‹ La morale dans le drameChapitre 3 sur 59 · Le Parodié perdu (trad. Châteaub.), Hv. VL · texte numérisé non relu

Le Parodié perdu (trad. Châteaub.), Hv. VL

Déjà, dit Saint- MarcGirardin en ses belles études sur l'usage des passions dans le drame*, déjà dans les antiques légendes de Tamour conjugal, cet amour arrive à être un devoir sans cesser d'être une passion capable de dévouement. Quelles meilleures épouses que Pénélope ou Alceste? L'amour est une manière de régoïsme, si Ton veut, mais il s'aime dans autrui, et cela le dislingue très-nettement. Ici je touche à un point difficile, puisque je parais reporter à l'instinct sexuel le point de départ de nos sentiments altruistes. Il retentit dans les affections de la famille. On a remarqué la prédilection fréquente de la mère pour son fils, et du père pour sa fille ^. L'affection fraternelle croise volontiers les sexes et se montre ordinairement plus vive, parfois violente, du frère à

i. Cours de Uttérat. dram, tome IV.

2. Je citerai, à ee propos, un curieux témoignage de Tamour d'une petite fille de 6 à 7 ans pour son père. Celui-ci était absent et envoyait son linge sali- à .la maison pour être lavé. Aussitôt qu'on avait ouvert le paquet, Tenfant se roulait dans ce linge pour respirer l'odeur de ce père chéri qu'elle était privée de caresser. Sa tendresse filiale était mêlée d'une sensualité naïve que l'éducation n'en avait pas encore séparée. On peut observer que chez les enfants les mouvements tendres trahissent librement l'instinct, parce que le désir n'est pas venu. — Je rappelle le Père Goriot, de Balzac. — M. Bernard Pérez signale chez les petits enfants une sorte de surexcitation inexplicable de l'imagination tactilo-musculaire. € Crispons-nous, — disait un eniant de deux ans à une personne amie en l'étreignant fortement. Est-ce jeu, surabondance de vie, impulsions inconscientes et désordonnées de TafTectivité ? » — Xa psychologie de Venfant, G. Baill. édit., 2« éd., ch. IX, p. 182.

la sœur, ou de la sœur au frère. Mais elle est tempérée par des sentiments d'un autre ordre et ne franchit guères la limite que les mœurs lui ont imposée*.

Une autre preuve remarquable de l'éducation des passions, -c'est que ramitîé, qui est beaucoup plus libre, puisse quelquefois s'établir d'un sexe à Tautre sans se troubler ; mais alors elle glisse aisément dans le mysticisme ou elle se sauve par des mensonges délicats.

L'amitié entre les adolescents offre tous les traits de l'amour. Il n'en est pas de modèle plus charmant que celui de Nisus et d'Euryale ^.

His amor unus erat,

dit Virgile. Euryale ne veut pas que Nisus tente seul l'entreprise périlleuse de traverser le camp des Rutules. Surpris par une troupe ennemie qui a vu briller aux premières lueurs du matin le casque dont s'est paré rimprudent Euryale, Nisus, qui a réussi à se dérober par la fuite, revient sur ses pas pour chercher son compagnon égaré par les détours du bois, et quand, frappé par Voiscens, tombe ce gracieux jeune homme, pareil à une fleur coupée par le soc de la charrue, Nisus le venge et, blessé mortellement

1. Ford, un contemporain de Shaksp., a mis sur la scène les amours incestueux d'un frère el de sa sœur ('Tt& a pity she Ua whore) — VAbufar, de Ducis -- le René^ de Chateaubriand.

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