CHAPITRE XI
De la responsabilité. — De la croyance en une vie future comme motif de la volonté. — Sentences d'Euripide. L'école des dieux. — Puissance des effets prochains sur la volonté des hommes (Olivier de la Chanson de Roland^ le Miracle de Théophile du trouvère Rutebœuf). — Quelques positions morales {Une tempête sous un crâne^ dans les Misérables). — La sanction dans la tragédie ^'recque. La justice poétique. La sanction dans les hautes religions.
Les poètes ont jugé que l'homme est responsable, comme il est libre, sous certaines réserves. Leur observation corrigeait presque toujours leur doctrine, et le théâtre n'a pas vécu de formules, mais de compromis. Dans les mélodrames, le châtiment qui frappe le coupable est extérieur, mesuré à son forfait plutôt qu'à son caractère : le dramaturge accepte à la fois la responsabilité absolue du criminel devant son dieu et sa conscience, et sa responsabilité relative devant la loi humaine. Au contraire le romancier réaliste nous donne des personnages qui ne sont ni responsables ni libres, au sens ordinaire de ces mots; mais il ne les porte pas tels quels sur le théâtre, et le sens moral des spectateurs lui impose certains arrangements scéniques, dont il demande le secret à l'homme du métier.
La responsabilité n'existe pas « absolument », puisque nos actes germent, si je puis dire, dans le fond incons-
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cient de notre nature ; elle n'existe que « relativement » à un idéal moral, à un intérêt publie, dont nous avons plus ou moins claire conscience. Mais elle est entière^ au point de vue de la protection sociale ; elle est, ou elle n'est pas. On enferme les fous dans des asiles, comme on enferme les malfaiteurs dans les prisons : leurs actes ont le même caractère nuisible. La situation du criminel sain serait comparable, à quelques égards, à celle de l'aliéné, quoique celui-ci ne soit jamais moralement responsable. Chez l'aliéné complet, nous trouvons une évolution pathologique des centres nerveux, qui a pour cause, soit l'hérédité, soit un accident ayant amené des troubles dans la nutrition de ces centres; chez le criminel sain, une évolution anormale du caractère, qui s'explique, le plus souvent, par des causes sociales, et se lie peut-être à des changements organiques pour nous inappréciables. Entre les deux, flotte ce type mal défini du « criminel-né », qui touche au premier par certaines particularités anatomiques et physiologiques, et se rattache au second par les déterminations occasionnelles. Dans toute la série des anormaux, on n'aurait à considérer, en somme, que des difl'é renées d'état, emportant des différences dans le traitement pratique pour la guérison, ou dans la portée du châtiment.
La société songe d'abord à se défendre. La répression qu'elle exerce est légitime, écrivait Espinas *, parce qu'elle est nécessaire; elle a le droit de punir, ayant le droit d'exister. Mais les hautes religions visent plus loin ; elles vengent la morale absolue, et les sanctions divines,
* Compte rendu de l'ouvrage de Lombroso, VUomo delinquenle, in Revue phi' Jûsophique, fév. 1S79. — Voy. ce que dit J. Péroz, sur certaines imperfections de l'instinct « que la sélection n'est point parvenue à corriger», dans son livre précité. Les Abeilles, p. Iio, Hl. — G. Tarde, la Criminalité comparée.