LX MORALE DANS LE DILUIE
d'autres motifs. L'hospitalité antique était un devoir de ce genre. Lorsque Télémaque vient à Sparte avec le fils de Nestor, dans Tespoir d'apprendre de Ménélas quelques nouvelles de son père, l'intendant du palais hésite à recevoir les jeunes gens, c Renvoyer des hôtes ! s'écrie Ménélas. Oublies-tu que c'est en mangeant le pain des hommes hospitaliers q\ie nous sommes venus jusqu'ici? » Ménélas est bon, et le retour qu'il fait sur lui-même provoque sa bienveillance pour ces étrangers qu'il ne connaît pas encore. Dans le fait, l'hospitalité était devenue une règle de l'âge héroïque ; elle était commandée par la religion et les mœurs ; Ulysse s'asseoit sur la cendre du foyer d'Alcinoîis, afin de le forcer à l'accueillir. De même nos pratiques de bienfaisance ne sont pas toujours accompagnées de véritable pitié. L'or sans la pitié n'est que l'aumône, arrachée à l'indifférence de plusieurs par un commandement extérieur.
11 arrive qu'on donne à manger au pauvre qui a faim, pour goûter sans mélange le plaisir d'un bon repas. 11 y a bien des degrés dans la pitié, parce qu'elle est faite, je le répète, de tendresse et d'égoïsme.
Aristote observait que nous avons plutôt pitié de ceux que nous connaissons, de ceux qui nous ressemblent par l'âge, le caractère, les habitudes, le rang, la naissance ; ils nous montrent mieux que leur malheur pourrait aussi nous frapper, c Tout ce que nous craignons pour nous-mêmes excite notre pitié, quand les autres en sont victimes. » Les malheurs passés, qui nous laissent à l'ordinaire assez indifTérents , nous touchent au théâtre, parce que le poète les place près de nous, comme sur le point d'arriver*. En effet l'habi-
' Rhétorique, liv. II, chap. viii.
LES SOURCES DE NOTRE ACTIVITÉ MORALE il
tude de la vie commune, des périls courus ensemble, fortifie la sympathie ; elle est une qualité sociale. La race, la couleur, la religion, la caste, ont été la source de sentiments, de préjugés, qui ont disposé les hommes différemment les uns à l'égard des autres. Les caractères qui font deux nations très dissemblables en rendent les individus moins secourables ; à plus forte raison, ils ne laisseront pas naître l'idée générale d'une € humanité > dont les parties seraient jointes et solidaires.
Ainsi l'extension de la sympathie suit la croissance des sociétés. Elle a été, nous dit Espinas * , le ressort des sociétés animales qui ont annoncé les nôtres. On sait les conclusions de ce savant auteur. Une société animale est pour lui, déjà, < une conscience vivante, un organisme d'idées >. La sympathie serait la source de la conscience collective ; nulle société normale dépassant la famille ne serait née, sans les relations sympathiques des jeunes animaux entre eux. La famille est bien la condition prochaine de la peuplade, mais la cohésion des familles et les probabilités pour la naissance des sociétés seraient inverses.
Dans l'espèce humaine, la question du couple naturel, du groupement familial, est nécessairement liée à . celle de la possession. « Ce que les Romains, remarque Giraud-Teulon^, entendaient par familia^ ne réveillait ni l'idée de génération, ni celle de parenté physique, et ne signifiait rien autre chose que la propriété. » On disait gens aux temps primitifs, on a dit familia aux
• Les Sociétés animales. Paris, G. Baillièrc, 1878. - Section /F et Conclusion.
' Ouvrage cité, chap. V.
temps historiques ; la tribu^ qu'on supposait venir des familles, aurait au contraire précédé la gens; une série de fractionnements, et non d'aggrégations, aurait enfin conduit à la cité. Cette doctrine est bien vraisemblable. Elle a le mérite d'expliquer, par une connivence de nos premiers et plus profonds instincts, le progrès qui fît passer les peuples arrivés depuis à une haute culture, du régime de la promiscuité et de la tribu indivise, à celui de la propriété et du mariage.'
La cité antique, au moins chez les Hellènes et les Latins, fut le premier groupe considérable, et elle devint l'instrument des groupes plus élevés. Elle fut la réunion des gentes, qui étaient, écrit aussi Fustel de Coulanges*, la famille ayant atteint l'extrême développement que l'ancien droit privé lui permettait d'atteindre. Cette association familiale, si compliquée, se brisa donc, se perdit; mais cela arriva seulement après qu'il s'était produit, par son moyen, des habitudes, des sentiments, des idées, capables de soutenir les relations d'un autre ordre qui en découlaient. On s'éleva peu à peu à la notion d'une société civile ayant pour éléments, non plus des groupes, mais les individus. Ce fut enfin dans le vaste empire dont Rome était la tète que s'élabora l'idée de l'Etat, tel que nous le comprenons encore 2, et le génie latin réussit à créer un organisme à la fois solide et souple, que la Barbarie vint démembrer, sans en tuer pourtant l'esprit.
Notre épopée française est, comme la grecque, du
* La cité antique, Paris, Hachette, 1878, liv. ]I, chap. x, tipassim.
* Ceci n'est vrai qu'en gr^s. D'ailleurs la contradiction de Spencer Fur ce point (Voy. notamment L'individu contre l'Etat. Paris, Alcan, 1885) provient d'un vice* radical de sa conception sociologique, très nettement relevé par A. Angiulli dans son beau livre, La filosofia e la scuola. Napoli, AnTossi, 1888, — ni, pa«[. 321 et suiT., 334 et suiv.
commencement d'un monde ; seulement ce nouveau monde est héritier de l'idée romaine. C'est pourquoi la Chanson de Roland S bien inférieure à Ylliade dont elle n'a ni la variété d'accent, ni les grâces de détail, lui est pourtant supérieure par la pensée qui la remplit, par la notion profonde d'une utilité sociale. Des sentiments tout personnels occupent le cœur de l'homme homérique; il ne contracte de lien qu'avec tel ou tel dieu, et par un acte individuel ; le sentiment d'une obligation morale astreignant les hommes à obéir à un gouvernement lui est tout à fait étranger ; il ne connaît pas de loi : v6[xo; n'est pas un mot homérique ^. Le monde de la Chanson est autre. Roland, le preux, est baron chrétien ; il ne bouderait pas si longtemps sous sa tente pour un injure personnelle, comme fait le cruel Achille, et il ne repousserait pas la belle prière du vieux Phénix. Son point d'honneur est plus haut placé. Ulysse, il est vrai, reste fidèle à la cause des Grecs, et Hector défend noblement Troie. Toutefois Roland a le sentiment d'une obligation politique plus large, plus compréhensive, qui est étrangère à Viliade, et qui le prend tout entier.
La Chanson nous montre, en effet, des nations diverses unies dans une même pensée religieuse sous la main de Charlemagne. Elles restent pourtant divisées en dessous, et la pensée qui les unit contre les païens n'est pas plus capable de les retenir dans une communauté définitive, que la sympathie éveillée par le péril commun ne put fonder un accord durable entre les villes grecques, armées un moment contre les Perses. Rome,
' Je suis l'édition de Léon Gautier,
* Grote. Histoire de la Grèce (Irad de Sadous), tome II. chap. t T
d'ailleurs, en recevant dans ses temples les dieux des peuples vaincus, avait préparé leur réunion sous un principe plus large que la parenté du sang et de la race. Le christianisme donna à ce principe une formule précise; mais il enferma son idéal social dans les limites de la croyance. Dans la Chanson, la croyance est intolérante. Si Charles offre la paix à l'émir, c'est à la condition qu'il acceptera la foi du Christ, t Reçois la loi que Dieu nous donne à croire, lui dit-il, deviens chrétien et sur l'heure je t'aimerai. 3597-98. » Et le poète met cette dure parole dans la bouche du grand empereur :
Pais ne amur ne dei à paien rendre, — 3596.
La race et la foi religieuse, il en faut convenir, bornent souvent aujourd'hui nos sympathies. Une guerre fait naître entre deux peuples une longue inimitié. Le sentiment d'un bien et d'un mal commun à toute l'espèce humaine n'a pas jeté encore dans nos consciences des racines assez profondes. Du moins il y a germé ; quelques esprits d'élite se sont enhardis même à considérer un bien et un mal pour la nature animale tout entière, dans l'ordre infini de l'univers. Mais bornons à présent notre horizon. Restons dans l'étude des faits sociaux, qui seule peut donner quelque fondement à ces vues inductives touchant l'économie générale des mondes.
La grande ouvrière de notre histoire morale, c'est l'intelligence. Dans l'intelligence même, le premier rôle appartient à la tendance logique : elle a produit notre logique morale ; seule elle marque les actes du
caractère de la justice*. < Je rends hommage, chantait Euripide, au dieu qui régla notre existence, auparavant désordonnée et sauvage, d'abord en nous dotant de Tinteliigence, ensuite en nous donnant la langue, messagère des paroles, interprète de la pensée, et ces fruits destinés à notre nourriture, sur lesquels il verse du haut des cieux Thumide rosée qui nourrit les productions de la terre et arrose son sein '. >
Les hommes comprennent volontiers l'ordre moral sous la figure d'une compensation des actes, d'une équivalence matérielle. Dans le monde homérique, l'idée de justice confine à la notion de mesure, de balance. On y aperçoit clairement qu'elle a son origine intellectuelle, comme le voulait Littré ^, dans notre pouvoir de distinguer et de comparer, dans notre sentiment simple de la ressemblance et de la différence. Le meurtre paye le meurtre ou est compensé par une satisfaction pécuniaire. Dans la Saga de Niai S qui peint l'Islande gothique et païenne du x^ siècle (ces deux états sociaux très distants sont comparables), le wehrgeld est en vigueur. Thiolstof a été tué : le frère de la victime reçoit les présents du frère du meurtrier, et ils se séparent bons amis.
' Les sociétés, écrit un adversaire de la théorie darwinienne, Ludovic Carrau, «^ ne purent $!e perpétuer que grâce à la conception et à la pratique de la justice. La sociabilité, la sympathie, concoururent sans doute à I œuvre : mais, ftelaa nwi<^ leur importance Tut secondaire, leur développement lent et tardir. C'est !a rais€ui« noa la sensibilité, qui fit de Thomme un être moral et vraiment social »). Études sur la théorie de l'éoolution aux points de vue psychologique, religieux et moral. Hachette, i679. 5*= «7ude, p. 203.
* Les Suppliantes.
* De l'origine de Vidée de justice, in La science au point de vue philosophique Paris, Didier, 1873. Littré y dit en substance que le juste est de la nature du 'Vrai, aussi distinct de Tutile que le vrai l'est lui-ménic: que la justice, au fond, a le même principe que la science ; et que Tassentiment, commandé des deux
f>arts, s'appelle ici démonstration, et là devoir. — C'est bien cette opération intelectuelle qui fonde l'obligation; mais c'est toujours, il ne faut pas l'oublier, Vémotion qui fournit la matière du devoir.
* Voy. un article de M. A, Geiïroy, La Saga de Niai, in lievue des Deux Mondes, 1" novembre 1875.