‹ La morale dans le drame, l'épopée et le romanChapitre 6 sur 52 · L\ MORALE DANS LE DRAME · texte numérisé non relu

L\ MORALE DANS LE DRAME

La langue populaire de notre moyen âge abondait de ces proverbes, que nous répétons avec des mots différents :

ou

A tel méfait, tel gueredon.

Qui mal pourchasse, mal lui vient.

Le talion a été la forme primitive de la pénalité, et il réalise, si je peux ainsi dire, cette équation de la justice barbare. Le chœur des Choéphores en appelle aux Parques vénérables : c Que Toutrage soit puni par l'outrage I Ce cri vient d'éclater ; la justice réclame sa dette, que le meurtre venge le meurtre ; mal pour mal, dit la sentence des vieux temps. » Sénèque le Tragique applique le talion dans son Tartare, auquel il ne croit plus : c Chacun souffre ce qu'il a fait : le crime retombe sur son auteur, et le coupable donne l'exemple de son propre châtiment *. > Cette forme gouverne le monde brutal des drames de Shakspeare. Et n'est-ce pas la même justice sommaire que Dumas fils invoquait, délibérément, contre la femme adultère? Sans doute le drame ne posait cet état sauvage que pour l'opposer à la lâcheté des mœurs et préparer la solution du divorce. Mais il est remarquable que la conscience révoltée, écartant d'un coup tous les tempéraments de la loi, revienne ainsi à cette logique rigoureuse. Le talion reparaît aux heures violente» de l'histoire et dans les situations extrêmes du drame ^.

' Quod quisque fecit, patitur : auctorem scelu3 Repetit, suoque premitur exemplo noccus.

\Herc. fur, 33-36.)

• Voyez le monde des insectes! L'abeille laborieuse, nous dit J. Pérez, tente quelquefois de dérober le miel danà une ruche étrangère. « Saisie par une foule irritée, tiraillée par tous ses membres, elle est traînée sur le tablier, obligée

Une idée composée guide le juge moderne dans la répression des délits et des crimes. La peine qu'il applique est € punissante » ; elle sanctionne la loi et garantit la morale. II a fallu parcourir un long chemin pour venir à cette forme savante. L'idée d'un dommage moral, ou même d'une souillure spéciale provenant du crime, et que certaines cérémonies religieuses doivent effacer, paraît étrangère encore au monde homérique. La loi n'y est pas dégagée des cas particuliers. Si les rois prononcent dans une dispute, c'est Thémis qui dicte leurs sentences, et ces sentences, ou « thémistes •, sont des solutions singulières que ne lie entre elles aucune conception générale.

Toutefois, remarque Sumner Maine *, comme la répétition des mêmes cas devait rappeler fréquemment les mêmes sentences, ces « thémistes » conduisirent au régime fixe de la coutume. La Saga que j'ai citée tout à l'heure montre déjà les éléments d'une institution juridique. Elle témoigne du passage de la composition pécuniaire à une pénalité offrant le caractère de la punition.

Quelle que soit la théorie de la peine, elle garde toujours, jusque dans nos lois modernes, la môme forme égalitaire. Mais les lois ont pris, dans leur ensemble, une marque nouvelle, par cet effort incessant de l'inlelligence à concevoir un état idéal supérieur aux états politiques actuels. Cet idéal ne saurait d'ailleurs être placé hors de la réalité. La justice, au sens le plus large de ce mot, se réalise par le moyen des fins sociales, ton-

de dégorger le miel dérobé, qu'une abeille reprend trompe à trompe, exécutée enfin sans pitié. Tel est le sort de toute pillarde dans une forte ruche. » Les abeilles. Paris, Hachette, 1889, p. 85.

' L/ Ancien Droit (trad. Gourcelle Seneuil). Paris, Ouillaumia et Durand, 1874, chap. I.

jours changeantes, qui sont les objets concrets, historiquement saisissables, du devoir.

On me pardonnera de ne pas donner ici un plus grand développement à ces remarques préliminaires. L'analyse de nos émotions fondamentales sera continuée dans les chapitres qui suivent; elle forme, en quelque sorte, le canevas de ce livre, et je ne veux pasm'exposer à des redites. J'entre maintenant au cœur de notre sujet. Nous allons voir, à travers les siècles, la moralité se faire, la morale se construire : c'est un grand spectacle, digne de nous attacher.

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