‹ La morale dans le drameChapitre 25 sur 59 · Le Médecin de son honneur^ Calderon, trad. de Latour · texte numérisé non relu

Le Médecin de son honneur^ Calderon, trad. de Latour

3. Don Garcia dei Caslanar, in Chefs-d'œuvre du th. esp., traduits par M. Habeneck.

dise pas ce que l'injure n'a pas dit*), l'honneur, comme la pitié, est représentatif d'un devoir, et c'est l'honneur qui est toujours obéi. Le mari espagnol ne tue ni pour la cause de la religion du foyer, ni par la faute de la loi ; tous ses motifs se concentrent en un sentiment excessif de dignité personnelle. Ces mœurs ne peuvent être les nôtres, et M. Dumas fils ne songe point à nous y ramener.

Je passe maintenant au remarquable conflit posé par Victor Hugo dans son 'roman épique de Quatrevingt-treize, el dont la solution mérite d'être discutée. Toute la philosophie du grand poète tient en ce débat.

Le chef qui personnifie la Vendée en ce roman, le marquis de Lantenac, assiégé dans la Tourgue, a réussi à se dérober. La Tourgue brûle : trois petits enfants, que l'Imânus, l'âme damnée du marquis, a volés au régiment républicain, se trouvent enfermés dans la bibliothèque du château, qu'emplit déjà la lueur de l'incendie. La Fiécharde, la mère, qui est à la recherche de ses petits, les aperçoit dans ce brasier et pousse un cri surhumain. Lantenac, qui

1. A outrage secret, secrète vengeance. — Dans ce drame, Calderon critique le point d'honneur trop susceptible : « lois insensées du monde !... que la conduite d*autrui me soit imputée pour le mal et non pour le hiei^ !... Qui donc a mis Thonneur dans un vase si fragile?... (Journ. III, se. VI). »

fuyait, entend ce cri qui lui remue les entrailles ; il a dans sa poche la clef de la porte qui donne accès à la bibliothèque et que les soldats républicains n*ont pu briser. Il revient sur ses pas, rentre dans la Toui^ue en flammes, décroche une longue échelle qu*il tire hors de la fenêtre de la salle, et, tranquille, il passe aux soldats haletants les petits mômes. Puis il descend lui-même. Â peine son pied a touché le dernier échelon, qu'une main s'abat sur son épaule; Gimourdain, le commissaire du Comité, Tarrête : le marquis passera en conseil de guerre et sera guillotiné demain. Gauvain en décide autrement; lui, qui est le chef de Tarmée républicaine, il soustrait à la mort ce Lantenac, qui est d'ailleurs son parent ; il se rend dans le cachot où Lantenac est enfermé, il le revêt de son manteau et le fait sortir à la faveur de ce déguisement. Au matin, les soldats trouvent leur général à la place du marquis et l'amènent devant le conseil. Gimourdain, qui aime Gauvain, son élève, comme un fils, vote sa mort; mais, au moment où tombe cette chère tète, cet homme inflexible se fait* sauter la cervelle.

Hugo n'a pas écrit cette scène pour le seul efiet dramatique; il y a vu un débat moral. Gauvain s'interroge, avant de faire évader Lantenac ; il cherche de quel côté est le devoir : « Le tuer? quelle anxiété I le sauver? quelle responsabilité ! > Ce n'est

pas à lui de sauver le vendéen/de rendre son ohef à rinâurreclion ; il doit respecter la discipline et laisser à la loi son libre cours, sans la juger. Mais il 6e dit aussi que, s'il laisse la loi s'exécuter, il se rend complice de la mort qu'elle prononce, et cette mort, en ces circonstances, lui paraît un crime de la loi. Pourquoi cela? C'est, dit le poète^ que Faction héroïque de Lanteaac lui a révélé «: l'absolu humain d, qui est supérieur à « l'absolu révoluti(9nnaire » ; c'est que l'humanité a vaincu dans la conscience de Lanteuac, réveillée tout à coup par le cri d'une mère et par l'innocencô des petits enfants ; c'est que c l'inconnu, l'avertisseur mystérieux des âmes, » est intervenu, faisant resplendir « là grande lueur éternelle ». A la vérité, si le marquis a sauvé ces enfants, c'est Tlmânus qui les avait voués à la mort; en lui c'est le vendéen allié de l'Anglais que la loi frappe, il recommencera demain sa guerre sauvage; mais enfin, c'est assez pour Gauvain que le marquis ait eu un moment pitié pour qu'il devienne sacré, et que lui, à ce qu'il nomme son devoir d'humanité, il sacrifie tous ses devoirs positifs. Sa conscience l'en dégage. Ou pren^-elle un pareil pouvoir? C'est, répqnd le poète, qu'elle vient de Dieu, tandis que la loi est f œuvre des hommes; le sentiment est plus haut que le raisonnement; Gauvain trompe la confiance des hom^ mes pour justifier a la confiance de Dieu ». Celtft

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confiance de Dieu, cet absolu humain, c'est le droit, c Salaire et droit, dit le poète, au fond c est le même mot. L'homme ne vit pas pour n'être point payé. Dieu, en donnant 1î^ vie, contracte une dette ; le droit, c'est le salaire inné ; le salaire, c'est le droit acquis. »

Cette phraséologie mystique obscurcit étrangement la question. Voilà un abîme creusé entre le droit et la loi. Il nous faut distinguer deux sources d'obligation, deux essences de devoir; la conscience, c'est l'insurrection contre la loi; et la société, c'est la loi limitant le droit. Nous sommes ramenés, par le chemin de cet idéalisme, dans Tenfer moral des pessimistes. La vie apparaît un conflit désespéré-

Réduisons la question à ses termes simples. Nous avons en présence deux partis, la Révolution et la Vendée royaliste, c'est-à-dire deux raisonnements, deux fins. Gauvain et Lantenac sont deux consciences qui n'attachent pas le devoir à la même fin. Chacun de ces hommes a bâti des éléments sociaux actuels une défnonstration contraire. C'est pourquoi Lantenac arme la Vendée, et Gauvain, quoique petit- . neveu du marquis, porte les enseignes de la Révolution. Voici que Lantenac, ému dans ses viscères, risque sa cause avec sa personne pqur sauver trois petits enfants, et que Gauvain, troublé de cette scène un peu théâtrale, fait son coup de tête et lâche au bois le marquis. Gauvfiip a fait un Sjçcond raisonne-

menL 11 a conçu un devoir supérieur de pilié, de bonté, et il y a sacrifié la fin pratique que ses devoirs positifs représentent. Ce n'est pas qu'il méprise maintenant l'objet de ces devoirs; lui-même, devant le conseil de guerre, il se reconnaît coupable pour les avoir violés et déclare Iranchemenl qu'il a mérité la mort. Que le poète eût laissé à Gauvain la respoasabilité de son raisonnement et de son acte, la situation resterait nette. Le sergent Radoub, homnie de passion, absout son général; le capitaine Guéchamp, homme de discipline, le condamne; Cimourdain, qui est la loi vivante, vote la mort. Gauvain a subordonné à son jugement individuel le jugement de la loi, il a sacrifié la règle à un sentiment, un devoir précis à un devoir vague ; il n'a pas vu que, f n croyant servir le règne de l'humanité, il compromettait la Révolution qui en est l'instrument et qu'il tuait Fidéal dans l'œuf. Une chose l'a empêché d'en voir une autre. Il a raisonné faux et il est coupable aux yeux du plus grand nombre. Il pourrait être .épargné, non justifié.

Ceci est clair. Le malheur est que Hugo raisonne comme Gauvain. Cimourdain, se tuant, compromet rautorité, la légitimité delà loi. Le poète, dit M. Renouvier^ a délaissé les idées éthiques rationnelles

i. La Critique philoê. du !26 mars 1874.

des anciens pour se ranger à la morale sentimentale issue du christianisme, et il a non-seulement plaidé en passant la supériorité du sentiment sur la raison, mais dirigé systématiquement son œuvre à cette conclusion. Lantenac, ce féroce héros de la guerre civile, devient « vénérable » poiir un geste de pitié; Gauvain et le poète l'absolvent de tout le reste.

« Un pourceau secouru pèse un monde opprimé. »

Le plus grave est que le poète ne se borne pas à exalter l'inspiration du cœur, à confondre ce qui est de la sympathie et ce qui est de la justice ; il attribue encore au sentiment la puissance de fonder un devoir absolu supérieur ; il élève le droit, défini absolument, contre la loi, et il suscite un conflit auquel il donne la solution qu'on vient de voir. Je ne veux pas dire qu'il ne s'élève jamais de conflit entre le droit et la loi ; mais ces cas doivent être interprétés autrement. Si l'on accepté que la nature du commandement moral est celle d*une démonstra^ tion, les choses prennent une signification plus claire, plus satisfaisante.

Il faut toujours revenir à ces propositions simples : d'une part, que les lois sont Texpression des divers rapports qui constituent un état social quelconque, et, d'autre part, que l'obéissance à ces lois repose

sar Vassenliment des hommes auï fins qu'elles assurenlet qu'ils esliment être bonnes. Quel que soit le régime mental d'une nation, le «ens profond des termes de ioi et de devoir reste le même. Si «a croyance religieuse gouvernait l'homme de la cité antique, c'était lui qui avait fait celte croyance. Il défendait Tordre social que sa raison comprenait ; il suivait le commandement qu'elle lui démontrait. Mais le cours de la vie emporte les, êtres et les choses; il surgit de nouveaux besoins, de nouveaux désirs, de nouvelles croyances ; on ne raisonne plus alors sur les mêmes données, et le droit change, parce que la fin de la démonstration n est plus la même.

Ce n'est que le droit légal, dit-on ! Si l'on tient à établir une distinction entre le droit et la loi, un fait de droit doit ^entendre tl un fait acquis et fixé par une démonstration antérieure, et les faits de droit entrent ensuite comme éléments essentiels dans les raisonnements qui fondent la loi positive. Ainsi Is liberté de conscience est un fait de droit exigé dans toute société moderne ; il est un « principe ^ qui a été acquis et fixé au prix de luttes doulemreuses"*. Et si un conflit s'élève entre le droit et la toi, ce

1. Conflits où l'on iavoqoe an droit acquis contre l'arbitraire du pouvoir : Antigoae contre Créon, Galilée devant le Saiat>Of&ce, Egmont et Orange contre le duc d^ÂIbe.

n'est pas la iuUe mystérieuse d*un ordre divin oonlre Tordre humain, c'est seulement que révolution nécessaire des sociétés occasionne des frottements et des résistances. U arrive que certains faits qui étaient réputés de droit sont emportés ; mais les porteurs de ces droits les ont défendus. Telles les révolutions qui introduisirent l'élément démocratique dans le gouvernement des cités anciennes menaçaient des droits que Taristocratie prétendait conserver. Le Coriolan de Shakspeare est un modèle de l'orgueil patricien rhéprisant les institutions nouvelles qui portent atteinte à ses privilèges, détestant l'arrogance des tribuns et repoussant les exigences de la classe inférieure. Certains faits de droit, acquis et fixés, sont comme Taxe autour duquel s'accroît une société; mais ce travail d'accroissement emporte la modification d'autres faits, et il y a dans les sociétés, si je peux ainsi dire, une zone d'indétermination, enveloppant leur noyau solide, qui est celle des faits discutés et des conflits moraux.

D y a vraiment conflit, je le répète, quand Fagent moral manque de certitude, qu'il hésite entre deux raisonnements valables, et que la démonstration qui le détermine à faire ou à ne pas faire est incomplète. Dans les conflits élevés entre deux fins politiques, l'homme pourtant agit d'ordinaire avec pleine certitude : Lantenac est royaliste quand même^ et Cimour-

dain ne doute pas un instant de la justice de la Révolution. Toute cause a ses martyrs, également convaincus. Et si un mauvais régime social peut subsister, c'est que les vices du raisonnement sur lequel il porte ne sont pas encore aperçus : la démonstration qui oblige est celle qui passe pour certaine. Puis les faits sociaux sont muables et complexes; la certitude humaine n'est jamais que relative, et, dans ce domaine, elle se déplace. Les sociétés ne donnent qu'une approximation grossière de Tordre du juste, et elles sont établies sur des raisonnements qui impliquent des considérations d'utilité. Les conflits tragiques où Ton invoque l'idée de justice, la notion logique d'équivalence, ont pour effet d'approcher indéfiniment les sociétés de l'état idéal où le juste serait concilié avec Futile.

Les conflits qui se produisent le plus souvent sous leur l'orme tragique sont ceux où Tagent moral invoque les sentiments naturels ou sympathiques contre un ordre qui fait violence à ces sentiments. Tel est le cas de Gauvain. Si pourtant les sociétés humaines vivent sous la condition de la sympathie et de la justice, elles ne réalisent pas spontanément le régne de Téquité et de la bonté, et il arrive que le salut de TEtat, que les besoins de l'organisme qui est Tébauche possible de ce règne idéal entrent en contradiction avec des sentiments naturels.

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Et à ce propos, quelle attitude dilFérente ont ces deux pères ! Le vieil Horace de Corneille ne pleure pas sa fille; il plaint son firs d'avoir souillé sa main victorieuse en frappant l'indigne amante de Curiace. Xe Venceslas de Rotrou, obligé, comme roi, à condamner son fils Ladislas, dépose la couronne pour avoir le droit, comme père, d'épargner sa vie.

Les conflits où Tagent moral invoque ses devoirs de sympathie contre Tordre de la loi, ont pour effet de concilier dans les sociétés humaines, la justice avec la bonté *.

On ne peut espérer réaliser complètement cet accord entre l'utililéy la bonté et la justice. L'homme n'atteindra pas plus à une parfaite organisation so * ciale qu'à une parfaite synthèse scientifique. Bien des difficultés s'élèvent devai^JL lui et tous les conflits mo«

1. Les Grecs étaient plutôt hostiles aux entreprises du jugement individuel contre Tautorité sacrée de la loi. Au contraire, la métaphysique spiritualiste, faisant sa fonction dissolvante, a accordé volontiers la préférence au jugement individuel. (J.-J. Rousseau, Mme George Sand, Hugo). — A Athènes, vu le petit nombre des lois, le juge pourtant décidait à l'ordinaire par Jéquité. Aristote conseille de ne pas s'en tenir rigoureusement aux lois écrites, car elles peuvent sembler le droit et ne pas Tétre. Il veut que Torateur fasse valoir « que le juge, comme celui qui vérifie le titre de ^argent, doit- distinguer ce qui est droit et vrai de ce qui n*en a que l'apparence. — - (Rhét., liv. i, ch. xv). La loi nîest, aux yeux d' Aristote, qu'une grossière approximation de l'ordre que la conscience conçoit ; il a senti l'importance, l'action féconde des conflits moraux.

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raux ne sont pas résolus^ M. Sully-Prud'homme*, eu quête de ce concept du juste, qu'il a hésité à réduire en ses éléments positifs, Fa dit en de beaux vers :

« Mais rhoiâme est 6bligé de s^inTenter des lois. Artisan douloureux de sa propre excellence, Pour fonder la justice il éprouve les poids Et semble en tâtonnant affoler la balance. »

Nulle doctriiie ne peut épargner à la conscience les angoisses qui la font grandir. Révérons la loi, mais pour d'autres motifs que les anciens ; donnons carrière à notre jugement, mais sans élever une contradiction absolue du droit contre la loi La conscience n'est pas si divine, ni si instable.

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