LA MORALK DANS LE DRAME
par une chimère du cerveau, plutôt que par l'appétit du ventre ou par le désir du cœur. La tendance de la race est à créer un être de raison, un héros logique ; on sera conduit à le vouloir faire vivre hors du théâtre, dans la vie réelle, et l'on tombera dans l'absurde par l'application d'une formule simpliste au gouvernement des faits, dont la variété déjoue sans cesse nos syllogismes.
Cette tendance aboutit, dans la littérature romantique, à une explosion de l'individualisme. Ce n'était pas ici la révolte soudaine des passions, toujours irritées par la contrainte légale ; mais c'était une doctrine opposant à la raison commune le privilège absolu de la raison individuelle. Le roman de George Sand a été une longue revendication des droits de l'amour, de la liberté de la passion ; il visait même au nivellement des classes par le rapprochement des sexes. Le théâtre de Victor Hugo porte sur des antithèses ; les personnages y sont comme les termes positifs ou négatifs d'une équation algébrique : figures sans existence, que le poète fait jouer avec les gros fils du mélodrame.
Le romantisme exagérait l'action de l'individu sur le milieu ; les nouveaux romanciers font valoir au contraire la réaction du milieu sur l'individu. On remarquait bien ici et là, notamment chez Dumas fils*, une tendance manifeste à replacer l'homme sous la règle de la religion et de l'Etat. Mais une école plus récente de littérature, qui se déclare étroitement déterministe, appli-
' La comédie du Demi-Monde roule sur ce conflit, à saroir si M. de Jalin doit ou ne doit pas dire à M. de Nanjac, qui la veut épouser, que la prétendue baronne Suzanne d'Ange a été sa maîtresse. Le marquis de Tonnertns, lui, son premier amant, déclare nettement à Suzanne, que du jour où, par des circonstances indépendantes de lui, il connaîtrait Thomme d'honneur qu'elle voudrait épouser, il apprendrait la vérité à cet homme. M. de Jalin accepte un duel pour avoir le droit de dire la même chose que le marquis se fait un devoir de déclarer. « C'est la justice, c'est la loi sociale qui veut qu'un honnête homme n'épouse qu'une honnête femme. »
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que les données de la science moderne avec une logique si excessive, qu'elle risque, à son tour, de passer le but. Elle ignore la force lente des « bonnes volontés »; elle méconnaît trop ce qu'il y a dans Thomme de spontané et d'original, ce qui est, comme l'a dit Marion*, c la cause de toute invention et innovation sociale ».
Il est curieux de constater ces retours. A quelque siècles d'intervalle, les hommes reprennent la même position. Ainsi les révolutions principales recommencent: certaines formes politiques, ébauchées dans les sociétés anciennes, se reproduisent aux âges postérieurs, et il semblerait que nous soyons incapables de constituer un organisme social ayant quelque solidité. Mais cette répétition des arrangements politiques est une répétition progressive. Des éléments similaires qnt une valeur toute différente, selon le stage où on les rencontre. La féodalité des îles Hawaï ou du Zululand n'était pas celle, par exemple, de l'Europe chrétienne ; et l'analogie des formes sociales ne doit pas faire méconnaître la qualité profondément différente, suivant les cas, des rapports et des idées qui les soutiennent.
L'évolution morale pourra donc offrir des ressemblances apparentes, mais non pas reproduire des caractères semblables. L'homme social des nations modernes ne sera pas le citoyen de la cité antique. Les rapports de notre vie émotionnelle avec notre vie intellectuelle paraissent soumis enfin à une variation continue, qui emporterait le perfectionnement des appareils pratiques de la culture, sinon de l'homme lui-même '.
• De la toUdarité morale, etc. Paris, G. Baillière, 1883, i* édit., p. 333.
• Voy, sur le progrès, ce que dit Narion, dans la conclusion de Vouvrage précité. — Voy. aus«i mon Journal d'un philosophe, XXXV, XXXV| et XLUI.