‹ La morale dans le drame, l'épopée et le romanChapitre 46 sur 52 · LA SANCTION ET LA VIK FUTURE · texte numérisé non relu

LA SANCTION ET LA VIK FUTURE

Les Grecs d'Homère se figurent une manière d'existence après la mort, existence chétive : Achille préférerait être misérable gardien de pourceaux sur la terre quede commander aux ombresdansles Champs-Elysées. De même que la théologie antique était distincte de la morale, l'immortalité était aussi sans justice. La seule vengeance des dieux s'exerçait dans le Tartare ; les supplices célèbres de l'Adès sont des cas particuliers qui ne tiennent pas à une doctrine générale de réparation. D'ailleurs la religion domestique, divinisant tous les ancêtres, vénérait un Pélops et un Tantale sans leur reprocher leurs crimes. Les quelques devoirs qui découlaient de la croyance, et même le culte des morts, avaient un effet politique plutôt que moral.

Chez les tragiques, la promesse ou la terreur d'une justice divine ne détermine expressément les actions d'aucun personnage. Ce fut Platon qui introduisit l'idée de la justice dans la conception de la vie future. Mais les tragiques, qui avaient reçu la légende de dieux grossiers et scélérats, entreprirent l'éducation des dieux et les corrigèrent selon leur propre conscience. Euripide, à cet égard, est le plus intéressant. 11 dit, parla bouche A'Iphigénie en Tauride : «Je ne crois pas que les dieux, assis au festin servi par Tantale, se soient repus avec joie de la chair d'un enfant ; ce sont les habitants de ce pays, altérés de sang humain, qui attribuent à la divinité leurs instincts barbares. Je ne puis penser qu'aucun des dieux soit méchant. » Dans Hercule furieux^ Thésée console Hercule égaré par Junon et meurtrier de ses enfants, d'un ton fort irrévérencieux envers les habitants de l'Olympe : « N'ont-ils pas formé entre eux des unions que nulle loi n'autorise ? N'ont-ils pas, pour régner, chargé leurs pères de liens honteux ? Et cepen-

11)8 LA MORALi: DANS LE DKAME

liant ils continuent d'habiter TOlympe, et les fautes qu'ils ont commises ne leur pèsent point. » Il fallait s'élever à la notion d'un être qui fût digne des respects des hommes, devenus supérieurs, en moralité, aux anciens dieux, c toi, dit Ilécube, dans les Troyennes, qui portes la terre et as ton siège sur la terre, quelle que soit ton essence difûcile à connaître, nécessité de la nature ou intelligence des mortels ! je t'adore, ô Jupiter : car, à travers des voies mystérieuses, tu diriges avec justice toutes les choses humaines. > « Nous sommes esclaves et sans force, gémit la malheureuse Hécube, je le veux bien ; mais la force est aux dieux et à la loi qui règne sur eux, car c'est par la loi que nous connaissons les dieux et que nous avons fixé les règles du juste et de l'injuste. »

^ L'idée qui mène à concevoir le divin est donc celle du juste, supérieure aux dieux mêmes. L'homme les crée sur le modèle de sa propre justice, et il les charge de dispenser les maux et les biens. Ils le font inégalement, et ils ne paraissent pas toujours équitables, si l'on regarde le détail ; mais le poète accepte que l'ensemble des choses est dirigé vers le bien et que la somme de l'œuvre justifie les dieux. Dans Hippolyte se trouve une explication singulière du malheureux sort de ce héros. Diane y dit à Thésée que c'est uift loi établie parmi les immortels, que, loin de s'opposer au dessein arrêté de l'un d'entre eux, les autres s'effacent devant lui ; sinon, et si elle ne craignait Zeus, elle n'eût pas laissé périr celui des mortels qu'elle chérissait le plus, mais elle a sa part de chagrin, « car les dieux ne se réjouissent pas de voir mourir les hommes pieux, tandis que nous exterminons les méchants, eux, leur postérité et leur race ». La croyance aux dieux infernaux, si souvent invoqués,

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