‹ La morale dans le drame, l'épopée et le romanChapitre 41 sur 52 · LA MOKALE DANS LE DRAME · texte numérisé non relu

LA MOKALE DANS LE DRAME

repentante avec Hélène, et la vierge avec Iphigénie, la fiancée est une création des chants nouveaux. La jeune lille y a pris une place considérable; elle est aimée pour elle-même, et accorde librement son amour ; elle inspire l'action de l'homme qui la désire ou qui l'a conquise; la fldplité des amants est devenue un idéal, parce que l'amour se fonde sur la libre recherche et sur le consentement mutuel des personnes.

De même, si l'antiquité nous a laissé de beaux exemples d'amitié, et si le terrible Achille pleure, dans l'Iliade, son cher Patrocle, il semble que la confraternité d'armes ail donné chez nos ancêtres plus de vigueur aux affections masculines. On sent du moins, en lisant nos vieux poèmes, que les émotions sympathiques et les sentiments tendres vont se créer une langue différente. Le respect de la foi conjugale n'est plus commandé seulement par l'intérêt social ; mais la tendresse se dégage, en quelque sorte, de tout ce qui n'est pas elle. L'homme conçoit une beauté morale de l'amour, qui comporte le sacrifice et le pardon des injures, et les émotions sympathiques, celles qui regardent autrui, confinent, à ce degré, aux émotions esthétiques, à celles qui ne sont liées, comme s'expriment les psychologues, ni à des états conservateurs, ni à des états destructeurs.

Nos diverses émotions concourent à former le sentiment religieux : il en signifierait peut-être un certain état, sans avoir rien qui le constitue en propre*. La crainte seule n'a pas pu faire les dieux ; la terreur religieuse n'est pas encore toute la religion. Mais la sympathie humaine a pris une telle forme, qu'elle estdevenue le pardon, le sacrifice, en vue d'un idéal situé hors de

' Voy. mou Journal d'un philosophe. XXVI, Paris, Alcan, 1887.

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l'humanité ; rémotion de la beauté, l'admiralion des grands spectacles de la nature, ont jeté l'homme dans l'attitude d'un sublime étonnement ou d'un plaisir délicat, et le travail de l'intelligence a élevé enfin la roligioa purement émotionnelle à la religion métaphysique. D'une manière générale, le sentiment religieux serait toujours, si l'on peut parler ainsi, un état esthétique de l'émotion : il détache les sentiments inférieurs de loup objet grossier, pour les rapporter à une idée générale de puissance ; il a plus ou moins, dans les âmes haiile**^ ce signe de l'émotion du beau, d'être désintéressa*.

On pourrait donc avoir une marque de son carai^lëpe» en recherchant quelle classe d'émotions a été prépondérante dans la religion d'un peuple. La craîiUe de Dieu, par exemple, resta le fondement de toute la religion d'Israël, et l'idée de la divinité, chez les peuples sémites, est associée à celle de la terreur; le culh^ chinois, même dans le confucisme, n'est pas dégage* de l'intérêt pratique ; les religions de l'Asie Mineure n*ont point dépassé la philosophie de l'égoïsme, et d'un égoïsme voluptueux, plutôt que délicat; les émotions sympathiques ont dominé chez les Hindous, les émotions esthétiques chez les Hellènes.

La grande rivale de la sagesse, dans le ciel homérique, c'est la beauté : la beauté qui se donne, celle de Vénus. Les vieillards troyens, assis à la porte de leur ville, regardent passer Hélène, et ils ne se sentent plus le murage de la maudire, parce qu'ils la trouvent bell<\ Un sentiment de l'art est dans la race, qui peut dompter les émotions grossières, mais corrompre aussi les émotions supérieures. Il semble que la finesse de l'esprit et le plaisir des yeux soient les régulateurs de la sagesse divine et humaine dans ce monde hellénique.

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Si l'émotion dominante est un indice du caractère, la moralité dans la religion est un signe de l'avancement. La religion, en effet, n'eut pendant longtemps rien à faire avec la morale; souvent même les principes de l'une se sont trouvés en opposition directe avec les principes de l'autre, c Les deux grandes religions, écrit Gustave Le Bon S qui, les premières, ont pris pour base la morale, c'est-à-dire les devoirs réciproques des hommes, sont le bouddhisme et le christianisme. Aussi ont-elles révolutionné le monde... Nous ne voulons pas dire que ce soient elles qui aient fait triompher la morale dans le monde. Elles ont concordé avec le développement du sens moral, mais ne l'ont pas précédé. Elles ne pouvaient naître... que lorsque le sens moral eut atteint dans l'humanité un certain degré de développement. Elles se sont appropriées cet esprit de charité qui commençait à flotter, pour ainsi dire, dans l'air : souffle bienfaisant et doux, inconnu jadis parmi les rudes orages de la barbarie, et qui s'élevait au sein des sociétés apaisées, à mesure que la lutte pour la vie devenait moins dure. »

Les religions grossières enferment déjà une confuse explication des faits de l'existence. Il n'est pas de religion digne de ce nom, où la pensée intelligente n'ait achevé, comme elle pouvait, l'ordre du monde. Le génie hindou fit porter l'évolution des êtres, dont l'idée lui était si familière, sur la perfection morale, sur l'amour. On retrouve d'ailleurs dans ses grands poèmes, monuments anciens remaniés durant les âges postérieurs, les caractères des chants guerriers de l'Occident. La vigueur y est estimée ce qu'elle vaut : Râma obtient son épouse,

• Les premières civiUsations, chap. n , p. 04. Paris, Marpon, ouvrage en COUPS de publication.

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cette Sità dont les yeux sont grands comme les pétales des nymphées, et le visage beau comme la lune, en bandant l'arc énorme de Givâ, que traînent avec effort huit cents hommes d'une stature élevée. Les princes sont qualifiés « tigre des hommes », « taureau des hommes »; mais ils sont vantés surtout parce qu'ils « connaissent le devoir » et pratiquent la justice.

Rama subit un exil de quatorze années pour ne pû& faire mentir son père, qu'une de ses femmes a circonvenu en faveur du fils qu'elle a porté. A son retour, il supplie son père défunt de pardonner à la mérhnnle épouse. Daçaratha, l'immortel, apparaît sur un cluir^ vi il parle ainsi à Râma : « Tu as vu, héros, quator/.r années s'écouler pendant que tu habitais pour l'amuiir tls moi les forêts, en compagnie de ta Vidéhaine 1 1 di> Lakshmana. Ton séjour dans les bois est donc aujourd'hui une dette acquittée, et ta promesse est accomplie. Ta piété filiale a sauvegardé, mon fils, la vérité de lu^ parole, et la mort de Ràvana, immolé de ta main dfins la bataille, a satisfait les dieux. Maintenant, pjiisibie avec tes frères dans ton royaume, goûte le bouhfiur d'une longue vie. » Au roi des hommes, qui parlait ainsi, Râma fit cette réponse, les mains réunies en coupe : « Je suis heureux de voir que ta majesté, tibjrt naturel de ma vénération, est contente de moi. Mnis je voudrais obtenir de ton amour une grâce utile : c'est, que tu rendes, ô toi qui sais le devoir, ta faveur h Kêkéyî et à Bharala. « Je t'abandonne avec ton [ils! n telles sont les paroles qui furent jetées par toi-même â Kêkéyî. Que cette malédiction, seigneur, ne frnppe ni cette mère ni son fils ! »

Leur modestie grandit ces héros, et leur humilité ne les a!)ais3c pis. L'héroïsme S(» manifeste, dan^ ees

poèmes hindous, par des pénitences extraordinaires, autant que par des actes de courage; il y règne une folie du sacriflce, et des milliers d'années d'épreuves n'épuisent pas le désir de la mortification chez ces personnages illustres, guerriers ou brahmes, à qui les poètes ne mesurent pas le temps. Il ne naît pas aux couples royaux un digne héritier, qu'ils ne l'aient mérité en s'imposant des privations inouïes. Les malheurs qui frappent l'homme puissant proviennent le plus souvent d'injures, volontaires ou involontaires, faites aux brahmes ou aux saints anachorètes, dont la malédiction est difficile à purger. On vit dans un monde de sainteté, de piétisme, où le ressort de la volonté humaine se détend, où domine trop le sentiment de l'instabilité des choses. La mort est comparée à une caravane en marche, que rejoignent tous les êtres placés sur la route du monde : belle image qui trahit ici le poète d'une race fatiguée. Dans le bruit lointain des aventures mythiques, on devine la lassitude incurable de vivre et de résister. La contemplation incessante du néant où viennent les êtres accable ou endort les âmes des vivants.

Dans l'Occident chrétien, il faut arriver à la Comédie de Dante, pour trouver un beau monument à la fois religieux et litte'raire. Ici, la loi du devoir est symbolisée avec rigueur, la morale est fondée sur une critique de l'âme humaine. Dante avait une psychologie, et il l'explique lui-même par la bouche de Virgile, notamment au dix-huitième chant du Purgatorio.

< D'où vient l'intelligence de ses premières notions, l'homme ne le sait pas, et non plus la pente de ses premiers appétits, — lesquels sont en vous, comme dans l'abeille la passion de faire le miel : et cette première volonté ne mérite ni blâme ni louange. — Or. pour que

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tout dérive vers cette première volonté, en vous est née la vertu qui conseille (la raison) et qui doit se tenir sur le seuil du commandement *. »

Cette partie de la Divine Comédie est à quelques égards la plus intéressante. Le poète y met en ^i-hwn hi grand acte chrétien du repentir, qui ouvre le chemin à la perfection des âmes. Il monte lui-môm<.^ tins ai>jmcs du monde infernal, chargé des sept péchés, et il gravit la montagne, plus léger àmesure que l'ange l'en déchargr. Le premier, et le plus lourd, c'est le péché d'orgueil. Quelle différence de la conception païenne à tîelle-ci î Le vice qui est châtié dans la religion d'Odîu, c est la lâcheté; le vice capital dans la religion du Christ, c'n^t l'orgueil . La bravoure est la qualité la plus prisée chez les nations barbares; dans la culture chrétienne, c'est l'humilité. Mais l'humilité n'y est pas couîirdise ; clic est valeur morale, courage de ne se pas estimer soi-même plus qu'on ne vaut, et l'un des exemples d'humilité peints sur le mur du premier cercle de son Purgatoire est emprunté par Dante à la vie du noble empereur Trajan *,

Venons à la tragédie. Si les chants primitifs la préparaient, elle ne s'est pas toujours produite, ou elle n'a pas été frappée au même coin. L'apparition ou l'absence du drame scénîque chez un peuple, serait un indice de son caractère. Un signe non moins remarquable serait dans

• Tpad. k. Drizcux.

Pero, là onde vegna lo' ntelletto,

Délia prime notizie, iiomo non sape, E de' primi appctibiii i'aiïetto, Chc sono in voi, si corne studio in apc Di far lo mêle : e questa prima voglia Merto di iode o di biasma non cape. Or, perché a qnasta ogni altra si raccogiia Innata v'e la virtu, che consiglia, E deU' assenso de' tener la soglia. (XVTT, hHÎÎ ni «uiv,) » D.ms la religion do Léon Tolstoï, dirai-je en passant, on .«Liit pt'Viviv pinil^ être l'âme hindoue autant que l'àme clirélionne.

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