PREMIER
Émotions conservatrices. — Emotions sympathiques : l'amour et les sentiments tendres ; l'amour fraternel (conte égyptien des Dev^ frères) ; l'amitié (Nisus et Euryale) ; la pitié ; la sympathie. Nature mixte de la sympathie (la prière de Priam; le fabliau de la Houce partie), — Extension de la sympathie humaine avec la croissance des sociétés (la Chanson de Roland comparée kV Iliade), — Émotions intellectuelles; idée de justice La composition pécuniaire (la Saga de Niai) ; le talion, forme primitive de la pénalité. État idéal et états sociaux.
Au premier regard jeté sur Tensemble des œuvres littéraires, le progrès maral apparaît avec évidence. Les poètes, d'un siècle à Tautre, n'ont plus le même langage, ou ils ne choisissent plus les mêmes fables. Eschyle, Sophocle, Euripide, ont fait parler la langue d'un temps cultivé aux personnages fournis par la légende d'un âge barbare. Ils leur ont prêté des sentiments qui ne s'accordent guère avec les actes que la tradition leur attribuait. Ce contraste du fond et de la forme se retrouve jusque dans nos drames les plus récents qui sont tirés de l'histoire, et il nous révèle le progrès accompli, du jour de l'événement, mythique ou réel, à celui de la création poétique. La sensibilité d'Euripide, au point de vue de la vérité brute, ne serait
pas moins déplacée dans le rôle d'Hippolyte ou de Ménélas, que la tendresse de Racine dans le rôle d'Oreste ou de Pyrrhus; le poète dcRuy-Blas n'a pas moins défiguré l'Espagne de Charles II, que Racine n'avait travesti la Grèce de ^Thésée.
Ce n'est pas assez pourtant de constater le progrès moral. Il faut en reconnaître les formes, les moyens, les circonstances. D'une manière générale, on peut le dire, ce progrès a consisté dans l'éducation des passions. Celle-ci s'est faite par une action, lente et continue, de l'être intelligent que nous sommes par le cerveau, sur l'animal que nous sommes aussi par les viscères. Elle a modifié la valeur relative de nos émotions fondamentales , sans en changer la nature ; elle en a nuancé les gestes, les cris, l'expression en un mot. C'est pourquoi certaines figures, marquées le plus fortement, ont pu reparaître sur la scène, sans que le poète eût besoin d'effacer leur vieux nom pour nous y intéresser. Phèdre, Médée elle-même, ne sont-elles pas de tous les temps ? Roland a les passions d'Achille, et il en aurait le caractère, si des sentiments nouveaux ne déterminaient sa volonté.
Je me propose de montrer les grandes époques et les crises singulières de cette éducation, selon les races et les milieux. Je voudrais seulement, avant d'entrer dans le détail de mon sujet, remonter aux sources de l'activité morale, aux émotions qui ont fait l'homme agissant et social, et rappeler, le plus brièvement possible, quelques faits connus.
Il semble que deux instincts prédominent dans le monde tumultueux et violent où s'agite l'homme des temps barbares. Il n'a souci que de se nourrir et de
reproduire son espèce. Mais son égoïsme s'est élargi jusqu'à produire certains sentiments d'intérêt commun, ou même de commune sympatliie ; son instinct brutal de la conservation s'est adouci sous l'influence croissante des sentiments qui dérivent de l'amour.
L'amour lui-même s'est affiné au courant des siècles. L'Adam et l'Eve d'avant l'histoire n'ont pas été ce beau couple de l'Eden, que le poète regarde dormir sous € un dôme fleuri qui faisait pleuvoir des roses * >. La famille ne s'est pas constituée au premier jour, et la filiation, on le sait, est restée longtemps au hasard.
Déjà, écrit Saint-Marc-Girardin *, dans les antiques légendes de l'amour conjugal, cet amour arrive à être un devoir, sans cesser d'être une passion capable de dévouement. Quelles meilleures épouses que Pénélope ou Alceste ? Les Grecs du vi'' siècle n'étaient pas cependant si loin des âges où la filiation demeurait incertaine, pour en avoir perdu tout souvenir. Hérodote mentionne que chez les Lyciens elle s'établissait encore par la mère ; d'après Polybe, les Locriens auraient également, à l'origine de leur colonie, suivi le principe de la parenté utérine. Des peuples asiatiques très voisins gardaient des coutumes religieuses rappelant même la promiscuité primitive, c Le caractère remarquable de la civilisation hellénique, depuis ses origines légendaires, écrit Giraud-Teulon ^, est celui d'une réaction morale contre les cultes et les principes sociaux de l'Asie. La guerre de Troie est une expédition entreprise sous le prétexte officiel de venger raff*ront fait au lit
• Milton. Paradis perdu, liv. Vï.
» Cours de littérature dramatique, tome IV.
•Les Origines de la famille, Genève, Cherbuliez; Paris, Sandoz, 1874, chap. I, §4. (Note.)
conjugal. » Eschyle, dans les Euménides, fait soutenir par Apollon et Minerve le principe de la descendance paternelle, «la cause du père >. Euripide sent toute l'importance d'assurer la légitimité des enfants, et il ne se lasse pas de répéter qu'il n'est pas bon qu'un homme ait plusieurs femmes.
La fidélité conjugale n'était sans doute pas moins recommandée dans la littérature plus ancienne de l'Egypte, et le conte populaire des Dev^ frères * en flétrit la violation. L'impudicité est dans ce conte à la charge de l'épouse, comme dans l'histoire de Joseph. Quelque mille ans avant Proudhon, le narrateur laisse à la femme l'initiative de la débauche, et réserve à l'homme le sens juridique.
Deux frères, donc, Anepû et Bataû, habitaient aux champs. L'aîné avait une maison et une femme; le cadet demeurait chez son frère et y faisait service. Un jour qu'ils étaient tous deux à labourer, fort contents de leur ouvrage, l'aîné dépêcha son cadet au village, pour en rapporter des semences. Le cadet trouva là femme de son frère assise à se peigner. Il lui dit : < Debout! Et donne-moi des semences, que je retourne aux champs. > Elle lui dit : c Va, ouvre le grenier, prends toi-même ce qui te plaira, de peur que ma coiffure ne se défasse en chemin. » Le jeune homme prit une grande jarre, la chargea de blé et d'orge, et sortit sous le faix. La jeune femme lui dit : « Combien de choses as-tu sur l'épaule ? » Il lui dit : c Trois mesures d'orge, deux de blé, en tout cinq mesures, voilà ce que j'ai sur mon épaule. » — « Quelle est donc la force qui est
' Rédigé parle scribe Enna, il y a trois mille ans, pour amuser Tenfance de Féti II. Voy. Jules Soury. Etudes historiques sur les religions, les arts, la cioiliaation de VAsie antérieure et de la Grèce. Paris, Ueiiiwald, 1877.
LES SOURCES DE iNOTRE ACTIVITÉ MORALE 5
en toi? fit-elle. Or j'ai vu ta vigueur chaque jour. » Elle se leva, le saisit et lui dit : c Viens, reposons ensemble une heure durant. Pare-toi, je vais te donner de beaux vêtements. » Le jeune homme entra en furie comme une panthère du Midi, et elle fut remplie de crainte. « Mais tu es pour moi comme une mère I Mais ton mari est pour moi comme un père I II est mon aîné, c'est lui qui me fait exister. Oh ! la chose abominable que tu m'as dite, ne me la répète plus ! Moi, de mon côté, je ne la répéterai à personne et je ne la ferai pas courir dans la bouche des gens. > Il reprit sa jarre, et s'en fut aux champs.
La femme accuse le frère innocent, qui se mutile dans l'excès de sa douleur. La suite de l'histoire se perd dans le merveilleux du mythe osirien.
L'amitié fraternelle éclate surtout dans ce conte. L'amitié entre adolescents a été parée aussi des plus belles fleurs de la poésie. L'épisode gracieux de Nisus et d'EuryalQ, qui nous en off"re, dans la liltérature romaine, un modèle si touchant *, aurait pu se rencontrer dans celle des nations slaves. Les pohratim de la Serbie ou du Monténégro jurent de combattre l'un à côté de l'autre dans les guerres pour leur douce patrie, et de venger celui qui tombera le premier. Ces unions se forment d'ordinaire entre jeunes gens du même sexe; mais elles se forment quelquefois entre un jeune homme et une jeune fille, et l'homme doit protection à sa sœur d'adoption, sans que jamais un autre sentiment puisse se mêler à ce dévouement fraternel.
Sans doute ce sentiment plus puissant, quoiqu'il se
* His amor unus erat, dit Virgile. Enéide, IX, 182. /^^^^ ^'^^^^^
((UNIVERSifY
taise, ne reste pas inaclif, et Ton sait quels mensonges délicats retiennent souvent la pure amitié d'aller se fondre dans le courant plus large de l'amour. Ces affections que nous venons de voir seraient donc essentiellement des € sentiments tendres >, et comme des états faibles de Tamour, que le poète colore, quand il les veut peindre, d'un reflet de la passion originale. Ce que nous nommons la sympathie en serait le plus faible état. L'amour est une manière de l'égoïsme, a-t-on pu dire; mais il s'aime dans autrui jusqu'au sacrifice entier de soi, tandis que la sympathie, autant qu'elle enferme de tendresse, n'est jamais si désintéressée.
Bain * explique la sympathie par le pouvoir que possède notre intelligence de se substituer, en quelque sorte, à la condition d'autrui, et de nous faire une t idée > des peines de nos semblables, qui nous porte à agir comme le ferait cette idée si les peines ou les plaisirs affectaient notre personne même, t La pitié, avait écrit déjà La Rochefoucauld ^, est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d'autrui, et une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber. »
Vauvenargues disait ', au contraire, que la pitié n'a pas besoin d'être excitée par un retour sur naus-mêmes, comme on le croit, c Pourquoi la misère ne pourraitelle sur notre cœur ce que fait la vue d'une plaie sur nos sens?... L'impression des nouveautés ne prévientelle pas toujours nos réflexions? Notre âme est-elle
' Les sens et l'intelligence, H" partie, chap. i, § 3 (trad. Gazelles) . Taris, G. Baillière, 1874.
« 272. Edit. Didot Tainé. 1815.
• xxxviii. Edition da Panthe'on littéraire.
incapable d'un sentiment désintéressé? > Assurément, répliquerais-je, la vue d'une plaie nous cause une sensation pénible, mais elle est de dégoût, et notre premier mouvement est d'en détourner les yeux ; de même le sang gluant sur la peau nous est si désagréable, que nos mains cherchent à se nettoyer de cette souillure. Ce n'est jusque-là qu'une émotion de notre sensibilité, et il faut, pour qu'elle devienne pitié, qu'elle traverse un milieu supérieur de réflexions et de sentiments *.
Il est rare que la pitié, dont l'expression est si franche dans les poètes grecs, ne soit pas accompagnée d'une réflexion personnelle qui la rend peut-être plus éloquente. Sophocle fait dire à Thésée, accueillant l'infortuné Œdipe, ces beaux vers : « Je n'ignore pas que comme toi, j'ai été élevé sur la terre étrangère, que j'y ai subi, plus que personne, des épreuves où ma vie était en jeu. Aussi je ne refuserai jamais de travailler au salut d'un étranger malheureux comme je le vois aujourd'hui. Je sais que je suis homme, et que le jour de demain ne m'est pas plus assuré qu'à toi. » Et encore dans Sophocle : c Sauve-moi, dit Philoctète à Néoptolème, aie pitié de moi, en considérant à combien de hasards et de vicissitudes sont exposés les mortels, dans
' Un exemple plus intéressant est celui du mouvement spontané d'étendre les bras, qu'on exécute pour soutenir une personne qui tombe. — La -vue d'un corps qui tombe provoque le sentiment pénible de la perte d'appui, qui doit s'accuser, en beaucoup de cas, par un mouvement des bras et des mains, qu'une représentation idéale immédiate vient transformer en une action secourable, — Il arrive que, étant debout sur le bord d'une rivière, la fuite de l'eau causi; un vertige subit, auquel on échappe en se rejetant machinalement en arrière, en sens contraire du courant. — J'ai connu un vieillard qui élevait les bras en l'air et s'éloignait en hâte, quand il voyait tomber un enfant. — Un chien se met en arrêt, ou se sauve, si le chasseur fait une chute. — U y aurait là matière à une discussion intéressante. En tous cas, le promier temps de l'action est marqué par des gestes, par des cris, par des contractions musculaires diver* sèment localisées, qui sont des effets purement réflexes.
(Cette note de la 1*^ édition trouverait une réponse dans le beau travail de M. Charles Richet sur les Bé/lexes psychiques, in Bévue philosophique, mirsj avril et mai 1888.)
la prospérité comme dans l'adversité. Quand on est hors du malheur, il faut se représenter et craindre les revers *. >
L'habileté du suppliant est d'évoquer dans Fespritd'autrui l'image d'une infortune pareille à la sienne, ou qui pourrait frapper un être cher. Priam, venant racheter le cadavre d'Hector, commence par émouvoir le barbare vainqueur en lui parlant de Pelée : c Divin Achille, souviens-toi de ton père qui est de mon âge et qui touche au seuil de la vieillesse. En ce moment peut-être ses voisins lui font la guerre, et il n'a personne pour le secourir dans un si pressant danger. Mais, comme il sait que tu vis encore, il se réjouit au fond de son âme, et tous les jours il espère te voir revenir d'Ilion. Moi, pauvre infortuné, j'avais aussi des fils vaillants... Eh. bien ! le cruel Mars me les a presque tous ravis. Un seul . me restait... c'est pour racheter son cadavre que je t'apporte ces riches présents. Achille, crains et respecte les dieux, prends pitié de mon sort en songeant à ton vieux père, et pense que j'ai fait ce qu'aucun mortel n'a fait sur cette terre : j'ai porté à mes lèvres la main du meurtrier de mon fils* !... > Ces poètes grecs ont si bien dit, qu'on ne saurait jamais mieux dire.
Voici pourtant un nouvel exemple, pris à notre vieux fabliau de la « Houce partie ^ ». Un riche bourgeois, ayant marié son fils unique aune fille noble, leur abandonne imprudemment tout son bien. Devenu vieux, sa bru dédaigneuse veut le chasser de la maison ; il n'ob-
' Je suis, pour Sophocle et Euripide, la traduciion de II. Pessooneaux ; pour Eschyle, celle de M. Pierron.
' Ce morceau est emprunté à la tradudioa de Barestc.
» OEuvre du trouvère Bernier, dans la langue du xiii* siècle. Ch. Aubertin, Choix de textes,tXc. Paris, Belin, 1883.
tient de son fils que d'emporter la housse de son cheval pour se couvrir en hiver. Son petit-fils, un garçon de dix ans, a pitié du vieillard et le sauve par une ruse. Etant allé prendre la housse, il la coupe en deux moitiés, et répond aux reproches de son père qu'il lui réserve l'une pour le temps où il aura, à son tour, reçu son bien.
Je vous partirai auiresi
Comme vous avés lui parti.
Si le lessiés morir chétif, Si ferai je vous, se je vif.
Instruit par cette leçon, le fils ingrat reconnaît ses torts envers le vieillard, et il les répare.
La sympathie, on le voit, reste dans la dépendance de sentiments étrangers, qui la renforcent ou la réveillent ; par l'adjonction de ces sentiments elle peut s'étendre aussi à un plus grand nombre de personnes. Sous la qualification générale de < sentiments sympathiques > il importerait donc de réserver le groupe des c sentiments tendres >, car ils se distinguent bien comme fait d'instinct, irréfléchi % et portant, en quelque sorte, la marque psychologique de l'amour.
A mesure même qu'elle s'étend, la sympathie prend la forme d'un devoir, et elle relève d'une idée plutôt que d'un sentiment. Notre conduite envers nos semblables est déterminée, en certains cas, par un sentiment affectueux qui a été transformé en une obligation pour
♦ u S'il y a, écrivait La Rochefoucauld, un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, c'est celui qui est caché au fond du cœur, et que nous ignorons nous-mêmes. » (69, même édit.) Ce grand moraliste a \u le quelque chose de spontané qui est dans la tendresse comme dans régoïsme. Mais il était le peintre des sentiments égoïstes, conservateurs, et il en cherchait les traces dans nos sentiments sympathiques plus complexes. La Rochefoucauld peint « l'homme égoïste ■»; Vauvcnargues peint « l'homme sympathique »; Pascal avait peint, mais non pas exclusivement, « l'homme intellectuel ».