I^ES CONFLITS MORAUX
Conflits amenés par une faute antérieure (Stella de Gœthe, une héroïne de M. H. Malot, etc.). — Conflits entre des devoirs subordonnés (Patrocle devant Achille, Piccolomini devant Wallenatein, le margrave Ruedegér des Nibelungen). De la discipline militaire. — Conflits tragiques : comparaison entre deux devoirs contradictoires ; opposition d'un devoir d*autorité à un sentiment ou à une fin de la conscience individuelle ; démonstration qui n'est pas assurée (remarques sur Polyeucte et la Pharsale de Lucain, le Brutus de Plutarque et celui de Shakspeare). Le duel (le tue-la, de M. Dumas fils, et le saigne-la, du drame espagnol). Analyse du conflit de Gauvain dans QtJiatre" vingt'trei%e de Hugo. ^^ Importance sociale des conflits m(»raux. Faits de droit (Coriolan de Shakspeare): Tendance à une conciliation du juste avec Futile et de la justice avec la bonté (Horace de Corneille et Venceslas de Rotrou).
Un docte allemand, M. Julius Bahnsen, a publié récemment un livre curieux qui a pour titre : le Tragique comme loi du monde ^. Le tragique, c'est le conflit moral insoluble, c'est la lutte désespérée de la conscience prise entre des devoirs toujours
i. Voyez un compte-rendu de ce livre dans la Rev. philos, àe iainl878.
contradictoires. Pour M. Bahnsen, qui appartient à l'école pessimiste trop florissante d'outre-Rhin, notre malheur vient de notre volonté : la volonté est contrainte d'agir, quoique la conscience doute; tantôt le respect humain, tantôt le remords la pousse de çà et de là; mais à peine à-t-elle engagé l'action, qu'un nouveau et plus insoluble problème se pose devant elle; il lui faut rouler sa pierre de Sisyphe, et Tenrer commence. Je n'ai pas dessein de me risquer dans la critique du livre de M. Bahnsen ; mon point de vue n'est pas le sien, et je n'envisage les cas de conflits moraux ni en pessimiste ni en optimiste. Je voudrais d'abord bien entendre ce que c'est qu'un conflit moral.
Dans la Stella, de Gœthe, Fernand a abandonné sa jeune femme enceinte, pour courir les aventures et chercher fortuné ; il a rencontré tine seconde maîtresse, la charmante Stella, dont l'âme est suspendue à son amour. Le hasard de la vie le place aujourd'hui entre ces deux femmes. Renouera-î-il le lien sacré qui l'unissait à Cécile, devenue mère? Briserat-il le cœur de SleJa ? Une telle situation est sans issue : elle se dénoue par la mort de Stella et le suicide de Fernand ; sa fille reste à Cécile. Mais c'est la faute première de Fernand qui l'a préparée ; elle est dramatique, elle n'est pas de nécessité tragique au sen^ de M. Bahnsen,
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La vie elle drame oilreat de nombreuses situations dé œ genre^ comportant des stflutions âingultères, qui ne sont pas de véritables conflits moraux * .
De même, je n'appelle pas proprement conflit moral la lutte entre un devoir et une passion. C'est Bérénice et Titus 3é séparant; c'est, dans le théâtre polonais, Barbara Radziwril - que le toi Auguste Aê Pologne a épousée secrètement et que les Etats de la noblesse t*epoussent : elle périt ft la fin empoisoniîéepar la mère du roi, qui est une sorte d'Agrippine. Ces lutteâ sont dramatiques, elles ne sont pas,
1 Tel, p. ex., ua dénouement hardi^ hasardé de M. Hector Malot : iès Batailles du mariage. Une intrigante dévote, M"'* Préla- ▼oine, recherche pour sdti fils Aufélien la mdin de Ift petite-fille da eomte de la Koehe-Odon. Elle va à Rome acheter à son fils le titre de comte du pape ; elle agit sur le vieillard par les prêtres ; elle arraehë le oui à Béretlgère lassée, eh lui donnant à croire, par hhé odieuse tromperie, que le capitaine de Gardilane, qui a Son amour, la trompe lâchement. Mais Bérengère a son plan d'enfant teri>ible, elle refuse soh lit à l'hypocrite 4 bon jeune homme. » Pais, découvrant le piégé où (îlle est tombée^ elle va résolument au fiancé de son cœur : plus tard, après la mort de son grand-père, elle quittera l*époux légal qu'elle méprise pour être la maîtresse légitime de M. de Gardilane. Ce qui l*a mise là, c*est sa'précipitation, ce sont les préjugés catholiques du vieux la Roche-Odon. Un tel dénouement satisfait l'intérêt que nous inspirent lés divers personnages; mais il engage, au-delà du livre, une sitUatidti fort délicate dans la vie du monde. — ' Voir encore la Morte civile, de Tommaso Salvini, et le drame français de M. Charles Edmond y VAfHcaini qUe rappelle M. Sarcéy à propos de l'adaptation dû drame italien à notre scène (le Temps du 2 déc. 1878).
2. Tragédie de Félinski, dans la collection, incomplète et médiocre, de chez tadvoéat : ChBfà'd*o&u\)ye déè fhéétreè étrangère.
je le répète, des conflits tragiques, parce que le devoir n'y est pas douteux et que la conscience suffit à le montrer clairement.
Je passe à des cas d*un autre genre. Quand Achille boude sous sa tenté et compromet par son inaction le salut de toute l'armée, le fidèle Palrocle s'abstient aussi de combattre, quoique à regret. Mais il ne se demande point si son devoir de soldat grec n'est pas supérieur à son devoir de compagnon et d'ami ; dans ce monde homérique, les liens individuels sont les plus puissants, et Patrocle est avant tout le leude d'Achille., Il ne retourne aux combats que sur la permission de ce héros ; il attend que l'orgueilleux fils de Pelée, irrité à la fin de la hardiesse d'Hector qui menace d'incendier ses vaisseaux, le revête de ses propres armes et commande à ses Thessaliens de lui obéir.
Dans la mort de Wallmsiein^ le jeune Max Piccolomihi se trouve vis-à-vis de Wallenstein dans une situation analogue à celle de Patrocle devant Achille. Mais il agit tout autrement que le fils de Ménétius. Wallenstein, blessé dans son orgueil, a décidé de passer aux Suédois avec son armée. Max suivra-t-il son général, qu'il chérit plus que son père, et dont il aime la fille? Il ne saurait hésiter longtemps ; il demeure fidèle à l'Autriche et à l'empereur, il abandonne l'illustre rebelle, il renonce à Thécla, et il se
fait tuer à la lête des cuirassiers de Pappcnheim, dont il est le colonel, en cooibaltanl les Suédois qui venaient recueillir le fruit de la trahison. Wallenstein ouvrait pourtant une issue à ce généreux jeune homme, invoquant les liens de subordination étroite qui l'attachent à sa personne ; « Le devoir, envers qui ? qui es-lu ? Si j'agis mal envers Tempereur, c'est mon tort et non le tien. T'appartiens-lu ? Es-tu Ion propre maître? Es- tu libre dans ce monde, comme moi^ et peux- tu te dire Fauteur de tes actions ? Tu es uni à moi, comme la branche au tronc- Légère sera ta responsabilité dans cette lutte... act. III, se. XVIII. » Mais Max se sent vraiment responsable, parce que sa raison lui démontre clairement ce qu'il doit fair^. Les conflits de ce genre se produisent quand un événement extérieur vient à opposer deux devoirs Tun à Tautre, et on les résout selon qu'on attribue la supériorité à l'un ou à Tautre de ces devoirs. Patrocle demeure auprès d*AchiHe; Max Piccolomini, au contraire, juge l'intérêt de l'Autriche supérieur à la fin particulière de Wallenstein, tout grand qu'est cet homme et malgré le prestige qui l'environne. Il n'y a pas doute dans son esprit et sa conviction est assez forte pour le déterminer à un entier et douloureux sacrifice.
Entre ces deux, le poëme des Nibelungen nous offre un exemple intéressant dans la mort du mar-
grave Ruedegêr de Bechlàren*. Le roi des Hiutien, Etzel, avait jadis confié à Ruedegêr k difficile mission d'aller en Burgondie demander pour lui la main de la belle Kriemhill, veuve du brave Sifrît, tué traîtreusement par Hagene deTrojene. Quand la haineuse Kriemhilt, devenue la femme d'Elzel, fait inviter ses frères à la visiter, dans le but de perdre Hagene et, s'il le faut, ses propres frères avec lui, le margrave leur donne Thospitalité sur ses terres, à Bechlâren, et il y marie sa fille à Giselhêr, le plus jeune frère de la reine. A présent la reine lui demande de massacrer les Burgondes, qui ont échappé à ses embxiches et se sont retranchés dans le palais. Le terrible Hf^gene a abattu tous les guerriers d'Etzel; il ne reste plus que Ruedegêr qui soit assez fort pour le vaincre. Mais ce héros hésite à satisfaire sur ses hôtes de la veille, sur son propre gendre, la vengeance de la reine ; il est partagé entre deux devoirs, celui d'hôte et beau-père, celui de vassal. Son hésitation le fait accuser de lâcheté ; plus cruelles sont les angoisses de sa conscience. Il a juré à la reine d'exposer sa vie et son honneur pour elle, mais il n'a point juré de perdre son àme ; il aurait fait à ces guerriers étrangers tout le mal qu'il aurait pu, s'il ne les avait lui-même conduits ici ; il a été leur guide
i. Rd. B, 4e Uv0leye, x%xyih
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att pays de son maître et son bras ne doit point les attaquer.
« Le puissant Ëtzel se mit aussi à supplier. Tous deux se jetèrent aux pieds du guerrier. On Vit le noble margrave Târae profondément troublée. Ce très loyal héros parla lamentablement : — Malheur à moi, abandonné de Dieu, d'avoir vécu jusqu'à ce jour 1 II faut que je renonce à mon honneur, à ma loyauté et aux vertus que Dieu m'a commandées. Hélas ! DleU du ciel, pourquoi la mort ne peut-elle ra'enlever? — Quel que soit le parti que je repousse ou que j'embraèse, j'aurai mal et très méchamment agi. Et si j'abandonne à la fois là reine et seâ frères, tout le monde mê le reprochera. Oh ! que celui qui m'a donné là vie m'éclaire en ce moment*. »
Le roi et la reine continuent à le supplier. Il leur offre alors de reprendre les terres et les burgs qu'il lient d'eux ; il préfère ne rien garder, aller pieds nus en pays étrangers. A la fin pourtant, il se résout à s'armer. C'est sa qualité d'homme d'Elzel et d'Hlune qui oblige Ruedegér; il s'arme donc, il adresse des paroles émues et tristes aux amis qu'il va combattre ; il Iruppe sur eux des coups terribles et tombe lui-même touché à mort.
f . li ne faut pas oublier que le poème djs Nibelang9n a été rédigé des dernières années du xii* siècle aux premières années 4h %Wf mais les vieilles sa;^ en ont fourni les suj^t^,
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Ces exemples me donnent occasion de parler de la discipline militaire. L'obéissance passive est imposée à Tofficier et au soldat sous la condition des lois qui garantissent la forme de la société; dès que l'ordre qui commande Tobéissance contredit à ces lois et viole le pacte, elle n'est plus exigée. Toute la difficulté est de constater cette violation. Ensuite la décision de la conscience n'est pas douteuse et il n'y a pas ici de conflit moral. Lorsque les hommes de Pappenheim sont avertis par une lettre de l'empereur de refuser obéissance à leur général, ils viennent droit à lui et l'interrogent : « Nous voulons que tu nous dises toi-même ce que tu projettes, car lu as toujours été vrai avec nous, nous avons la plus grande confiance en toi; il ne faut pas qu'une bouche étrangère se glisse entre nous, entre le bon général et ses bonnes troupes... act. III, se. xv. » Ils se détacheront de lui sans hésiter, s'il est vraiment traître à l'empereur.
Mais sortons de ce monde étroit et transportonsnous au milieu d'une société troublée, dans l'Athènes deSolon, dans la Rome des guerres civiles, dans r Angleterre de Guillaume d'Orange, dans la France révolutionnaire. Alors Tindividu pourra se trouver eng«ngé en des aventures o.ii sa conduite sera extrêmement difficile, parce qu'il lui faudra apprécier les ordres qui commandent son respect de citoyen ; il
pourra se trouver placé cnlre deux devoirs contradictoires, dont l'un sera extérieur et d autorilé, et dont l'antre résultera d'une démonstration de la conscience individuelle. Ce sont là des conflits d'un troisième genre, et cette fois de véritables conflits moraux, en ce qu'il y faut prendre parti quoique la volonté manque de certitude. Ils senties révolutions morales de Thistoire, et c'est en les traversant que la conscience humaine se développe et que les sociétés élargissent leur horizon.
Supposons un chrétien du second siècle, qui était décurion dans sa commune. Sa charge, dont il ne pouvait se démettre, l'obligeait à des actes religieux que sa nouvelle croyance lui interdisait; un conflit grave s'élevait entre son devoir de citoyen et son devoir de croyant. On sait que le chrétien, en pareil cas, n'hésitait guère à déserter ses. fonctions, son municipe et à tout sacrifier à l'intérêt de sa foi; ce fut même une des causes de la décadence des municipalités. Durant notre Révolution, le* prêtre mis en demeure d'accepter la constitution civile du clergé se trouvait dans une position très-délicate, selon ridée qu'il. se faisait du pouvoir de l'État et de celui de l'Église. - La séparation des pouvoirs, la prévalence du contrat, l'indépendance des charges publiques, tous les progrès enfin qui dégagent et font plus mobile, plus libre l'action individuelle,
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épargnent aux hommes beaucoup de ces luttes iutérieures.
Le Polyeucie de Corneille n'a pas soupçon d'un conflit moral. Ce gendre du gouverneur Félix ne s'inquiète point de ce que sa qualité de citoyen exige de lui ; il profane le temple, il brise les autels et les statues des dieux, cet exalté ne conserve nulle attache avec la vie. Corneille, si étroitement respectueux envers l'autorité établie, a ici, de son point de vue chrétien, glorifié la révolte sans éprouver aucun scrupule : tant il est vrai que notre conscience est faite des jugements de notre raison !
Si Lucain eût ressenti Fémolion poignante de son sujet, il eût déroulé dans sa Pharsale le conflit tragique des guerres civiles. De la lutte de Gésaf* et de Pompée, de cette crise de la grande révolution qui a élargi la cité romaine^ il n'a rien deviné et il n'a pas su ce qu'il en pouvait connaître. Son Galon, interrogé par Brutus, déclare se ranger du parti de Pompée pour mieux servir la liberté :
« Idéo me milite vincat, « Nesibi se vicisse putet. » {Lib. sec.)
Mais ce mot abstrait reste vide ; le poète n'a prêté à Caton ni le rai^onnetnent du patricien, ni le rathonnemenl du «oïcien, et il n 8 Goroprie de ce con-
Ait ni la valeur historique^ ni la valeur morale. Son Caton n'a qu un mot qui prend un sens plus profond, si on dépasse la pensée de Lucain, comme on a fait pour le célèbre homo sum de Térence :
a Summum, Brute^ nefas civilia beUa fatemur.
S«d qtto fata trahunt, Yirtus secura sequetur : Ci-imdn erit Superis et me fecisse nocentem. »
C'est^à'^dire que Caton, et tout honnête homme qui prend parti en ces époques troublées, suit la démonstration que lui fait sa conscience, et, s'il se trompe, la faute n'en est pas à lui : II faut qu'il agisse, sans avoir pourtant la Certitude, et sa prévision ne saurait s'étendre aux conséquences lointaines de son acte.
Toute grande révolution oppose Tune à l'autre deux démonstrations, deux fins. C'est chose grave, pour César, de porter la guerre dans Rome, et pour Caton, de s'attacher à Pompée. Il sera plus grave encore pour BrutuB de frapper un jour César.
Plutarque raconte le meurtre de César sans en accuser ni en louer Brutus. Shakespeare ne se prononce pas davantage sur la qualité de l'acte ; mais il a esquissé le conflit moral, et son Brutus se pose celte question, difficile à résoudre en l'espèce, à savoir s'il Un est permis de tuer le tyran dans l'œuf, et
s'il est juste de changer Pordre établi ^ sous l'action d'un sentiment personnel. Il répond à Gassius, qui le tâte adroitement ; « Cassius« ne vous abusez pas : si mes regards sont voilés, c'est sirttplement qu'ils sont tournés sur le trouble intérieur de mon âme. Je suis assailli depuis ces derniers temps par des sentiments qui se font quelque peu la guerre, par des pensées qui me sont entièrement personnelles. — Act. I, se. II*. » Bientôt il précise Tobjet de ces pensées, qui est d'affranchir Rome en tuant César : a Cela doit se faire par sa mort : pour ma part^ je ne me connais aucune raison personnelle de le frapper, si ce n'est Tintéret général.... Oh î que ne pouvons-nous atteindre l'âme de César, sans frapper ses membres ! Mais hélas ! pour arriver à ce résullat, il faut que César saigne î — Act. II, se. i. »
M. Montégut estime que Shakespeare, comparant le grand César à l'éloile du Nord immobile dans le ciel et faisant de cet homme le ministre de la destinée, s'est associé à la pensée de Dante qui jetait Brutus et Cassius dans le neuvième cercle de son enfer, avec Judas, pour avoir attenté, celui-ci à l'ordre spirituel, et ceux-là à Tordre temporel. Shakespeare aurait écrit la tragédie de Terreur et du châtiment du noble Brutus. Si la tristesse de Brutus