Xrad. E. Montégut
trahit un doute, peut-être un regret, elle s'explique d'ailleurs par le déchirement de son amitié pour César et par Tinquiétude du succès. Shakespeare s'est gardé de qualifier l'acte, et il n'avait pas besoin de le faire. Brutus est une droite nature qui a agi selon la démonstration de sa conscience. Cette démonstration était fondée sur des données particulières à sa classe et à son temps ; le poète n'avait pas à le critiquer. G'^st la lâche de l'histoire d'apprécier les fins et les résultats.
Sa décision coûte d'autant plus à Brutus qu'il s*agit de frapper directement César et d'assunier presque seul la responsabilité d'un crime. Il semble, en effet, que le respect de la vie humaine soit une loi supérieure de la conscience, qui doive être obéie dans tous les cas. Et c'est pourtant la vie humaine qni est l'enjeu de la plupart des conflits tragiques I Disons un mot, en passant, des conflits sanglants qui engagent Yhonneur, considéré comme un véritable devoir envers soi-même.
Le duel risque la vie de deux hommes. Mais nul ne balance d'aller sur le terrain pour avoir lu la belle lettre de Jean-Jacques, ou parce que le duel constitue une violation de la loi. .11 est vrai qu'il est des querelles privées pour lesquelles la loi ne saurait fournir une solution satisfaisante, et qui coûteraient parfois plus de sang si le combat singulier ne les
réglait pas ; au lieu que, par une fiction acceptée de pùrt et d'autre, on attribue à un coup d'épée la vertu de purger l'honneur ^ Comme dit le comte ilfms le Cid de Guîllen deCatslro, lorsqu'dnracconflrnode ce vêterïient, l'honneur, ce doit ôire dii même drap :
« Que el remiendo en el honor Ha de ser del mismo pano. »
M, Dumas fils, conseillant au mari de tuer la lemme adultère-, engage un conflit entre le respect deîa loi qui interdit de tuer, et le respect de la famille qui le commande peut-être. Sa thèse, je l'ai déjà dit, est une machine de guerre, el le divorce Kccopté par noire Code, saris guérir la plaie ouverte par l adultère, dispenserait au moins de recourir à celLe médecine violente. Du reste, la démonstration de M. Dumas, quoiqu'il l'appuie de la Bible et de la philosophie de la création du monde, n'est pas valable pour la conscience moderne. L'auteur même ne s'y tient que dans ses préfaces et ses brochures ; pour réaliser sa thèse au théâtre ou dans le roman, il est obligé de faire agir ses exécuteurs sous l'influence de passions, qui les excusent, et il n'oserait
L Jq îi'entends pas, bien entendu, légitimer la pratique, le plus souvent ridicule, du duel.
^1, Lffomme-fenime.
pas les montrer tuant froidement, par raison démonslratiTe. Dans la Femme de Claude, le mari tue la « foleuse », et àinài le drame ne conclut pas pour la thèse. Clemenceau, enfonçant un couteau à papier sous le sein d'Iza endormie i n'est pas non plus de sang-froid. La condition du théâtre corrige toujours l'excès de la théorie *.
Le drame espagnol disait : saigne-ta^l Ces maris, le don Garcia de Francisco de Rojas^, le don Guttiere et le don Lope de Calderon, ne sont pas des jaloux, des Othello que la fumée de la passion aveugle ; ils raisonnent leur cas avec une émotion grave et contenue; ils tuent la femme, même la sachant innocente, et simplement pour prévenir le déshonneur. Que Tamour fortifie la pitié, que la jalousie où la honte de l'opinion aiguillonnent l'honneur (don Lope se venge secrètement afin que la vengeance ne
1. La comédie du Demi-monde roule sur ce conflit, à savoir si M. de Jalin doit ou non dire à M. de Nanjac, qui la veut épouser, que la prétendue baronne Suzanne d*Ange a été sa maîtresse. Le marquis de Tonnerins, lui, son premier amant, déclare nettement à Suzanne que du jour où, par des circonstances indépendantes de lui, il conhaitrait l'homme d'honneur qu'elle voudrait épouser, il apprendrait la vérité à cet hoiDme. M. de Jalin accepte un duel pour avoir le droit de dire la chose, que le marquis considère comme un devoir. « C'est la justice, c'est la loi sociale qui veut qu'un honnête homme n'épouse qu'une honnête femme. »