CHAPITRE X
L^éVOLUTlON ET LA RACE
Questions d'éthologie. — Les émotions conservatrices et les émotions sympathiques (les poèmes homériques; les chants norses; la Saga de Frithiof^ de Tegnér ; la Nibelunge de Jordan ; la Chanson de Roland). — Le sentiment religieux ; ses degrés. La poésie grecque. L'épopée hindoue. La comédie de Dante. — Les passages de l'épopée à la tragédie. Les déchéances (la légende d'Achille et de Polyxène). ~ L'autonomie morale dans le monde moderne. L'homme complet de Shakspeare. L'homme raisonnable de Voltaire. L'amour elle devoir dans Schiller. La liberté de l'amour dans George Sand et les romantiques. — Retour à la règle sociale, dans la littérature. Répétitions et dissemblances.
Les chapitres précédents contiennent déjà des indications nombreuses sur quelques états historiques de la moralité. Il resterait à poser la question d'une éthologie des peuples, à laquelle je ne prétends pas d'ailleurs beaucoup contribuer. Le drame n'est pas le témoin unique, ni même le plus important, du fait moral, et ce fait, tel que je l'ai présenté, ne traduit pas non plus tout le € caractère ». L'évolution morale se montre constante et assez régulière à travers les variétés des groupes humains. Quant au caractère, on peut voir, si l'on y regarde bien, que nos diverses émotions s'harmonisent d'une manière différente pour composer la moralité, suivant le moment historique, ou peut-être aussi selon la race. C'est la question môme d'une éthologie, prise dans les limites du sujet de ce livre.
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Les émotions conservatrices ont une extrême importance dans les sociétés primitives. Les qualités de conservation, et d'abord la valeur, sont aussi les plus estimées dans les chants antiques des grandes races. Elles y représentent la loi et le devoir.
Les héros des poèmes homériques vivent bonnement la vie, la pleine vie au soleil, sous la main des dieux qui se font visibles quelquefois, et sous la menace de la destinée, qui apparaît plus grande que les dieux et demeure à jamais impénétrable. L*idée de nation existe à peine. On a le sentiment d'appartenir à une souche commune, et l'occasion pourra décider les chefs à agir en commun. Les nations sont encore des domaines ; les rois, des propriétaires. Les devoirs restent peu étendus, comme le milieu où ils s'exercent. La figure d'Agamemnon, à la vérité, se détache en assez haut relief : il a la majesté, et il porte le commandement ; mais l'action pratique du chef est assez faible, et les devoirs généraux sont faibles aussi. En définitive, la qualité la plus estimée, c'est la force, la valeur, et c'est, au même degré, la ruse, la finesse de l'esprit, qualités non moins conservatrices.
Achille semble figurer le luxe de la vie guerrière, dans Viliade; Ulysse y est le plus précieux agent, peutêtre le vrai héros. Il a déjà la marque distinctive de la race, et cet « Odusseus » fin et rusé est l'ancêtre spirituel de beaucoup d'autres Grecs, qui furent des sophistes ou des poètes. La déesse même de la Sagesse, cette Athénè qui vient souvent au premier plan du divin monde homérique, est indulgente aux mensonges de son héros préféré ; elle lui sourit, quand il essaye de la tromper elle-même, et la morale qu'elle professe n'est pas trop rigide. Elle ne condamne pas les tmmes qui sont bien
<b LA MUHALE DANS LE DRAME
ourdies, ni les ruses qui ont réussi. La perfidie peut prendre une certaine forme qui la justifie à ses yeux, et cette divine sagesse est femme pour le mal comme pour le bien.
La force et la ruse sont pareillement estimées chez toutes les nations primitives. Dans la mythologie Scandinave, l'homme est entré en sincère communion avec la nature, c Une très vaillante, vraie vieille race d'hommes, écrivait Carlyle *, que ces Northmans » ; et dignes d'elle ses poètes, presque tous nés sur la sauvage terre d'Islande. La croyance pratique des vieux chants norses n'était probablement, selon Carlyle, pas beaucoup plus que ceci : croyance aux Yalkyries et au palais d'Odin ; à une inflexible destinée ; et que la seule chose nécessaire pour un homme, c'était d'être brave. Les Valkyries sont < choisisseuses des tués » ; alors qu'elles conduisaient les braves au céleste Palais d'Odin, seuls les bas et les serviles étaient plongés dans les royaumes de Héla, la déesse de mort, c Les vieux rois, aux approches de la mort, se faisaient mettre dans un navire ; le navire était lancé, avec ses voiles dehors et un feu lent qui le brûlait ; afin qut, une fois en pleine mer, il pu s'incendier et flamber haut, et de cette façon ensevelir^ dignement le vieux héros, à la fois dans le ciel et dans l'Océan. >
Les rudes chants des races du Nord n'ont pas le charme varié de l'épopée grecque. Je n'oserais dire que les qualités du héros y sont plus hautes. Mais la vaillance d'Ulysse n'y est pas servie par la perfidie d'Ulysse. L'homme y est brave plutôt avec témérité, et pour être brave. Il fait montre du mépris de la vie, et il la risque sous la
• Lei Héros, Le culte des Héros et V Héroïque dam V histoire. îrad. J.*B.-J. Izoulet-Loubatières. Paris. Colin, 1888. — Conférence I.