HUt, de la litL ang,, liv. II, ch. iv, § viii
3. Hamlet est « gras et de courte haleine ; » il est nerveux et lymphatique, et porté par son organisation à voir plutôt le côté affligeant des choses. Sous le coup d'une émotion violente, il éprouve deux hallucinations, très bien décrites par le poète ; mais il est parfaitement sain. Des natures d'artiste, délicates comme la sienne, peuvent être bizarres ; de tels individus ne deviendront jamais de» aliénés. — E. Onimus : la Psychol. de Shaksp. in Rev. des O.-Af ., 1" avril 1876.
scrupules modernes : il a donné Tordre de tuer Rosencrantz el Guildenstern, il tue Polonius, il cause la mort d'Ophélie et n'en a pas de grands remords. € Ce que son imagination lui ôte, c'est le sang froid el la force d'aller tranquillement et après réflexion mettre une épée dans une poitrine. Il ne peut faire là chose que sur une suggestion subite ; il a besoin d'un moment d'exaltation ; il faut qu'il croie le roi derrière une tapisserie, ou que, se voyant empoisonné, il le trouve sous la pointe de son poignard... Il ne peut pas méditer le meurtre, il doit l'improviser. » Son coup d'épée au ventre du sot Polonius, ses duretés envers Ophélia, sa querelle avec Laërtes au cqnvoi de la pauvre fille, tous les actes qu'on mettait au compte de son égarement semblent à M. Stapfer^ être des preuves du « pervertissement moral » d'Hamlet; et Shakspeare, selon ce nouveau critique, se serait proposé ici de peindre la dégradation d'une âme. M. Alexandre Bûchner- impute ces brutalités à ce qui est resté du barbare dans Hamlet ; il y a en lui, dit-il, la double nature du pirate Scandinave, du Vikins, qui lui vient de la légende, et de l'étudiant de Wittemberg, que le poète a superposée à l'autre, sans pouvoir les fondre, et c'est ce vice qui expliquerait l'indécision reprochée à Hamlet et cette « ir-
i. Shakspeare et les tragiques grecs.
"2. BamUt le Danois, i^nS.
m KK MORALE DANS LE DRAMib
résolution actUe y par laquelle le WiUielm Mèistev de Goallie le défl&kssût.
Si sûft tempérament expli()ae Hamtel^ c'est auâsi« je evûi&« et au pks profond, sa philosophie. On ne la qualiûe pas en le disant sceptique^ songeur fataliste. Une terreur religieuse le détourne du suicide. Qans la seène où il s'arrélie de frapper Claudius^ parce qure le meuvUrer est q& prière, ce n^'est pokit icae vaiae eibcusa f u^'il invo(|tte, ainsi que le pvédend M. Stapfef; non, c'esË bie» (^'il veui tuer rame avec le eorns et qu'il eroivait iaire i>b6 grâee au eiri<' minai de le frapper daa^ k momec^ où il se lave par k' prière. Die saitril paa^. de k houeke même du spectre, qiie soa pècaassaâsiaé expie les fautes dont il ft'a pas; ea k lemps de se^ repentk ? E. Slapfer, ^rmcew^é de sa tlièse, n'a pas pris^ garde non plus (p'une telk sâèae ofiù^ait u» effet di^amatiqw puissâdabù que Tart du^ poète Be pouvait pas: négliger. Haœkt s'est dooie pas k aseplin^e' qM^^'oa: entrad; il a des sifkperstitioas et des evoyanee^. Soa doute, celiù du séisme siéele, eritique ei ne lièère pas^ Hamlet est uo métaphysiek&,, d'édu^atifOii et de tempéram&^ Il n'obéit* phiâ,. Gomnaa ôreste, à usm; loi reli* gieiise^. à xm eommasdemeat extérieur, que r^nfoirce k géfflidseineBife lugubre obi dbmit dasa k tragédie antique ; il lui faut tirer sa résolution d'up ingénient intime, dont son iînagintiN0a.mâe ks domées
fiévretisement, et il réfléchit sur la nécessité terrible à iaquelte il est eontraint : «'est petite chose d'ordonner la naort d'un Rosencrantz, tandi* qu'en poignardant ee Claudius il atteint sa mère I Hamlet porte sa fatalité en lui. Il a entendu Tordre du spectre, il souffre en «on orgueil de fil« déshonoré et d'héritier royal dépossédé ; mais sous ce crâne roule un flot d'idées nouvelles qui emplissent ses rêveries et gênent son bras. Il a des délicatesses singulières et sent pour sa mère des tendresses qu'Oresle ne connaît point. M. Taine a raison : Hamlet ne tuera qu'à l'impro^îste. M. Bûchner a raison : si la loi du talion gouverne le milieu où le poète a pris son héros, ce héros a reçu du poète, occupé uniquement de Teipression dramatique, une conscience qui est supérieure à son milieu. Mais le contraste qui en résulte est pour nous au plus haut point intéressanl. Laërtes, lui, le fils de Polonius, ne s'interroge pas pour nn coup d'épée, et il devient ainsi Tagent du dénouement.
Ce dénouement tranche tout a feit les deux états de conicten^e. Oreste est déterminé à l'action, je le répète, par un ordre qui Ten justifie, et la même loi qui armait son bras exige qu'il vive pour continuer le culte de ses aïeux. Cette fin pratique est la source méfm d» ^n devoir ; mais les tragiques, qui sont d'un autre, temps, ont interposé le remords entre
6i LA MORALE DANS LE DRAME
l'acte horrible d'Oreste et sa justification <. De même l'Hamlet de la chronique vit et règne après avoir vengé son père, mais à son tour Shakspeare Ta interprété et il Ta introduit dans un monde moral qui ne permettait pas ce dénouement. Hamlet, parce qu'il est chrétien, ne peut pas vivre; Oreste, parce qu'il est grec, ne doit pas mourir*.
Le remords que les tragiques grecs infligent au fils de Clytemnestre est concilié par eux avec la nécessité objective que la tradition les obligeait de laisser peser sur le drame : cette nécessité, celle loi du foyer antique n^était-que l'expression actuelle de jugements antérieurs fondés en partie sur des considérations pratiques. Une telle nécessi4é ne pèse plus sur Hamlet, parce quç la constituliôu de la famille ne repose plus alors sur les mêmes idées : c'est la piété filiale, c*est un sentiment intime et personnel
1. Les modernes ont pris bien d'autres précautions. Dans l'J^riphile de Voltaire, AJcméon frappe sa mère dans le hasard du combat trompé par les dieux et aveuglé par une furie. VOreste d'Aifieri tue sa mère par mégarde, d'un coup qu'il destinait à Egysthe, — M. Leconte de Lisle, dans les Erynnies, nous a donné, au contraire, un Oreste qui est plus atroce que celui d'Eschyle, parce qu*il n'a pas fait assez sentir les motifs religieux, de l'action.
2. Dans mon livre Une éducation inlellectuelle (Germ. Baill., 1877), se trouvait une page sur Hamlet, dont le développement m'a donné l'ouvrage actuel. Je le publie aujourd'hui, à quelques notes près, mais sous un nouveau titre, tel que M. Liitré, dont le haut jugement y fut favorable, l'inséra, il y a quelques années déjà dans sa Revue. Je devais cet avertissement à mes critiques.
LA MORALE DANS LE DRAME Ho
qui en tient la place dans son jugement, et lombrc de son père, que, dans une hallucination, il entend crier vengeance, le contraint à un acte qui répugne à sa conscience plus raffinée. Si Hamlet frappait jamais sa mère, nulle expiation formelle ne pourrait le purger d'un pareil crime. La comparaison des deux cas fait bien voir, d'une part, aue la conscience à chaque époque est le résultat de jugements antérieurs, et d'autre part, comment elle se modifie à mesure que les données sur lesquelles ces jugements s'établissent ne sont plus les mêmes.
Nous arrivons à un temps où les données acquises de la conscience tiennent une importante place dans la délibération du juste et de Tinjuste ; toutefois la conscience continue à se développer à travers les conflits incessants que la vie fait naître. Elle est, pour un poète religieux tel que Corneille, la mesure divine à laquelle il ramène tous les actes, elle ne peut pourtant lui fournir toutes les formes du devoir, et le commandement moral, pour chaque cas donné, est l'expression ,d'un jugement qui est fondé sur des données diverses et de valeur relative. Voyez, par exemple, l'Emilie de Cinna, qui a été créée de toutes pièces par le poète. Emilie veut venger son père, proscrit, assassiné par Octave; elle demande à Cinna, qu'elle aime et expose à la mort, la vie d'Auguste ; elle triomphe de toute lâche tendresse :
G6 . I.A MORALK DANS LK liHAMK
« Âmoar^ sers mon devoir et ne le combats plus. »
Açt I, se. 1.
Klld songe an même temps à la liberté de Rome, qui sera son œuvre, et elle exhorte Cinna par Texempie gbrieux de Brutus et de Cassius :
« Sont-ils morts tout entiers avec leurs grands desseins? Ne les compte-t-on plus pour les derniers Homains?»
Act. I, se. III.
Elle prépare sans hésiter le coup sanglant. Sa piété filiale, son orgueil de patricienne, l'intérêt puWic, tout cela entre dans la délibération qui Ty décide. Après qu'Auguste a pardonné, elle juge autrement et envisage tout à coup comme un forfait ce qui lui avait semblé un acte de justice î elle n'avait pas compté avec la clémence. Dans le chapitre de Sénèque, d'où est tiré le sujet de la tragédie, Auguste pardonne plutôt par un calcul politique; mais Corneille a insufflé à ce froid personnage l'émotion de la bonté, qui entraine là nature généreuse d'Emilie. Sa haine de fille est désarmée, et elle ne se croit même plus autorisée à délivrer .Rome de ce maître dont le ciel semble sanctionner les actes en lui laissant le pouvoir. Bref, une nouvelle donnée introduite dans son jugement en a renversé la conclusion. Remarquions bien cela : au motif personnel
LA MOKAl.I-: DANt^ Uù' i>H AMi: (i7
d'Emilie, répond la clémence d'Auguste ; au motif général (ainsi le compte d'Emilie est rais en balance avec le compte d'Octave), le poète répond par la doctrine du fait accompli, qu'il place dans la bouche de Livie :
c Tous ces crimes d'État qu'on fait poar la couronne, Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne, Et, dans le sacré ran^ où sa faveur Ta mis, Le passé devient juste et Tavenir permis.
Qui peut y parvenir ne peut être coupable ; Quoi qu'il ait foit ou fosse, il est inviolable ; Nous loi devons nos biens, nos jour$ sont en sa miûn, Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain. »
Act. V, se. II.
On reconnaît ici la théorie du pouvoir absolu, naturelle à l'esprit chrétien, que Bossuet bientôt proclamera, et qui découle du dogme de la prédestination et de la grâce, .dont la formule en politique est le « droit divin. >
Il s'en faut que cette solution vaille dans tous les cas. Un Brutus n'accepterait pas pour légitime le fait accompli, comme fait l'Emilie de Corneille. Sa Cornélie ne Tacceple pas après Pharsale. Ploléraéea pris la tête du vaincu pour l'offrir à César. L'habile César le réprouve, il honore la cendre de Pompée et fait respecter sa veuve. Celle-ci n'en reste pas moins son ennemie pour cela : elle se fait quitte d'abord du
bienfait de César en l'avertissant d'un complot qui se lraa:e contre lui; maintenant, elle ira armer Caton des débris de Pharsale, et elle réclamera des dieux la ruine de son vainqueur, qu'elle a refusée de la trahison.
c Si je veux ton trépas, c*e3t en juste ennemie. »
Act. IV, se. IV.
* Sa conscience lui commande la loyauté; mais sa conduite dépend d'un jugement complexe que les données générales de la conscience ne suffiraient pas à former. Elle continuera la guerre civile que tout lui démontre être juste : ses sentiments de fille de Scipion et de veuve de Pompée, sa fierté patricienne, son esprit et ses idées de femme romaine.
Vainement les moralistes ont cherché une règle de cojdduite qui ne fût pas de la nature d'un jugement. On a voulu que le bien fût l'idée d'un monde supérieur ; on a voulu que la conscience fût comme une lampe de vermeil suspendue à la voûte invisible du temple, et Kant a proposé un commandement moral catégorique qui obligerait la volonté sans condition, sans que nul jugement intervînt où se mêlerait quelque inclination ou la vue de quelque fin. Ce n'est là qu'un effort d'intuition, et le poète Schiller a corrigé Kant en essayant de faire vivre sur la scène le héros moral du philosophe.
Durant cinq années, de 1792 à 1796, Schiller s'adonna à la philosophie, sous la puissante inQuence de Kanty vers qui le portait son prc^re génie ' . Sa dernière œuvra dramatique qui précéda celle période est don Carlos, ta première qui la suivit est Wallenstetn. Schiller avait pressenti Tidéal kantien dans le Posa de don Carlos ; il l'incarna derechef dans le jeune Piccolpmini de Wallenstein, Mais cet idéal, il l'interpréta en poète et le flt vi\Te.
Don Carlos aimait Elisabeth de Valois, qui est devenue la femme de Philippe IL Cette passion, à présent coupable, brûle le cœur de Tinfant, et il est prêt à tout oser et à se perdre, quand vient à son aide le marquis de Posa, son ami d'enfance, qui s'est illustré dans les rangs de Tordre de Malte, rêveur généreux dont lambition embrasse le bien de l'humanité tout entière. Le roi, ému d'une découverte qui aggrave ses soupçons contre l'infant, cherche un homme en qui il puisse se confier ; le nom de Posa, écrit sur ses tablettes, le frappe, c'est le nom d'un homme qui n'a jamais rien demandé. Il mande le marquis auprès de lui, l'interroge. En une admira-
1. Plus tard, sous rinlluence de Goethe, Schiller accomplit une évolution de Testhétique kantienne, subjective et sujette de la morale, à oelle objective et indépendante de Gœthe. — Voir, sur la c typique idéaliste » des deux poètes, la critique sagace de H. Hettner : Dte romantische SchuU, in ihrem innern Zusammenhange mit Gœthe und Schiller. Braunschweig, 1850.
ble scène, Posa, s'abandonnant â l'ïoiprévii, ouvre toute son âme, expose ses idées au roi et, à tout hasard, jette une étincelle dans Tâme du despote. Posa, demande hardiment â Philippe la liberté de penser 1 Et le point qui! développe, c'est le devoir déduit de Kant, — de se traiter, soi et ses semblables, comme des fins et jamais comme des moyens :
« Je ne puis être serviteur d un prince... J'aime l'humanité et, dans une monarchie, il ne m'est permis d'aimer que moi-même... Pour moi, la vertu a sa valeur en elle-même... Mon amour fraternel peut-il légitimement se prêter au rapetissement de mon frère ?... J'entends, eirej combien est petite et humiliante fidée que vous avez de la dignité de l'homme... Comment pourriez-vous honorer les hommes, si tristement mutilés ?... Vous avez ravalé l'homme â n'être plus que votre clavier ; qui peut partager avec vous la jouissance de l'harmoate ?.,. act. 111, se. X. »
Mais ridée qui anime ce beau langage est le fruit d'un long travail deresprîtjiuraain. La conception de l'homme comme fin libre et unité sociale est dérivée et savante. Combien de données sont entrées dans le cerveau a*un Posa, tout ému de sympathie humaine et de la vision d'un idéal?
Cet enthousiaste pratique et ferme étonne Philippe, qui se confie à lui et lui donne plein pouvoir. Une
teUe sitciation est grasse de périls. Posa est obligé de iMFê beaneoup à Carlos ; celai-ci en ¥ieal à douter de son ami et commet une imprudence qui va les perdre. Posa le surprend au moment où il déclare son amour pour U» reine à une dame de la cour qui trahit k reine; pour arrrêler ce fatal aveu sur les lèvies de rinfant,. il le feit saisir et mener en prison : mais c'est afin de sauver le prince, qu'il destine à être Touviier de son œuvre, car H n'a pas la foUe de rien aftteB<lre de Philippe. Powr cela, il se livre loi-même; il feint d'avoir aimé la reine et passe pour le vrai coupable ; il espère que Garlos, dont il a concerté la fiiile,,aura le temps de passer en Flandre ; mais une lettre qu'il expédiait à Bruxelles est interceptée, et le roi fait fusiller le marquis dans la prison où ilesballé entretenir Carlos une dernière fois. Le docteur Kuoo Fischer a dit justement * que ce Posa était « un impératif catégorique sous le manteau de chevalier de Malte. » Du^ moins il vit^ ce n'est pas une abstraction formelle. Kant avait voulu élabliiTun GôGtfaste rigoureux entre Tbomme natoirel diffRouisBeau et rhomme mwaï tel qu'il' ï'iMaginai* ; il rejetait tout compromia entre la raison et fa seââu^é, e&^e ce tpxe F esprit poursuit e^ ce cpie la nature désire, entré Ée dfevoir et rînclinatiôû. ta
vertu, selon le trop sévère philosophe, exige le sacriGce de rinclinatioD et elle ne consiste même qu*en ' ce sacrifice. Il faut accomplir le devoir pour le devoir, et la loi dit: tu dois, tu dois sans condition I La vertu sublime est celle qui s'élève au-dessus des passions et des désirs assez haut pour les maîtriser absolument; dans le domaine de Part, cette sublime vertu fait seule le héros véritable. Le marquis de Posa est bien ce héros : mais il se sacrifie au rêve qu'il a caressé. Schiller disait plus fard, parla bouche des Grâces, à l'austère devoir du philosophe : je consens à t'obéir, permets seulement que je t'aime! Et Kant ne le permettait pas. Posa, lui, aime son devoir; il a la passion et l'enthousiasme de son but, il aime Carlos qui en sera Tinstrument. Il ne concevrait pas ce haut devoir et ne s'y dévouerait pas sans réserve, s'il n'était cet être passionné et sympathique. Le poète a réconcilié en cette âme les mobiles que le philosophe faisait ennemis^
l.M. ReQouvier, sur ce point, a cor > igé Kant ausâi. U estime que la loi du devoir pour le devoir est un paradoxe; qj'elle a sans doute le mérite de n'impliquer point des fins déterminées à at^ peindre, et qu'elle fournit un critère d'application; mais que la morale ne peut exiger que les fins voulues pour elles-mêmes, et d'abord le bonheur, soient exclues des motifs d'agir..., etc. — La pratique suppose l'intégration des fonctions qu'on a divisées. H n'est pas possible de concevoir l'idée de jur^tice, à moins d'y f.iire intervenir le principe passionnel de la bienveillance ou de la sympathie. — Science de la Morale, liv. II, 1r« section, 28, 29, 90.
D'autre part, le devoir qui oblige Posa n'est pas nu et sans objet ; il répond à une fia, qui est le bonheur de rhumanité. Posa en veut d*abord les moyens, la liberté de penser, la paix des consciences, la tolérance du pouvoir. G est Texpérience de la vie qui Ta instruit; il a. réfléchi sur le mouvement de la Réforme, sur la révolte des sujets flamands ; il comprend les intérêts de son pays ; il a construit son idéal sur des données positives, et c'est sa raison qui lui démontre le commandement. Le poète a tiré Timpératif kantien du domaine de l'abstraction, afin qu'il exprimât quelque chose.
Schiller, dans sa onzième lettre sur Don Carlos, fait des réserves touchant la valeur d'an motif moral tiré d'un idéal de perfection à atteindre. « C'est par des lois pratiques, dit-il, et non par des conceptions artificielles de la raison spéculative, que r))omme doit être dirigé dans sa conduite morale. > Il ne prenait pas garde ici que ces lois pratiques, lesquelles désignent les commandements élémentaires et généraux de la conscience, ne s'appliquent pas à la solution de tous les cas, et que la société et la conscience se développent précisément par le moyen de constructions idéales successives dont la vie donne les matériaux. C'est l'expérience qui nous instruit. La règle pratique de Kant, d'agir toujours de telle sorte que la maxime de notre acte puisse être érigée
1i LA MORALE DANS LE DRAMK
en une maxime universelle, ne revient-elle pas, dans tous les cas, à un jugement qqi concilie le juste avec rutile? Et si eetle règle est prise pour critère, n est-ce pas Texpérience qui est critère en réalité ?
Schiller a d'ailleurs une tendance n^anifeste à prendre plutôt pour critère un sentiment de liberté et de dignité personnelle. Il restait avec Kant sous Tinfluence de Rousseau ; il partait de < Thomme naturel » de celui-ci et de c l'homme fin > de celui-là. Il concevait, dans les Brigands, un héros à tous crins « armé contre la société corrompue et retournant à rétat de nature pour accomplir une œuvre de justice et d'humanité. » Dans Intrigue et Amour, dans Fiescôy dit M. Mârc-Monnier*, « c'est toujours la nature sincère, la passion franche opposée aux intrigues du monde, aux roueries des politiciens, à la raison du plus fourbe et au droit du plus fort, c'est toujours Taveugle adoration de la liberté. » Son Tell est une espèce d'unité naturelle ; mais il est clair qu'un tel héros n'existe que par la société. Un vrai Tell du temps d'Albert irait brutalement et ne ferait pas l'analyse de ses motifs !
Dans la grande scène du Bûtli% Stauffacher parle ainsi aux conjurés : < Quand l'opprimé ne peut
1. /.-/. Him99eaH à Vétrqnger, ïn Rev. polU. ^f lUt. ^^l 1 ittinetl878.
% Act. il, se. îî.
trouver justice nulle part, quand le fardeau devient intoléral^le, alors sa main s'étend avec assurance vers le ciel, il y va chercher ses droits éternels qui sont suspendus là-haut, inaliénables, indestructibles comme les astres mêmes... Alors recommence l'an* cien état de nature où l'homme tient tête à l'homme. .. Pour dernière ressource, quand aucune autre n'est efficace, le glaive lui Bst donné. » Il ne faut pas se laisser tromper aux formes métaphysiques de ce langage. Il ne s'agit point, pour ces conjurés, de retourner à l'état de nature, mais de faire respecter leurs droits qui sont consignés en des chartes ; Stauffacher, Waltar Furst ont une histoire, et ils la savent. Attinghausen, le vieux banneret, exhorte son neveu Hudenz à combattre pour ses intérêts et ses privilèges; il ne veut pas tenir en fief de l'Autriche ses Hbres bien^. Ces droits éternels sont des droits aequis. Il n'y a de simple en l'idée du droit que le sentiment logique qui fait aux hommes comme p un sens commun du juste. »
L'homme naturel de Rousseau, de Rant et de Schiller a pourtant une valeur réelle qu'il ne faut pas méconnaître. Il représente l'homme élevé à un état de conscience dont il ne doit plus descendre, porteur d un certain nombre de jugements moraux et. d'idées, qui sont un fond qui persiste à travers les révolutions humaines, et qui entrent pour critère
avec les faits nouveaux, parce qu'ils représentent dans la conscience les faits de l'expérience ancienne. L'homme fin est cet être solide qui résiste dans les Nicomède et les Sertorius, dans les Tell et les Gœtz de Berlichingen ; il est le droit ^e dressant tout-àcoup contre la loi.
Le droit contre la loi : comment résoudre ce conflit tragique ? Les théories d'intuition y sont impuissantes. Dés qu'on suppose deux natures d'obligation, Tune absolue et catégorique qui vient de la conscience, et Tautre relative qui vient de la loi, il n'y a pas moyen de décider pour César ou pour Brutus ; d'autant plus que la respect de la loi demeure un ordre de la conscience pour les stoïques, pour Corneille. On sent alors la nécessité de ramener l'obligation à une forme unique et de rester sur le terrain positif. C'est l'examen de quelques conflits tragiques qui me permettra de dégager avec une entière netteté la nature du commandement moral : ici les solutions du drame sont ' particulièrement instructives.