‹ La morale dans le drame, l'épopée et le romanChapitre 47 sur 52 · LA SANCTION ET LA VIK FUTURE · texte numérisé non relu

LA SANCTION ET LA VIK FUTURE

resta vague chez les Grecs. Euripide lui-même se plait quelquefois à dire que c les morls ne sont rien,«les vivants ont l'espérance — les Troyennes > ; et que « mieux vaut mourir que de vivre dans la douleur : car le sentiment du malheur est étranger à ceux qui ne sont plus — ibid. ». Ou encore : « la mort passe, en effet, pour être le souverain remède à tous les maux — les Héraclides ». Il professe pourtant une doctrine de Tétcrnité des âmes, fondée sur la dualité de la substance. Il dit, avec Pylade, que les principes qui constituent rètrc humain iront se réunir aux éléments d'où ils étaient tirés, les principes terrestres à la terre, les principes éthérés à l'éther {Oreste), Dans Hélène, i< l'àme de ceux qui ne sont plus, dit Hélène bien docte, cesse de vivre ; mais réunie à l'immortel éther, elle conserve un sentiment qui ne meurt point ». Thésée, enfin, dans lesSuppliantes : « Souffrez désormais que la terre recouvre leurs cadavres, et que le double élément qui les compose retourne à son origine, l'esprit à Téther, le corps à la terre * . »

Mais cette doctrine n'a pas d'effet dans le drame. La vengeance divine appelée par les justes ne menace le coupable qu'en sa vie présente, dans ses biens, son pouvoir, et ses plaisirs. Le méchant est retenu par la crainte d'une intervention possible des dieux dans les affaires de ce monde, ou bien les suites naturelles des mauvaises actions sont attribuées par le poète à la main d'une Providence qui les a préparées et qu'on ne peut pas

' où nous sommes deux, le corps et l'àmc, rEgypticii était quatrQp ^h. çX pLiia peut-être. Jl avait un corps, qui devenait la momie ; un double, i\\\\ diiinil mi(ériellemcnt en s'appuyant sur les statues qu'on avait faites de lui t'I i|ui elnjuTit enfermées dans «on tombeau ; puis une âme, servant cUo-niènLi: d'ciivu* loppc à une parcelle du feu divin ou de l'inlelligencc divine, t*mipl« ijui émi^ grait dans l'autre monde, tandis que l'autre restait sur la tcrrc^ poui- v nriitre et y mourir indéfiniment à la manière du soleil. — Maspcro. Histoirn dfif rhrttit dans l'Egypte ancienne, in Hernie scientifique, l*"'" mars 187D.

tromper. L'homme est organisé pour le combat de la vioi et la considération des effets actuels a toujours plus de prise sur sa volonté que Tattente des châtiments ou des plaisirs promis dans les régions obscures du trépas.

Dans Çakountala (j'ai cité plus haut cette élégante composition), le roi adresse en ces termes une dernière demande au saint Kaçyapa :

« Que les rois tiennent l&sceptre pour le bonheur des peuples ; que les brahmes les plus versés dans les Védas cultivent les autels de Saraswatî, et que Çiva, TEtreexistant-par-lui-même, anéantisse pour moi, en récompense de ma dévotion, la nécessité de renaître I »

Ce souhait révèle un motif supérieur de la piété du monarque : mais ce motif religieux est trop général pour le retenir de suivre ses passions, ses penchants. De même la croyance a fourni, dans le drame hindou, la « machinerie « de l'œuvre poétique, sans dégager pour cela les personnages des liens de l'existence terrestre.

Le renoncement chrétien ne détachera pas non plus les hommes des intérêts de la terre. Dans la CAâf/ison de Roland^ œuvre toute de mouvement, une promesse divine sert les mobiles pratiques, mais elle ne les domine pas. Gagnez Tempire de ce monde, vous aurez le bonheur céleste par surcroit. L'archevêque Turpin promet aux braves le paradis, à défaut de la victoire et de la gloire ici-bas. « Si vous mourez, vous serez tous martyrs. Dans le grand paradis vos places sont toutes prêtes (H34-3o). > Olivier, frappé à mort, prie Dieu qu'il lui donne son paradis :

Si preiet Deu que pareïs li dungel

Et beneiet Carlun et France dulce. (2010-17)

Ayant fini sur terre, il songe au ciel.

LA SANCTION ET LA VIE FUTURE iOi

Le moyen âge, dont la morale était construite sur l'espérance et la crainte de la mort, a produit quelques compositions où la béatitude céleste est l'objet avoué de la conduite. Qu'on relise cette pièce curieuse, le Miracle de Théophile^ rimé parle célèbre iruuvére Rutebœuf *. Théophile, afin de rentrer dans sa charge dont son évéque l'a dépouillé, se donne au diable . Il inlligerait volontiers à Dieu, qui a laissé faire l'injusUce, s'il le pouvait atteindre là-haut, une volée de bois vert,

Iroi-je me noier ou pendre ?

Je ne m'en puis pas à Dieu prendre,

Cou ne puet à lui avenir.

Ha ! qui or le pourroit tenir

Et bien batre à la retornée.

Moult auroit fet bonne journée.

Il éprouve bien quelque hésitation à se donner au diable :

Si je renie saint Nicholas,

Et saint Jehan et saint Thomas,

Et Nostre Dame, Que fera ma chétive d'âme ?

Elle sera arse en la flame

D'enfer le noir.

Il s'y décide pourtant ; il remet ses lettres à Satanas et mène pendant sept ans une vie de mauvaiselé et d'impiété. A la fin, le repentir lui vient. Mais il a moins souci, cet avisé pécheur, de réparer les maux qu'il a eau* ses, que de racheter son âme. Il s'aperçuil qu'il a fait un mauvais marché, que Dieu le rejettera et que le diable le trahit. L'enfer ne lui plaît point, et il ïi perdu sa place au ciel. Il ne sait où loger. Il is'adresse à la

' xiii* siècle. — Théâtre français aumoye.i âge, par F. .MLclal el MokiEiiiïriïué. Arréat. — La Morale. 12

20i LA MORALE DANS Li: DRAME

Vierge, dans la crainte que Dieu lui ait gardé rancune. La Vierge le rabroue, puis elle l'exauce en faveur de son ancienne piété; elle va quérir sa charte des mains du diable, et ordonne que l'évéque la lise devant tout le peuple, en sainte église.

Ces œuvres gardent une saveur littéraire, mais le caractère moral en est étroit , elles n'ont pas assez l'onclion et la chaleur du génie chrétien. Une doctrine qui dédaigne les fins pratiques est débilitante. La sagesse solitaire du stoïcisme, dans la bouche même d'un Marc- Aurèle, ne me satisfait point *. Au sage Epictète, qui se fait de la vertu une arme de défense, je préfère Cicéron qui en fait une qualité de société. Celui-ci incline à la croyance d'une immortalité de l'âme, que refusent Sénèque, Epictète et Marc-Aurèle. Mais, chez Aristote et Cicéron, celte croyance n'est pas la clef du monde moral, tandis que, chez Sénèque et Epictète, la vertu se nourrit dans la contemplation de la mort, du néant des hommes et des choses. La sagesse de la mort, qu'elle donne pour prix à la vertu la gloire du ciel, ou l'anéantissement final de la conscience individuelle, n'a inspiré jamais qu'un théâtre d'exemple et de récréation, où l'homme ne s'élève pas jusqu'aux luttes morales fécondes et vraiment dramatiques.

Un mourant s'est déclaré coupable d'un crime pour lequel un innocent avait subi déjà plusieurs années de travaux forcés. Quels sentiments, pitié, remords ou crainte de Dieu, ont arraché à ce mourant un pareil aveu ? Gomment un poète le ferait-il parler devant le

• Ce n'eat pas que le stoïcisiuc ait élé sans aclioii sur la vie sociale. Lire ua Mémoire concernant Vinflaence du stoïcisni'^ siir ta doctrine des jarisconsuUes 7^oniains, par P. Lafeiriere, in Mém. del'Acad. des se. mor. et polit, tome Y,

.:*= série.

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public, sur le théâtre? Plusieurs positions morales sont possibles. Les circonstances du crime auront pu être telles, qu'un trouble physique l'ail suivi; et le moribond avoue lorsqu'il sait le faire sans danger. Ou bien, si son remords est la blessure d'une conscience plus haute, l'aveu sortira à la fin sous la pression d'une idée dominante de justice. Il se pourra aussi que le criminel soit incapable de justice et de remords, mais que les menaces de la religion l'assaillent à son chevet, et qu'il parle sous la terreur des châtiments prochains, dont la confession de son crime lui épargnerait la lourde éternité. Cette terreur, dans les deux premiers cas, aura pesé peut-être sur la détermination, mais elle pourra en avoir été absente, et c'est dans le dernier seulement qu'elle aura été si efficace. Encore le criminel qui serait accessible à la crainte religieuse serait-il capable aussi de quelque sentiment de pitié et de justice qui supporte la croyance, et ce sentiment, agissant seul, aurait pu avoir assez de force pour le contraindre.

Hugo, dans les Misérables, a présenté une lulte palpitante. Son M. Madeleine, quand il apprend qu'on tient sous les verroux un pauvre homme pour être Jean Yaljean, délibère (on connaît ce beau chapitre, Une tempéle sous un crâne) s'il ira se livrer à la justice, lui, le vrai forçat Valjean, ou s'il profitera de cette méprise et continuera d'être M. Madeleine, l'industriel honoré et bienfaisant. Il se décide au sacrifice, il vient dire la vérité en plein tribunal. Il est riche et plein de vie, il ne s'inquiète pas du juge suprême et il ne fait pas l'aveu sous la protection auguste de la mort. Ce qui le détermine, c'est la pitié, c'est la droiture ; il cède à la force de ce qu'il sait être son devoir. S'il se fut tu, il n'eût pas emporté son lourd secret dans la tombe, il eût parlé h

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la derni^n* lif^ure. il eûl réparé, parce qu'il osl devenu UD <• jusl^ ».

Quoique spiritualir^te religieux, Ilugo s'est complu cette fois à préparer une situation où l'agent moral obéit au devoir pur. Sa crr»yance en la vie future prend ici une forme intellectuelle, et sa doctrine ne fait qu'ouvrir le champ à la perfection indéfinie des consciences humaines. Le dogme d'une sanction ultérieure n'est pas, f>our son héros Valjean, de nécessité morale, puisque la règle de sa conduite n'en dépend pas, mais semble de nécessité logique.

Les difficultés ne manquent pas, dès qu'on vise à réconcilier la raison individuelle avec la raison universelle. Il suffit, pratiquement, que la sanction ait quelque part une réalité, et il n'est pas douteux qu'elle s'exerce dans le for intime. Mais le vulgaire ne sépare pas d'abord les sanctions de l'utile de celles du juste. On veut punir la mauvaise conscience par la chair ; on veut que le drapier de la Farce restitue au moins à Dieu les prolits qu'il a faits en volant sur l'aune ; on veut trouver un dédommagement à la douleur physique, aux inégalités des conditions, et l'on prolonge le monde par delà pour y distribuer, â sa façon, les biens et les maux. Les religions grossières ont peuplé des enfers et des paradis ; elles ont porté dans le royaume des Ombres la pénalité du talion ; elles ont laissé aux âmes une enveloppe de matière, capable d'endurer la faim et la soif, le froid et le chaud ; elles ont sanctionné le juste par des peines et des jouissances corporelles. Déjà pourtant les religions plus hautes ont joint aux effets sensibles le sentiment heureux ou douloureux de la conscience qui se connaît elle-même. Origène et Scot Erigène •envisageaient les châtiments célestes comme régénérateurs

LA SANCTION KT LA Vll^ FUTrRK £0^")

et les faisaient cousisler dans la conscience du mal accompli !

La loi n'a pas la puissance d'infliger le châtiment moral. Elle frappe le délinquant matériellement; le reste ne dépend pas du juge qui applique la loi, mais du juge qui est en nous-mêmes, redresseur plus ou moins sévère suivant les incidences complexes de l'éducation et de l'hérédité. L'existence future, pour prolonger la présente, ne la sanctionnerait pas autrement. Le théâtre a donc bien des raisons d'être positif : il produit toujours un ensemble moral qui est défini, et qui se soutient. Le drame s'ouvre et finit sur cette terre.

La justice, dans la tragédie grecque, est satisfaite humainement, non pas divinement. Œdipe subit la conséquence de crimes involontaires ; mais la cruelle rigueur du destin le justifie, la pitié qu'il inspire aux hommes le venge des dieux, et il tire de son infortune un caractère qui le grandit. Le poète respecte dans les événements l'ordre caché des dieux ; il lui suffit de la croyance que le monde obéit à des lois qui le dirigent vers le bien. Le spectacle des malheurs d'CEdipe est un exemple propre à nous rendre sages : qui de nous est à l'abri du malheur? Quand nous retrouvons le fils de Laïus àColone, près de mourir, il est sorti de ses épreuves avec la figure d'un demi-dieu ; ce roi, violent et entêté au temps de sa prospérité, a gagné une majesté souveraine, il est consolé par le respect qui s'attache à sa personne, et il goûte la paix profonde de la conscience. Sophocle a cherché et trouvé la sanction dans la dignité morale du héros.

Euripide ramène contre toute vraisemblance sur la scène son llippolyte démembré et déchiré ; le malheu-

reux fils voit pleurer son père, et les larmes de Thésée le lavent de l'imposture de Phèdre. Racine épargne à nos yeux la vue de ce corps défiguré ; son Hippolyte meurt sans s'entendre justifier, mais il est fort de son innocence et il espère qu'elle éclatera au jour.

11 s'en faut que le poète soit toujours content des dieux et prenne son parti des injustices du sort. Dans les Suppliantes, les demi-chœurs s'interpellent de cette façon : « Ainsi tu crois à la justice des dieux? — Ne sont-ils pas, eux seuls, les dispensateurs des événements? — Je crois (|u'ils les dispensent inégalement aux mortels. » Dans Hippolyte, le chœur: c Certes, quand j'y pense, je trouve une grande consolation dans l'idée d'une divine providence ; mais cette foi dans la Providence m'abandonne, quand je considère les destinées et les actions des mortels. > Ainsi parle le poète, tandis qu'il raisonne, mais le dramatisle met l'action morale en équilibre par les moyens humains de la loi et de l'opinion, du mépris et de l'estime de soi. Finalement, à défaut de sanctions matérielles ou de promesses divines, il suffit au spectateur, pour châtier le méchant, de son mépris, et pour récompenser le juste, de son respect. Le poète règle le compte des actes ici-bas, il fait justice sur la scène, et tout se passe comme finissant avec la vie. Il nous paraît que l'ordre moral est achevé, quand notre opinion est faite sur les personnes ; nos imprécations accablent le méchant, et notre sourire console les bons. Le spectateur ne s'inquiète guère, au théâtre, des sanctions éternelles. Il veut que de la logique certaine des effets sortent des motifs qui l'encouragent au bien et le détournent du mal.

Autre chose est le jugement que nous portons sur le monde. Le héros tragique expierait, selon Schopcn-

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hauer, non pas sos fautes personnelles, mais les fautes héréditaires, le crime de l'existence elle-même ; le spectacle de ses malheurs immérités nous devrait donc inspirer l'amer mécontentement et le dégoût de la vie, produire en nous la mort de la volonté.

Cette thèse n'a pas besoin d'être refutée, autant qu'elle exprime l'émotion particulière du philosophe. Elle n'est pas soutenable, dès qu'il veut que cette émotion soit aussi la notre, et qu'il suggère au poète de la faire naître. Elle revient, en somme, à la question de la justice poétique, à laquelle notre sujet nous a ramene's.

Le héros tragique, a-t-on objecté à Schopenhauer,. estime encore la vie au moment de la perdre, et il n'est jamais, d'ailleurs, absolument innocent. On a beau jeu contre lui. Mais Schopenhauer embarrasserait fort ses adversaires, s'il leur demandait d'expliquer tous les rapports qui échappent entre le caractère des personnages et l'événement ; il lui serait permis de nier que la faute du héros explique jamais suffisamment son malheur, pour notre raison ou pour notre sensibilité.

Un critique allemand, E. Reich*, qui a réfuté récemment cette théorie pessimiste de la tragédie, me semble avoir eu trop souci de justifier la destinée en établissant la culpabilité réelle des victimes. Œdipe, sans doute, a été violent, imprévoyant ; le roi Lear a été orgueilleux ; Hamlet a tué Polonius, et causé la mort d'Ophélie ; Ophélie a servi d'amorce aux ennemis d'Hamlet ; Desdemona s'est abandonnée au More bien légèrement ; le vertueux marquis de Posa a pratiqué la maxime condamnable, que la fin justifie les moyens ; Gretchen a

• Emil Reich. Schopenhauer als Philosoph der Tragœdie. Eine kritische Studie. Wien, Konegen, 1888. — Voy. mon compte rendu de cel ouvrage dans la Revue philosophique, l""* semestre 1880.

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péché ; Jeanne Dare (celle de Schiller) a épargné Lionel. Est-ce que cela importe à l'art ? Toute créature humaine est faillible, et, pour avoir failli, les doux et les nobles n'en restent pas moins supérieurs au coup qui les frappe. La thèse de Schopenhauer ne regarde pas la culpabilité étroite ; elle vise cette imparfaite nature de l'homme, qui le laisse faible et ondoyant, la nécessité pour l'espèce d'un avancement moral dans l'angoisse du doute et la douleur, la fatalité des conflits tragiques où le héros porte la faute des dieux.

C'est une erreur, à mon sens, que d'attribuer aux grands poètes un tel souci de la justice poétique, qu'il les ait guidés dans la création de leurs figures. Hettner nous dit, avec de bonnes raisons, que la tragédie représente la nécessité intérieure de l'ordre moral du monde. Nous réglons naturellement le monde que nous voyons; le plaisir dramatique n'existe plus, si notre tendance morale est contrariée, ou si seulement elle n'est pas satisfaite. Est-ce pourtant que Sophocle aurait songé, dans l'aventure d'Œdipe, à châtier ce prince pour son entêtement, ou à mesurer ses malheurs aux vices de son caractère ? Shakspeare aurait-il vraiment puni Cordelia d'avoir armé contre sa patrie le roi français, l'ennemi héréditaire? aurait-il montré Desdemona sensuelle, pour diminuer notre pitié ? lago, nous l'avons vu, rappelle la faute de Desdemona, afin d'exciter la jalousie d'Othello : ce n'est là qu'un moyen dramatique, trouvé dans la donnée même des caractères ; l'événement est conforme à cette donnée, il est construit sur les passions des personnages, et il suffît enfin que le poète ait produit en nous l'émotion pure de l'art. Shakspeare n'accuse pas plus les dieux qu'il ne les excuse ; si son drame est compris nécessairement dans un svslème moral, il

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n'est pas le poète, pour cela, de l'ordre moral du monde. Notre philosophie lui vient en surcroît, quand elle profite de son observation.

La tragédie, je l'accorde volontiers à Reich, introduit la justice dans la vie, là où elle manque, atin d'en achever la beauté. Elle n'explique pas le monde, je le dis aussi avec lui, pour les penseurs, mais pour le vulgaire; tout spectateur, au théâtre, devient peuple. Les conditions mêmes de son art interdisent* au dramatiste d'aller au delà de la vie présente, au delà des faits; il ne spécule pas dans l'absolu; encore moins a-t-il souci de nous encourager à vivre ou de nous décourager d'être. S'il a jugé la vie, il nous la donne comme nous la devons prendre, et comme nous la vivons en dépit de nos sophismes: poètes tous en ce point, que nous unissons à la réflexion profonde du moraliste la joie naïve de l'enfant*.

Diderot loue en ces termes Richardson : c S'il importe aux hommes d'être persuadés qu'indépendamment de toute considération ultérieure à cette vie, nous n'avons rien de mieux à faire pour être heureux que d'être vertueux, quel service Richardson n'a-t-il pas rendu à l'espèce humaine ? 11 n'a point démontré cette vérité, mais il l'a fait sentir... Qui est-ce qui voudrait être Lovelace, avec tous ses avantages ? Qui est-ce qui ne voudrait pas être Clarisse, malgré toutes ses infortunes* ? »

La paix intérieure et l'estime de nos semblables, tels sont les biens les plus précieux. Quelle force pour l'homme juste que le témoignage d'une bonne conscience !

* Ce mol est du poète Grillparzer.

» Eloge de Richardson, t74i.

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« Les méchants n'ont jamais de joie véritable, dit admirablement V Imitation * ; la gloire des bons est dans leur conscience même et non dans la bouche des hommes. » Ce que le ciel offre aux bons, c'est toujours cette joie qu'ils trouvent en eux-mêmes. Fénelon gradue les félicités ainsi que les châtiments : c Ces autres, dit à Télémaque le divin Arcésius, que tu vois assez près d'eux, mais séparés par ce petit nuage, ont une gloire beaucoup moindre ; ce sont des héros, à la vérité..., mais ils n'ont point été aimables et vertueux : aussi ne sont-ils que dans la seconde demeure des Champs- Elysées -. » L'imagination de Fénelon n'a pas trouvé d'autre récompense que la satisfaction intime et profonde de bien faire. Il n'en pourrait jamais être une plus haute.

• Livre \\. chap. M.

' Télémaque. XIX.

Rechercher dans les œuvres littéraires, et principalement dans les œuvres dramatiques, l'évolution de la morale au cours des siècles : telétaitTobjetdece travail. Devant nous s'ouvrait le plus vaste champ. Notre sujet nous amenait à décrire, selon l'esprit et la méthode de la psychologie, ces transformations lentes de l'homme et des sociétés qui constituent le progrès moral, à montrer les voies, les moyens, les circonstances de ce progrès, à discuter les doctrines morales elles-mêmes. Nous entrions ainsi dans la psychologie historique et dans la critique littéraire.

Il n'était pas possible de s'y engager sans avoir reconnu d'abord les sources de l'activité morale et analysé, si brièvement que ce fût, la nature émotionnelle de l'homme. D'autres l'ont fait déjà, avec la plus haute compétence, et en se plaçant à des points de vue divers. Ils nous laissaient cependant quelque chose à dire. L'analyse des émotions fondamentales impliquait du moins, dans notre travail, le fait du progrès moral : il nous a paru consister dans l'éducation des passions, et quelques

il 4 LA MUHALE liANS LE DRAME

exemples nous en ont donné une première vue d*eQsemble.

C*est cet ensemble qu'il fallait reprendre maintenant par le détail. Nous avons vu naître les devoirs positifs, ridée de l'obligation, les conflits moraux et le remords; nous avons étudié le mécanisme de la volonté, la responsabilité, la sanction, considérée dans la vie présente et dans la vie future. Une question d'esthétique, celle de la moralité dans l'art, touchait enfin de très près à notre sujet, et c'était pour nous une bonne fortune d'avoir à la traiter assez amplement.

Je ne voudrais pas donner ici un résumé de l'ouvrage qu'on vient de lire. Beaucoup d'aperçus, peut-être les plus intéressants, n'y sauraient entrer. Il me suffira de rappeler quelques faits, d'appuyer sur certaines considérations.

J'ai commencé par relever, dans l'épopée et le drame primitif, l'expression des grandes fins sociales : ce qui était, on l'a remarqué sans doute, envisager les sentiments dans leur objet, l'action humaine dans ses résultats, et, si je peux dire, le devoir par son côté extérieur. Sainteté de la sépulture, durée de la famille, triomphe de la cité, sont les fins positives sur lesquelles la passion se règle encore dans la tragédie antique. Les fables des poètes nous ont montré en même temps cette influence durable de l'intelligence sur la sensibilité, ces associations d'idées et de sentiments, ces longues habitudes, qui ont incliné la volonté des hommes, enchainé la violence de leurs penchants, et produit en eux de nouveaux motifs d'actions ; nous avons vu comment leurs émotions se développaient et s'harmonisaient entre elles, à mesure qu'elles créaient les organismes sociaux, comment le milieu réagissait enfin sur les individus :

robligatîon, nous a-t-il semblé, n'est que Taspect intérieur du devoir, et le déterminisme psychologique ne s'explique bien que dans ses relations avec le déterminisme social.

Cette correspondance, toutefois, ne s'établit pas d'emblée ; elle n'est pas un fait si simple dans la vérité des choses. L'idéal social, variable et toujours modifié, n'offre jamais une conciliation assez parfaite de tous nos désirs, pour qu'ils le réalisent naturellement. Le milieu change sans cesse ; la position respective des individus n'est pas la même dans la grande mêlée des intérêts; les différences de caste, de métier et de croyance, font que les hommes qui vivent ensemble ne sont pas absolument des contemporains. Que de déviations dans la morale! Que de révoltes dans le cœur humain, de doutes dans les consciences I Les conflits moraux répondent à ces doutes, à ces révoltes : ils ont donc appelé notre attention. Nous avons pu, en les étudiant, saisir sur le vif la création morale. Le drame a évoqué devant nos yeux, en de nobles figures, les crises tragiques de l'histoire. Le problème de l'existence nous est apparu, difficile et douloureux : le droit contre la loi, dans nos sociétés mêmes ; la force contre le droit, dans l'ordre général de la nature. Les poètes nous ont laissés aux misères de la lutte pour la vie, en présence de cette énigme du monde toujours ouverte à nos spéculations.

Les critiques n'avaient pas donné assez d'importance à la question du conflit moral. Ils n'ont pas tout dit, non plus, sur le remords. Le doute n'est tragique, la faute n'est suivie d'angoisse, que par la rupture de cet état d'équilibre entre nos diverses émotions qui constitue la santé morale. Le drame, le roman, nous ont

Arhéat. — La Morale. 13

fourni de nombreux exemples, d'après lesquels il a été facile de reconnaître les éléments essentiels du remords et d'en décrire les formes successives : analyse ordinairement trop négligée.

Nous avons trouvé aussi dans le remords un moyen de la justice poétique. La science du beau confine par là à la science des mœurs, et l'occasion se présentait de définir plus exactement les rapports de la morale avec la littérature. La théorie du beau que nous avons adoptée, dans laquelle l'art utile est ramené à l'art pur, à l'art désintéressé, ne s'accorde guère, en apparence, avec l'usage que nous avons fait des œuvres littéraires. Mais le moraliste seul fait de ces œuvres le document qu'elles ne sont pas dans la pensée du poète, et leur témoignage ne tire pas sa valeur de ce que les poètes auraient voulu expressément moraliser.

Ce que le drame nous montre toujours, c'est l'événement moral. Il nous révèle le mécanisme des actes volontaires, sans nous instruire sur la question métaphysique de la liberté. J'ai été curieux de rechercher quelle doctrine de la volonté se décèle chez les grands poètes, quelle influence l'école a exercée sur leur génie. 11 semblerait que la différence des littératures, sous ce rapport, viendrait de ce qu'on a vu plutôt, soit l'action de l'individu sur le milieu, soit la réaction du milieu sur l'individu, en d'autres termes la nécessité, ou psychologique, ou sociale.

A cette partie de notre étude se rattachait celle des troubles morbides de la volonté. J'ai fait un choix des héros littéraires qui sont aussi des sujets pathologiques : fous de l'égoïsme, fous de l'amour, fous moraux et fous logiques. J'ai critiqué l'emploi de la folie au théâtre et dans le roman ; j'ai essayé de marquer dans quelles

conditions elle pourrait convenablement y paraître. Cette discussion, appuyée sur les faits cliniques, aura prouvé combien l'homme sain diffère du malade, et aussi par quelles nuances insensibles on passe pourtant de l'un à l'autre. J'espère qu'on ne me reprochera point de m'étre attardé dans ce champ encore presque inexploré de la critique littéraire.

Arrivés à ce point de notre recherche, il nous a paru utile de mettre en plus vive lumière quelques-unes des idées éparses dans l'ouvrage, et entre autres de mieux indiquer le rôle graduellement plus considérable des émotions supérieures dans la vie des grandes races. Les sociétés, à notre avis, si instables que les fasse la révolte continuelle des passions contre la loi, tendraient cependant à s'organiser d'une certaine façon, à produire des arrangements durables. Le progrès moral consisterait moins dans le changement de l'homme lui-même que dans le perfectionnement du milieu social, du déterminisme supérieur qu'il a créé ; il serait dans la réforme des appareils de la civilisation et dans la richesse des habitudes acquises, plutôt que dans l'augmentation du pouvoir des individus et dans leur plus haute vertu, morale ou intellectuelle.

Il restait enfin à parler de la sanction en général, et de la justice poétique, dans le sens où, selon l'expression de quelques philosophes, le drame jugerait la vie. L'efficacité pratique de toute croyance concernant la vie future nous a paru moindre dans le drame, et peut-être dans la vie réelle, que son efficacité logique ne l'est dans nos théories. Nous voyons, en effet, réclamer dans nos théories la continuité de la conscience individuelle pour l'achèvement du monde moral, ou chercher, du moins, la perfection logique de la morale, soit dans l'immorta-

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