer.
ROBESPIERRE
La révolution sociale n'est pas encore achevée.,, La bonne société n'est pas encore morte... Le vice doit être chû-tié, 1^ vertu doit régner par la terreur.
...Avec ta vertu, Robespierre ! Tu n'as pas volù d;argenl;, tu n'as pas fait de dettes, tu n'as pas coucht^ avec des femmes, tu as toujours porté un habit décent eL tu ne t'es jamais grisé. Robespierre, tu es insupportablemeiit jiouiiéte. J'aurais honte de m'agiter trente années entre terre et ciel avec la même physionomie morale, seulement pour jouir du misérable plaisir de trouver les autres pires que moi. N'est-il donc rien en toi qui te dise parfois tout bas et eu secret : Tu mens, tu mens ?
lu.
ROBESPIERRE
Ma conscience est pure.
DANTON
La conscience est un miroir devant lequel un singe se tourmente; chacun se pare comme il peut et joue son jeu à sa façon... As-tu le droit de faire de la guillotine une cuve a lesfive pour le linge sale des autres hommes, et de leurs têles tranchées des morceaux de savon pour leurs vêtements cra&scux, parce que tu portes un habit toujours soigneuseinr*iji. brossé ?... Es-tu l'agent de police du ciel ? Et, si tu ne petix soutenir cette vue aussi bien que ton cher bon Dieu, alors mets ton mouchoir devant les yeux.
ROBESPIERRE
Tu nies la vertu ?
DANTON
Rt le vice. Il n'y a que des épicuriens, les uns grossiers, les autres délicats. Christ fut le plus délicat... N'est-ce pas, in<.'otTuptible, il est cruel de t'arracher ainsi les talons des souliers ?... D'ailleurs, pour demeurer dans tes principes, nost coups doivent être utiles à la République; il ne faut pas frajjpcT les innocents avec les coupables.
ROBESPIERRE
Qtir te dit donc qu'un innocent ait été frappé ?
DANTON
Entends-tu, Fabricius?Il n'est mort aucun innocent !
El Danton sort, disant à Panis : c Nous n'avons pas un moment à perdre. » Robespierre, demeuré seul, ^îliilcn-oge ; il se hausse un moment, et puis retombe dans ^on idée fixe :
* M^arracher les talons des souliers ! — Pour demeurer û^m ic^ principes!... On dira que sa figure gigantesque
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jetait trop d'ombre sur moi, que c'est pour ce motif que je l'ai chassé de mon soleil. — Et si on avait raison ? — Estce donc si nécessaire? Oui, oui... — C'est ridicule, comme mes pensées se surveillent les unes les autres ! — 11 doit disparaître !... Arrière la faction qui a dépouillé de ses habits la défunte aristocratie, et en a hérité la lèpre !... La vertu , le talon de mes souliers ! Dans mes principe '> ! — Crtniine cela me revient toujours ! — Pourquoi ne pnis-jc mu iiélivrer de cette pensée? — Elle me fait sans ces&e signe ]h, là, avec un doigt sanglant !.,. — Je ne sais pas ce qui en moi se joue du reste... Ne sommes-nous pas des somnambules, notre activité ne ressemblet-elle pas à celle du n}Ye ?. . .
(Saint-Just entre^)
Hé, qui est là dans l'obscurité ? Hé, de la lumière, de la lumière ! »
Saint-Just déclare qu'il attaquera à la Convention Danton et ses amis. Robespierre n'a plus que des mots saccadés : c Beaucoup de façons !... — Alors, vite I Demain ! Pas de longue agonie ! Depuis quelques jours je suis sensible. > Et, de nouveau seul, il se compare an Messie : < Il avait la volupté de la douleur, et inoî j'ai la torture du bourreau. »
Il semble impossible, à qui n'a pas vu de près la besogne révolutionnaire qu'un homme médiocre ait réussi à devenir le maître d'un peuple, et quf* Robespierre n'ait pas eu quelque génie. Mais que ne peut faire la poussée des violents, dans une nation desorganisée par la violence ! Quel faible effort personnel y peut suffire pour être un dieu ! Robespierre fut une intelligence ordinaire, appliquée à un objet qu'elîe est impuis santé à embrasser tout entier ; les ressorlà de la vie étaient tendus en lui vers une chimère de son propre cerveau, et sa quantité personnelle d'émotion n'a fait que fournir à la meule de sa logique. Chez cet homme